CHAPITRE XLVI
EiA CALENTURE
Et moi, je meurs! je meurs! Non, Dieu, tu n'e* pas juste !
Frédéric Soulié, Christine.
La folie n'est que la concentration de toutes lot idées dans une seule pensée à l'extrême.
Cabanis, Physique et Morale.
n était midi. Le soleil presque vertical des atterrages d'Afrique, alors dans toute sa force, épanouissait ses rayons enflam-
mes sur les eaux calmes et limpides, et les faisait miroiter dï mille feux.
Le radeau, immobile sur cette mer unie, polie comme la glace, s'y réfléchissait dans les plus petits détails.
Les fragiles remparts de barriques et de fdière ayant presque tous été brisés, airachés par la tempête, le pont ne s'éiovait pas à plus d'un pied hors de l'eau, sans aucun garde-corps.
Çà et là flottaient des lambeaux de vêtements, de cordages, de planches, éclairés, dorés par le soleil qui s'y jouait; quelques armes rouillées, tordues, étincelaicnt aussi sur le pont.
Hoi's les blessés à mort et les cadavres, tous les matelots étaient debout, les yeux brillants, les lèvres rouges, le teint coloré, animé, resplendissant.
Seulement, au lieu de sentir cfttte chaleur douce et pénétrante que ces symptômes extérieurs semblaient annoncer, ils étaient baignés d'une sueur froide, leurs membres étaient roides et glacés.
Mais, excepté ce phénomène et un tic nerveux qui donnait à presque toutes les physionomies xme expression bizarre et effrayante, rien ne disait en eux la longue torture qu'ils venaient d'éprouver.
Car les uns réparaient autant que possible le désordre de leur toilette, rajustaient leurs vestes déchirées, nouaient leurs cravates, en se disant : — Le Ueutenant va commencer l'inspection : faut être propres.
D'autres croyaient voir au loin une ville toute resplendissante d'or, de marbre et de verdme, qui s'élevait en amphithéâtre.
— C'est là Smyi-ne, — disaient-ils, — et nous voilà anivés. Dieu ! est-ce beau ! Vois donc ces dômes d'argent, ces bassins, ces orangers; et des femmes qui nous appellent! Viens-y, matelot... viens donc ! donne ton bras.
Et ils s'avançaient siu" le bord du radeau, marchaient toujours comme si le pont et la mer n'eussent fait qu'une même
surface, trébuchaient à l'extrémité des planches, tombaient, et étaient engloutis dans les vagues.
Alors quelques gouttes d'eau jaillissaient, l'onde se plissait, des bulles d'air venaient bouillonner, et puis la mer redevenait pleine, unie comme avant.
Ceux-là, assis autour d'une barrique vide, croyaient se délecter à une table abondamment servie.
— Passe-moi de ce poulet, matelot, — disait l'un.
— En voici; et il est fameux, répondait l'autre en imitant le geste de quelqu'un qui sert.
— Quel vin!
— Quel pain blanc!
— Quelle viande fraîche!
— Je m'en régale; ma foi! on n'est pas toujours à teiTe! Ici c'était la danse, des pas mal affermis, une valse rapide
' jnlre deux marins commencée sur le radeau et terminée dans îa mer.
D'autres croyaient revoir la chaumière où ils étaient nés, leiu's femmes, leurs enfants, tout ce qui leur était cher. Us s'attendrissaient alors, baisaient leurs enfants au front, et leur promettaient de ne plus naviguer.
Mais tout cela avec le rire aux lèvres ou les larmes aux yeiLx, avec la meilleure foi du monde. C'était un délire qui s'exprimait par des voix si convaincues, si naturelles, qu'un aveugle eût pris les aberrations de cette fièvre pour des réalité-^
C'est qu'un des symptômes de cette fièvre est de développer à l'extrême le désir cidminant de chacun, de mettre en relief sa pensée fixe et habituelle, comme dans toutes les folies complètes ou passagères. De là cette vérité naïve que les malheureux mettaient dans la description de leurs rêves insensés.
A la vue de cet affreux déhre si froid, si serein, Szafûe resta frappé de stupeur.
Car, ayant, ainsi que Paul, pris quelques atomes de nour-
riture, il ne partageait pas cet état d'excitation comateuse, cette exaltation cérébrale dévorante, développée pai' un soleil ardent et par la réaction sympathique d'un estomac crispé sur un cerveau afTaibli; la calenture enfin, cette espèce de mirage moral, ne lui foisait pas éclater le crâne en offrant à sa vue, comme à celle de ces malheureux, de trompeuses images de sites enchanteurs, de festins, de femmes ou de famille.
Szaffie et Paul étaient seuls de sang-froid au milieu de cette effrayante orgie intellectuelle.
Quoique affaiblis par de longues privations, ils avaient conservé assez de lucidité d'espiit poiu- tout voir, pour tout entendre; Paul surtout, sidDSt.mté par cette parcelle de nourriture que, la veille, il avait disputée à son père.
Aussi éprouvait-il une ht i-rible angoisse à la vue de ce spectacle qui devint plus affreux encore par l'apparition d'Alice...
D'Alice meurtrie, souillée, les cheveux en désordre, d'Alice hâve, pâle et amaigrie, mais les joues couvertes d'un vif et éclatant incarnat, les yeux brillants et doués pour ce moment d'une force siu-natiu-elle; d'Alice qui se leva lentement du milieu des deux barriques où elle s'était tenue jusque-là; qui se leva droite et roide comme une statue, à moitié couverte par le caban que Pierre lui avait laissé.
EUe s'avança.
Paul cacha sa tète dans ses mains.
Elle parut chercher quelqu'un des yeux; puis, son regard tombant sur Szaffie, elle repoussa avec une force surprenante les marins qui obstruaient le passage, et arriva près de Szaffie.
— Oh ! Szaffie, — dit Alice d'une voix douce et faible en se penchant sur lui avec tendresse, — tu es à moi, à moi, mon amant, mon amant adoré que seul j'ai aimé de toute mon âme.
Ici Paul voulut s'éloigner, le miséi-able ne le put. Il avait assez de force morale pour entendre, mais la force physi<]ua lui manquait pour fuir.
— J'ai cru aimer Paul^ pauvre ange! je me trompais. C'était poiu" moi comme ime compagne, comme une sœiu*; c'était une amie faible et tendre, voilà tout.
Mais toi, oh! toi! dit-elle en se redressant avec orgueil, tu es mon amant; chacun de tes regards est pour moi un plaisir et ime torture; et puis tes caresses brûlent et enivrent... Oh! tes caresses, depuis ce jovir où,. craignant la mort, je me suis donnée à toi, toute à toi, je les ai toujours senties, .. Tes caresses! l'impression m'en est restée et dure encore. — De ce joru", ma vie n'a été qu'un long plaisir. Car tes baisers... je les ai encore aux lèvres...
— Oh! oh! mourir! — cria Paul d'une voix déchirante.
— Qui parle de mourir?... Vivre avec toi, Szaffîe, vivre. Viens, Szaffle, viens. Ma tante est morte, je crois, comme mon père, comme ma mère, comme tout le monde est mort pour moi, du jour où je t'ai aimé. Viens! je suis à toi!... Tiens, vois-tu cette chambre bleue? c'est la mienne... ce lit à rideaux blancs? c'est le mien; le tien, voulais-je dire. Ces fleurs que tu aimes, c'est moi qui les ai mises dans ces vases d'albâtre. Viens, mon amant, car tu es mon araant... Que me fait le mépris du monde? je n'ai pas besoin du monde poiu: te dire : Tu es ma vie, mon âme! Que me fait le monde?... le monde, c'est toi!... Viens, Szaffie ! viens mouiir pour revivre et mourir encore au milieu de ces vohiptés enivrantes, dont le souvenir me dévore; car depuis... ce n'est plus le sang, c'est le désir! le désir qui circule et bat dans mes veines !
Les yeux de Szaffie devinrent étincelants. Puis Alice ajouta en feignant de se déshabiller :
— Tiens... cette robe noire qui me rendait si blanche... elle tombe... Que ces lacets sont cruels! Tiens... tiens... ils sont brisés... Au vent ma longue chevelure brune que tu aimes tant! qu'elle tombe sm- mes épaules! — Maintenant, oh! viens, r^o^ amour, viens... je t'attends... Oh! viens donc...
Et la malheureuse enfant fit le simulacre de monter dans un lit, enjamba le radeau et tomba dans la mer.
Paul poussa un cri terrible, se di'essa sm* son séant, les mains tendues en avant; mais il ne put se lever.
— Sauve-la donc, monstre, — cria-t-il en montrant Alice qui reparut un instant à la surface de l'eau en étendant les bras.
Son dernier mot fut : — Szaffie.
— Elle meurt heureuse, — répondit Szaffie d'une voix lourde, et une larme brilla dans ses yeux.
— Alice!... Alice!... Mon père... Alice!... — cria Paul en se tordant.
Cette voL\, ce mot père, arracha Pierre à sa préoccupation; car ce malheureux, ayant été privé par son enfant d'un peu de nourriture, partageait le délii-e général. Le lieutenant s'imaginait prendre la hauteur du soleil, et il simulait avec soin cette observation astronomique.
— Tout à l'heure, Paul, — lui dit-il; — je suis à toi, mon enfant; c'est qu'il faut, vois-tu, que la Salamandre soit en route. Le commandant m'a bien donné le point; car il est brave et expérimenté, le commandant.
Puis ayant l'air de serrer ses instruments :
— Maintenant, Paul, je suis à toi, à toi, mon enfant chéri que j'aime; qui es tout pour moi, que j'ai soigné comme il m'a soigné. Oh! mon Paul! soins pour soins, existence pour existence.
Ce dernier coup venait accabler l'enfant. Oh! il se maudissait...
— Paul, mon enfant... je souffre... je ne sais, mais je suis r.tlessé à la tête et au bras... Tiens... Je ne sais qui m'a fait cela... mais j'en souflire... Mon enfant, viens... viens, mon P'aul; que je te sente près de moi, et je ne souffrirai plus. Nous feilons d'ailleurs arriver à Smyrne; et là, ajouta-t-il tout bas, ?ft là je t'apprendrai vs?. bonne nouvelle. J'ai demandé pour
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toi mademoiselle Alice à sa tante; enfin tu verras. Pauvre enfant! quand je pense que tu vas être heureux : car ton bonheuFj c'est ma pensée de chaque jour, de chaque hem-e. Voistu, oh ! Paul, si ce bonheur anivait, quelle joie pour mes vieux joui's! Embrasse-moi donc, ingrat!
Et le lieutenant se pencha siu* son fils, qui frissonna en sentant les lèvres glacées de son père.
Puis Pierre, se redressant, s'écria :
— Me voici, commandant ! à vos ordres.
Et il alla s'asseoir au centre du radeau, où il parut converser avec quelqu'un.
— Oh! malhem"! enfer!... La mort, mais la mort donc! — criait Paul. — Je suis infâme !
— Pourquoi la mort, Paul? — dit SzafGe. — Tu es arrivé au terme de la science, à te mépriser, toi et les autres; car, Paul, tu le sais... tu l'as vu, et tu croiras... que...
Et il s'arrêta, car il commençait à s'affaiblir, ses idées s'obscurcissaient. Mais, dominé par son affreux système il voulait ie suivre jusqu'au bout, jusqu'au tombeau.
— Eh bien ! tu le vois, — continua-t-il d'une voix sourde et entrecoupée; — tu le vois... c'est prouvé :
La matière l'emporte sur l'esprit... l'instinct animal est le plus fort. Honneur, respect, amour, pudeur... paternité... tout se tait dès que la faim parle. Alice... ton père!...
— Oh! laisse-moi! Va-t'en, — cria Paul, — va-t'en! Tu es donc Satan!
— Plût à Dieu! — dit Szaffie.
Et un dernier sourire amer et ironique contracta ses lèvres.
— Oh! — dit Paul d'une voix moiu-ante en tâchant de se rouler au bord du radeau povu* tomber dans la mer.