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CHAPITRE LU

Qael ennail

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profitant de l'évanouissement de Paul, Gratien l'avait eonrfuit chez son logeur, place du port , au Chasse-Marée.

On le sait, c'était la veille du jour où Ton devait fusiller Pierre. Son exécution avait été fixée au lendemain matin. Le signal était le dernier coup de onze lieures à l'horloge du port.

La petite chambre, provisoirement habitée par Paul , était ordinairement destinée aiLX matelots qui attendaient un embarquement avantageux sur un navire de commerce.

Des mm-s couverts d'un papier jaune à fleurs, tombant en lambeaux, quelques gravures coloriées représentant des épisodes des guerres de Bonaparte , une chaise, une table boiteuse et un lit de sangle, voici l'ameublement.

Située au quatrième étage, l'unique fenêtre de cette mansarde donnait sm* une ruelle infecte, et le jour n'arrivait que péniblement à travers des carreaux verdâtres au milieu desquels s'élevaient des fonds de bouteilles.

C'était le soir.

Sur les quatre heures.

Le ciel brumeux et chargé de brouillards de novembre se voilait de plus en plus , et bientôt l'obscurité commença d'envahir ce misérable réduit.

Paul, assis sur le bord du lit, ne s'en aperçut pas.

Le pauvre enfant, la tête baissée, les mains croisées sur ses genoux, les jambes pendantes, paraissait être dans un état d'insensibilité profonde. Ses yeux s'ouvraient, secs et ardents.

«tS LA SALAMANDRE

Quatre heui'es sonnèrent, et la cloche de l'arsenal faisant entendre ses tintements prolonge's, Paul fut tiré de son inertie.

— Quatre heures! — dit-il après avoir compté chaque coup.— Aprésent, que fait mon père?. . . Encore dix-neuf heures à comp- ']er. C'est bien long ! J'aime cette horloge, car elle me dira le moment de la mort de mon père. Elle me dira : Paul, es-tu prêt? il t'attend. Elle ne me trompera pas. Demain, pour lui et pour moi, le dernier coup d'onze heures sera le signal d'une grande joie, car c'est im signal qui nous réunira pour toujours. Mais que faire jusque-là? Je m'ennuie tant ! Pomru que cette nuit, que demain une de mes faiblesses ne me prenne pas. Oh! non, le ciel est trop juste poiu* me refuser ce bonheurlà! — dit-il amèrement.

Qui m'am-ait dit cela, pourtant, il y a six mois? C'est uije existence bien fatale que la mienne ! Qu'ai-je donc fait à Dieu pour être aussi malheureux? Et il me semblait avoir tant d'avenir, et de riant avenir, devant moi! J'avais vm père qui me chérissait; j'étais brave, j'«*tais jeune, ma profession me plaisait, et j'aimais, oh! j'aimais im ange!

Puis, après un moment de silence :

— Mais voilà quelque chose de bien affreux! ajouta-t-il. Je ne sais si la douleur, le chagrin ou la maladie ont usé toutes les fibres de mon cœur! mais je ne le sens plus; — je penseàAUce, à mon père, qui sera tué demain, à moi, qui me tuerai demain; j'y pense, et cela sans émotion cruelle ou poignante» Ma vie passée, présente ou future, c'est comme un livre que j'aurais lu, et qui m'aïu-ait laissé des souvenirs, mais pas d'impressions. Ce que j'éprouve seulement, c'est de l'ennui, mais tm ennui prononcé, et le désir d'être à demain.

Non, non ! — dit-il après un nouveau silence, — non, j'ai beau songer à tout ce qui me fut cher, à toutes mes espérances perdues; j'ai beau toucher du doigt des plaies autrefois si vives et si saignantes, évoquer d'atroces souvenirs; rien, rien, je

n'éprouve rien^ ni haine^ ai désespoir, ni regret; mon âme est morte à toutes les sensations!...

C'est l'effet de l'extrême chagrin, sans doute; peut-être aussi de la maladie. Mais c'est une chose singulière : peut-être aussi est-ce la certitude que j'ai de mourir demain. Mais, de fait, je n'éprouve rien que de l'ennui, toujours de l'ennui.

A ce moment, un léger frôlement agita la porte.

— Ah ! c'est ce bon vieux Graticn qui fait sa faction. Il est là pour m'empècher de sortir, comme si j'y pensais, mon Dieu !

La porte s'oiivrit, et quelqu'un s'avança dans l'obscurité, car la nuit était venue tout à fait.

— C'est toi, Gratien? — demanda l'enfant.

— Non, Paul, — répondit une voix bien connue, qui fit tressaillir le fils du lieutenant.

— Szaffie! — dit Paul stupéfait.

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