‹ La salamandreChapitre 52 sur 57 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

aVOEMENT

Dieu seul est Juste.

Le Coran, verset XI.

Le conseil, assemblé dans la grand'chambre, se composait d'un amiral qui le présidait, de trois capitaines de vaisseau, de deux capitaines de frégate et de l'officier rapporteur.

Quand Pierre entra, on le fit placer devant le président, qui s'adressant à l'officier, lui dit : — Monsieur, veuillez faii'e con naître les charges.

Le petit homme aux yeux verts se leva, prit un énorme cahier et lut ce qui suit :

« Messieurs, c'est au nom de la discipline indignement outragée par un homme qui , par sa position, devait la respecter davantage, que nous réclamons l'application des peines les pluC sévères contre l'accusé Pierre Huet, lieutenant de vaisseau di la marine royale, déjà coupable d'avoir, en plein pont, interrompu et changé les ordres de son commandant, pour donner une manœuvre qui aurait pu être préjudiciable au salut de la corvette. Mais qu'est-ce que c'est que ce délit, messieurs, auprès des autres? Car, dans cette effrayante procédure , nous tufiibons d'abîme en abîme! Écoutez, messieurs. Au moment d'un grand danger, oubUant le respect dû au chef et à l'ordre

immuable établi à bord, aveuglé par une tendresse égoïste 'Ijour son fils , l'accusé ne poussa-t-il pas l'oubli de tout devoir • jusqu'à exiger de son commandant l'ordre de faire sauver d'abord cet aspirant, contre tous les usages reconnus abord? Mais à quel excès osa-t-il se porter, messieurs, quand le brave commandant, avec la froide inflexibilité qui caractérise le marin, lui refusa cette demande inouïe? Le lieutenant Pierre, messieurs, osa tirer son poignard et en frapper son chef, à la vue de tout l'équipage, dans un de ces moments décisifs où la subordination la plus parfaite, l'obéissance la plus passive, peuvent seuls donner les moyens de sauver le navire. Vous frémissez, messieurs, vous frémissez d'horreiu* : que sera-ce donc quand vous apprendrez un autre attentat! La corvette est en danger de nouveau par l'ignorance d'un des officiers de quart. Dans ce moment critique où la présence du commandant sur le pont est comme le phare allumé qiii guide au loin le navire et dirige sa marche au milieu des écueils blanchissants de l'écume des vagues qui s'y déroulent écumantes et bondissantes comme fuiieuses et voulant l'engloutir, lui qui arrache les naufragés à la mer fmùbonde par la bienfaisante clarté qu'il projette au loin sur l'immensité des vagues comme une étoile promenée par la main de la Providence éternelle...»

A la fin de cette phrase qu'il prononça d'une haleine, l'avocat devint bleu; mais il reprit, après avoir respiré largement ;

«C'est dans ce moment, messiem-s, que, craignant sans doute que son brave et inflexible supériem- ne s'opposât de nouveau à ses projets, que ledit Pierre, messieurs, ose enfermer le commandant chez lui, privant ainsi volontauement et î5ciemment l'équipage des ordres et des talents de cet officier supériem-, qui, dit-on, d'après le compte que ledit Pierre a rendu lui-même de la capacité de son commandant, qui devaient, dis-je, retirer le navire de son échouage périlleux. Ne vous paraît-il cas alors, messieurs, que ledit Pien-e, ayan*

sciemment privé la corvette des avis de son chef, est seul responsable de la perte de ce bâtiment?

» Ce dernier document nous a été transmis par M. le marquis de Longetour lui-même, qui, par ime clémence digne de son beau cai-actère, cherche autant que possible à atténuer les torts de son lieutenant. Et c'est ici l'occasion, messiem's, de répondre aux calomnies que l'on a versées sur une estimable classe d'officiers, un moment éloignés de tout service actif. Vous voyez, messieurs : le marquis de Longetom- est abandonné au milieu des dangers les plus affreux. Fort de son com-age, il attend ; des pirates l'enlèvent et le conduisent dans l'intérieur de l'Afrique 3 et malgré des dangers sans nombre, il profite de ses loisirs pour se livrer à des recherches et à des expériences d'histoire naturelle, nous écrit-il lui-même, joignant ainsi la persévérance et l'assiduité d'un homme d'étude au courage d'un homme de mer.

» Mais revenons, messieurs , à des tableaux moins consolants povu" l'humanité. Revenons à l'accusé et à ses fautes. C'est donc au nom de la discipline outragée, messieurs, que je proteste contre les dispositions bienveillantes que pourrait faire naître celte pièce. Mon accusation, messieurs, se base sur des faits. La conduite du sicm- Huet est du plus mauvais exemple, et ne saurait être excusée par le mcitif de tendresse filiale qui en est le mobile. Et je finirai, mcssiem-s, par cette phrase bien simple, mais bien expressive, je crois : Avant d'être père, on doit se souvenir qu'on est officier. »

A ces mots sc^lIement, Pierre fit un bond sur sa chaise.

« Je réclame donc, messiem-s, contre ledit Huet Pierre, l'application de l'article du Code pénal, comme prévenu :

» l» De manque à la subordination envers son commandant;

» 2° De tcnlalive de mem-tre sur la personne de son commandant, pendant l'exercice de ses fonctions;

» 3" D'avoir sciemment coiicoui'u à l'échouage de la corvette,

en la privant des ordres et de la pre'sence du commandant, et d'avoir en outre exposé cet officier à périr, en le privant volontairement de tout secoiu^. »

Et le petit homme se rassit.

— Accusé , avez-vous quelque chose à dire pour votre déense? — demanda l'amiral à Pierre d'un air d'intérêt.

— Non, monsieur le président.

— Avez-vous un avocat?

— Non , monsieur le président.

— Vous persistez dans votre silence?

— Oui , monsiem- le président. Seulement, je déclare, à la face de Dieu et des hommes, que si je n'avais été blessé et renversé sans connaissance au moment de quitter la corvette, je n'aurais pas laissé le commandant enfermé chez lui.

— Mais pourquoi l'aviez- vous enfermé?

— C'est une question à laquelle je ne puis répondre, monsieur le président.

Le président sortit avec les membres du conseil.

Pierre resta secl, sa tête penchée dans ses mains, tout seul. Le peu de flambarts qu'on avait recueiUis à bord du radeau étaient consignés à terre, après avoir été entendus comme témoms.

Le conseil rentra, et le président lut ce qui suit d'une voix émue :

« Louis , par la grâce de Dieu , roi de France et de Navarre, etc.

» Aujom-d'hui, 20 novembre 1815, s'est assemblé à bord du vaisseau amiral en ce port, après avoir entendu la messe du Saint-Esprit, le conseil de guerre maritime en grande tenue, en vertu de l'ordonnance de Sa Majesté; les débats relatifs au sieur Pierre Huet, ex-lieutenant de la marine royale, étant terminés, et toutes les formalités voulues par le décr^^t du 24 juillet 1806 ayant été remplies;

» Ouï le capitaine rapporleui- cl l'accusé; le conseil, après avoir délibéré à huis clos, en présence de M. le procureur de Sa Majesté; M. le président, ayant recueilli les voix, a reconnu, à Vunanimité, la procédiu-e régulièrement instruite, et a reconnu, aussi à Vunanimilé, Pierre Huel coupable de tentative de meurtre, suivie d'exécution, sur la personne de son commandant.

» Et ayant écarté les autres chefs de l'accusation, le conseil condamne en son àme et conscience, et à l'unanimité des voix, le nommé Pierre Huct à la peine capitale, l'arrêt devant être exécuté dans les vingt-quatre heures; et en outre condamne l'accusé aux frais envers l'État.

» Fait, clos, jugé et arrêté à bord du vaisseau amiral au port de Cherbourg, le jour, mois, an précités, vers onze heures moins m\ quart du matin. Et MM. les membres du conseil ont signé avec le greffier la minute du jugement, etc. »

En entendant son arrêt, Pierre ne dit pas un mot; aucune émotion ne se peignit sur sa figiu-c, car depuis longtemps il ■vivait avec cette idée. Seulement, s'adrcssant au président :

— Mon généra', sericz-vous assez bon pour m'accorder deux mots d'entretien?

— Je suis à vous, monsieur. — Veuillez nous laisser, mesfiieius, — dit-il aux membres du conseil, qui sortirent.

— Général, — dit Pierre quand ils fm-ent seuls, — me reconnaissez-vous ?

— Oui, Pierre, — dit l'officier en lui tendant la main ; — je us ai vu au feu, et je sais qui vous êtes. C'est une inexplicable talité, car je ne connais personne dévoué plus que vous à la scipline.

— Général, j'ai un fils.

— J'y avais pensé, Pierre. Et son avenir ne doit pas vous inquiéter.

tn LA SALAMANDRE

— Son avenir! non ! — dit Pierre tristement. — Il se tuera!

— Mon ami, cette idée...

— Il se tuera, général, je le sais. Seulement je voudrais, je voudrais... que nous ne soyons pas sépai'és : vous m'entendez?

— Pierre, mon ami, je ne partage pas vos craintes. Votre fils...

— n se tuera, — répondit Pierre. — Seulement, général, pensez à une prière pour nous deux; j'y tiens. Je n'ai jamais été cagot, mais je suis sûr cju'il y a quelque chose là-haut t C'est dit, général.

— Dans le cas où le malhem- que vous prévoyez arriverait „ foi de marin! ce sera.

— Merci, général. Adieu! — dit Pierre en lui tendant la main.

— Venez donc là, mon brave, — répondit l'amiral en lui ouvrant les bras. — Ce n'est pas la première fois ! N'est-ce pas moi qui vous ai donné l'accolade de légionnaire !

Et les deux marins tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

— Adieu, adieu, général; pensez à nous! — dit Pierre en voyant l'amiral s'éloigner.

n regagna sa chambre. Il n'y trouva plus son fils... Il s'assit tristement à la place où son enfant s'était assis, et passa la nuit à méditer.

Il devait être fusillé à onze heiu"es du matin, sur un ponton, par un peloton de gendarmes.

LA SALAMANDRE ÎS8

Page 1