CHAPITRE XLVII
VARCA ■ CAIVA
Adorer Dieu dans la créature.
Ben Amaib, foëte persan.
C'est un bien beau lac que le lac Tsad, aux eaux si limpides et si vertes qu'on voit briller^ sur le sable qui tapisse son lit, de riches et chatoyantes coquilles nacrées et de nombreuses branches de coraux rouges et éclatants.
Quelquefois le fraïh aux écailles d'azur et aux nageoires dorées vient mordre une des longues racines jaunes des lotos qui flottent sm- l'onde, et, entraînant avec lui les corolles bleues de cette jolie fleur, il disparaît sous les rameaux pourpres du banc de corail.
Ou bien c'est le héron blanc à tête noire qui, dressé sur ses pattes roses, le cou ployé, attendant sa proie, reste immobile au bord de l'eau, comme ces figures symboliques du culte des Hindous.
Situé dans le creiLx du bassin formé par les montagnes inaccessibles de Bournou, bien loin de Tripoli et de la côte d'Afrique, ce lac apparaît là, frais, pur, ignoré, comme ime goutte de rosée au fond d'une touffe d'herbes.
Entouré d'acacias, de cocotiers, de pahniers, de bananiers qui réfléchissent leurs mille nuances de verdure dans ses eaux transparentes, c'est à peine s'il reste une place au milieu pour y voir trembler le bleu du ciel, tant ces arbres sont éle- Tés et touffus !
Et puis, la grève est si égale, si blanche; la prairie qui la
cerne est d'un gazon si frais, si ém aillé, que c'est un lieu de délices pour les fouas aux plumes violettes, les sarcelles, les pélicans, les grues qui viennent y jouer en sortant de l'eau, et faire étinceler au soleil les diamants qui tombent de leiu-s ailes humides.
Mais, mon Dieu! quels cris, quelle pem-! Voilà que la troupe aquatique tournoie, s'envole, et va s'abattre sm- un petit îlot, couvert de .jeunes mélèzes, de thuyas et de tubéreuses.
Pauvres oiseaux, poiu-quoi fuir? Ce n'est poiutant pas une image bien effrayante, que celle de Leila, jeune Indienne, jolie, svelte, accorte et bnme, qui s'avance pensive, vêtue d'un bouakan de coton ponceau attaché autour de sa taille avec une ceinture de soie blanche.
Leila tenait à la main une petite corbeille de joncs, qu'elle remplit de fleurs choisies avec soin. Arrivée près d'un magnolia rouge, elle s'apprêtait à le dépouiller de sa brillante couronne, lorsqu'elle poussa un petit cri de surprise et s'arrêta.
Allongeant alors en cône une feuille de bananier épaisse et luisante, elle y fit rouler, en le poussant avec une branche d'acacia fleurie, un gros œuf d'un blanc mat et rosé, puis posa la feuille sur la cime d'un lilas de Perse.
Reprenant alors sa corbeille émaillée, parfumée de mille fleurs, elle la livra aux flots du lac, et, inquiète, suivit du regard cette nacelle embaumée.
Alors la faible brise qui caressait la surface des eaux s'engouffra dans ces leuilles de roses, rugit dans les étamines de ces lis vermeils, et entraîna le navire sur l'ilot où s'étaient réfugiés les oiseaxLx.
Triste et terrible naufrage '. dont les débris épars s'attachèrent à des brins d'herbes ou à de petits coquillages de toutes couleurs qui scintillaient comme des pierreries.
Leila parut pourtant peinée de ce naufrage, car ce fut avec une expression de chagrin qu'elle prit l'œuf renfermé dans la
fouille, et, pensive, elle s'an-êta plus d'une fois avant d'atteindre le temple de Lari.
Aussi le soleil se coucha comme elle y arrivait.
Le temple de Lari formait à l'intérieur un long parallélogramme construit en bambous odorants, liés entre eux par des câbles de coton aux couleurs vives et tranchées que Leila distinguait à peine : car plusieurs nids de taméos, remplis de vers luisants dont ces oiseaux garnissent lexu-s retraites, jetaient seuls quelque clarté au milieu des ténèbres.
Et à voir ces nids entourés d'une am-éole bleuâtre, qui rayonnaient çà et là suspendus dans l'ombre, on eût dit de nombreuses girandoles de saphir, reflétant les lueurs changeantes et prismatiques de l'opale.
Peut-être cet aspect lugubre eût augmenté le chagrin de Leila, si les chants du taméos, qui s'exhalaient en miumm-es harmonieux et plaintifs, n'étaient venus, par leur ravissante et naïve mélodie, changer la tristesse de la jeune Ai-abe en mélancolie douce et rêveuse.
Leila s'avança vers le sanctuaire.
Au fond du temple, le coupant dans toute sa largeur, s'étendait un vaste rideau pourpre de damas de Perse, à fleurs d'argent. Son étoffe soyeuse et transparente paraissait cacher un foyer de lumière.
Car des reflets d'un rouge vif éclataient d'abord sur l'arête des colonnades de bambous les plus rapprochées du sanctuaire; puis, s'affaiblissant, se dégradant, cette teinte, d'abord foncée, allait s'éteindre et mourir décolorée dans les ténèbres qm enveloppaient le reste de cet asile sacré.
Tout près du rideau, richement empourprée par les tons qui s'en échappaient, une légère balustrade de roseaux peints semblait défendre l'entrée du sanctuaire.
Cette élégante galerie était ornée de mei-veilleuses arabesques faites de plumes de paon, de colibris, de verlas; et les
mille nuances de ces beaux plumages se confondaient avec tant d'art sur un fond obscur, qu'on eût dit du velours noir brodé d'or, d'azur, de rubis et d'émeraudes.
Au milieu de ce mirifique grillage s'élevait, soutenue par un roseau curieusement ciselé, une petite plaque d'or, assez large et recouverte d'une couche de coton blanc, moelleux et parfumé de feuilles de roses.
Ce fut sur ce lit éblouissant, au milieu de ces fleurs, que Leila déposa l'œuf sacré.
Puis, prenant une sorte de psaltérion à deux cordes suspendu à un bambou, elle en tira un son qui vibra et retentit un instant au-dessus du murmure des oiseaux.
Et ayant replacé l'instrument, Leila s'éloigna du sanctuaire à reculons, les mains croisées sur son sein, en chantant une hymne maldive.
La jèime flUe, à mesure qu'elle s'éloignait du lieu sacré, diminuait, selon l'usage, la sonorité de sa voix. Aussi, lorsqu'elle fut anivée près de la porte du temple, la voix de Leila, qui n'était plus qu'un murmure, prononça le dernier mot de l'hymne.
Quand le silence annonça que l'adoratem" de Lari avait dispaini, le grand prêtre Barca-Gana sortit d'un des côtés du temple où était située sa case, s'avança près du rideau, vit l'œuf et se prosterna.
Barca-Gana était un grand prêtre de soixante ans, d'une couleur fortement ohvâtre, décharné, et son œil étincelait sous de longues paupières blanches.
Dernier sectaire d'une tribu errante qui, venue du golfe Persique, s'était étabUe dans les montagnes inaccessibles de Bournou, Barca-Gana avait apporté les superstitions de sa teiTe natale; et, comme plusieurs sectes des Égyptiens, des Hindous et des Persans, il adorait Dieu dans la créature : la grue était l'oiseau sacré de ces idolâtres.
BarcaGana, vêtu d'un bouakan vert qui l'entourait entièrement, avait la tête couverte d'un voile de crêpe orange à fleurs d'or, attaché sui" son front avec des bandelettes de pierreries.
Il s'approcha du petit coussin où était déposé l'œuf divin, l'œuf de grue, et après plusieuis génuflexions, se mit à chanter, sur un rhythme monotone et cadencé, les paroles suivantes en langue maldive :
u Ouwe le sanctuaire ; c'est un rayon de la flamme céleste, un aiome de sa lumière, une étincelle de son feu.
» Être choisi par le grand scheik des vallons verts, toi (jui fécondes le germe de ton souffle !
» Ouvre le sanctuaire.
» Pom- toi seront les lézards sacrés, à écailles bleues, et tu les mangeras ; pour toi seront les dattes remplies de lait et de miel, et tu les mangeras; pour toi seront les couchea moelleuses de coton ; pour toi choisi par le grand scheik des vallons verts, pom- féconder le germe divin de ta chaleur.
» Ouvre le sanctuaire.
» Ma tête esi ceinte du taïlek, et mes épaules du bouakan : iuvre le sanctuah-e. C'est rme étinceUe du feu divin que tu vas aviver de ton souffle, toi choisi par le grand scheik des vallons verts. »
Une main in\1sil>le tira le rideau qui glissa sur un bambou, et une nappe de clai-té resplendissante inonda l'intériem- du temple.
lîarca-Gana fut lui-même comme ébloui du spectacle (^ui s'uih-ait à sa vue.
LA SALAMANBllE