LA COM^'P.SSE
Contez-moi donc cette belle histoire.
LA DUCHESSE
Ma chère enfant, ce serait beaucoup trop long. Seulement, on dit que, pris par des pirates, emmené dans l'intérieur de l'Afrique, il a vu les choses du monde les plus cuiieuses, et a fait de nombreuses découvertes en histoire naturelle; car l'Académie des sciences veut le recevoir comme correspondant. Mais ce qu'il y a de plus beau, c'est qu'il n'a été fait prisonnier, dit-on encore, que parce qu'il n'a pas voulu quitter son bâtiment, perdu sans ressource. Son équipage l'abandonna, et il eut le coiu*age d'y rester seul. Ces marins ont xm singu- Uer amour pour leurs vaisseaux.
LA COMTESSE
Voilà de la fidéUté et de la constance, j'espère. Est-il mai-ié?
LA DUCHESSE
Beaucoup. — Avec cela c'est un vieillard fort simple, fort bon, fort doux, mais un de ces caractères entiers, mi de ces courages indomptables qui ne se réveillent qu'au milieu des grands périls. Enfin de ces gens que les obstacles seuls grandissent.
LA COMTESSE
Je serais bien curieuse de voir votre marin.
LA DUCHESSE
Je lui suis fort attachée, vraiment- aussi, aurai-je le plus grand plaisir à lui apprendre aujourd'hui qu'on va, j"espère, lui accorder un grade supérieur, comme récompense de sa belle et noble conduite. Il a d'ailleui-s été fort appuyé par le passager qu'il devait mener à S-myrne, m'a-t-il dit, et qui a rendu de lui les meilleurs témoignages ; mais c'est encore un autre roman que celui-ci.
LA COMTESSE
Et de deux. Mais c'est la journée des brancards.
LA DUCHESSE
M. de Longetour m'a présenté son passager, et je vous avoue, Marie, que c'est un des hommes les plus singxdiers que j'aie renconti'és.
LA COMTESSE
C'est encore un vieux mai'in, bien brusque, bien laid, avec de grandes balafres sur le visage.
LA DUCHESSE
C'est un homme de trente ans au plus, de la meilleure compagnie, d'une beauté pleine de distinction, d'un esprit fort original et fort extraonlinaire; peignant comme un ange et excellent musicien.
LA COMTESSE
Mais c'est en vérité un héros de roman.
LA DUCHESSE
Surtout si VOUS ajoutez à cela xxa nom de fort bonne maison, une grande fortune, des équipages du meilleui* goût, les plus
Dcaux chevaux de Paris; et encore avez-vous une idée incomplète de M. de Szaffie.
LA COMTESSE
Mais j'en ai beaucoup entendu parler. Vous le recevez?
LA DUCHESSE, sounanl.
Je sais que les envieux ou les méchants racontent un enlè" vement accompagné de circonstances épouvantables, l'accusent d'avoir fait mourir de chagi-in cette pauvre bai'onne de Pavy, et de cent autres forfaits pareils.
LA COMTESSE
Et tout cela est faux. Vous croyez, madame...
LA DUCHESSE
La preuve que je considère la source de ces bruits comme fort douteuse et fort impm-e, ma chère Marie, c'est que M. de Szafiîe est reçu dans mon salon.
UN VALET DE CHAMBRE, annonçant.
M. le chevalier de ServieiLx.
Entre le chevalier de Servieux. Il baise la main de la duchesse de Saint- Aic, et s'incline devant la comtesse d'HermiUy.
LA DUCHESSE
Que VOUS êtes aimable de venir un peu tôt, monsieur de Servieux! Vous allez nous rendre bien tristes, nous faire bien peur de l'avenir, n'est-ce pas? Voikà d'abord ime de vos séides admirablement disposée à vous entendre.
M. DE SERVIEUX, souriaeS.
C'est une guerre à mort, madame la duchesse. Mais avoutz au moins que la tristesse chez un vieiUard est quelquefois de la conscience ou de l'abnégation. Pourtant, par espiit de contradiction, je serai gai aujom'd'hui ; c'est d'ailleurs moins le besoin de contrariété qui opérera cette grande révolution dans
mon esprit, que la certitude que j'ai de vous être agréable en vous apprenant une bonne nouvelle.
LA DUCHESSE
Que voulez-vous dire?
M. DE SERVIEDX.
Oh ! je ne veux vous parler ni de nouveaux bienfaits à répandre, ni de vos visites du matin, dont les pauvres savent seuls le secret, ni de la reconnaissance de ces veuves d'officiers morts à Waterloo, que vous secourez si généreusement, ni de...
LA DUCHESSE, avec impatience.
Monsieiu* de Servieux !
M. DE SERVIEUX.
M'y voici, madame. C'est tout simplement d'une note de la main du ministre, rédigée à la hâte. Je l'ai vu à la chambre, et il m'a remis ces mots écrits au crayon.
LA DUCHESSE, lisant.
« La promotion de M. le marquis de Longetour au grade de capitaine de vaisseau, et sa nomination de commandeur de la Légion d'honneur, ont été signées aujovu-d'hui. »
C'est parfait! Mille grâces, mon cher monsieur de Servieux.
M. DE SERVIEUX.
Pas de grâces, madame, car c'est une justice. Ce digne officier lutte de tout son pouvoir contre le danger, et quand il n'y a plus de ressom-ce, par un fanatisme admirable, il se refuse à quitter le bâtiment que le roi lui a confié, y reste, et expie ce lévouement sublime par une captivité affreuse dans les déserts Je l'Afrique, où il s'occupe encore de rendre des services â la science... — Vous m'avouerez que c'est admirable, madame ! — Voilà ce qu'on m'a raconté, et on le tient de bonne source. Et ce n'est pas tout. Car ce brave marin avait, en
outre, pour lieutenant un homme fort dangereux, cpii a voulu l'assassiner à la vue de tout son équipage, révolté sans doute de la fermeté qu'il ne s'attendait pas à trouver chez notre loyal capitaine. 11 paraît même, d'après le procès, que c'est ce misérable qui a causé la perte du bâtiment, que M. de Longetour avait déjà sauvé une fois. Heureusement justice a été faite ! et notre marine n'a pas à regretter un officier dont elle doit être iière!
LA DUCHESSE
Et puis M. de Longetour avait émigré, et un émigré ne peut nécessairement être qu'un imbécile et un lâche. Réellement il est pénible d'être aussi mal compris, et de ne recueillir que de la haine et de la calomnie, pour le peu de bien qu'on essaye de faire.
M. DE SERVIEUX.
On nous prend pour des croquemitaines, et notre cause est jugée en dernier ressort, quand on a parlé de donjons et d'ailes de pigeons. Mais ces plaisanteries disent autant que les proscriptions de 93. La querelle n'est pas finie, madame la duchesse ; la France nous hait, car on ne relève pas des croyances détruites comme on relève un trône.
LA DUCHESSE
. Allons, vous êtes un songe-creux, le Cazotte de la Révolution.
Entre un valet de chambre qui remet une lettre à la duchesse. LA DUCHESSE, dccaclieiant la lettre.
Vous permettez, monsieiu: de Sen'ieux?
M. de Servieuz s'incline et s'entretient avec la comtesse d'Hermilly. LA DUCHESSE.
Quel contre-temps! c'est désolant! (souriam.) — Mais après fout, je reverrai ce bon M. de Longctom*, mais je ne reverrai jamais une pareille épîlre, ainsi tout est pour le mieux, (niant
aux éciau.) — C*est qu'aussi, ces marins sont si singuliers! Mais on dit que tous les gens de haut courage ou d'esprit supérieur sont toujours menés de la sorte par leurs femmes. Lisez donc cela tout haut, monsieur de Servieux, et je vous défie de nous attrister après. Et cela vous égayera aussi, Marie; car, je ne sais, mais depuis un moment vous paraissez rêveuse.
LA COUTESSE.
Mais pas du tout.
M. DE SERVIEUX, lisant.
« Ma chère parente, comme on peut bien parler franchement entre amis et parents, je vous avoue que je ne puis avoir le plaisii" d'aller dîner avec vous aujom-d'hui, non par ma volonté, mais par celle de ma diable d'Elisabeth, de ma maudite femme que vous connaissez bien. J'ai prié, menacé, je n'ai pu rien obtenir; je ne sais par quel caprice elle m'a refusé, mais elle n'a pas voulu. Et comme je parlais d'aller chez vou:» malgré tout, car enfin à mon bord c'était autrement, eh bien ! madame et chère parente, elle m'a enfermé, enfermé à double tour, et c'est de ma prison que je vous écris cette lettre, que j'ai jetée par la fenêtre à un commissionnaire, en lui disant de la porter tout de suite à Thôtel Saint-Arc. Ne m'en veuillez donc pas, ma chère parente, car je serais désolé que vous me crussiez ingrat, après toutes les bontés dont vous m'avez comblé depuis mon retour de Tripoli. J'étais bien sûr de vous avoir écrit de Toulon à mon arrivée en France, huit jours avant mon départ pour Paris. Je retrouve ma lettre dans le secrétaire d'Elisabeth, qui l'aura oubliée. Ne m'en veuillez donc pas, ma chère parente, et plaignez un prisonnier. Si j'avais été à mon bord, cela ne se serait pas passé ainsi. Surtout qu'Elisabeth ne sache rien, je vous en supplie. J'ai appris, en arrivant, que mon lieutenant avait été fusillé. C'est un grand malheur, car c'était un brave; j'am-ais tout donné
au monde pour le sauver; ainsi, madame, les démarches que je vous avais priée de tenter à ce sajet deviennent inutiles, et j'en suis au désespoir, bien au désespoir. Agréez, etc«
M. de Servieux remet la lettr» s la duchesse. LA DUCHESSU.
L'excellent homme ' Il plaint son îtenitenant encore.
M. DE SERVncnt
C'est pourtant une chose bizarre, '*> prouvée, que ces courages de fer, q\ie ces hommes indomp^at.ies au milieu du danger, •ont d'une faiblesse inouïe, une fois rr».a-éâ dans la vie privée.
LA DUCHESSE, »n»Ti»rf.
C'est toujours Hercule aux pieds d 'Omphale, monsieur de Servieux. — Mais il faut lui répond re> A ce pauvre marquis.
Sonnant et parlant à un Ta!<?i, de chambre.
Qu'on m'apporte ce qu'il faut pour écrire.
Écrivant, — « MoH chcr parent. Je prends un bien vif intérêt à votre captivité; pour en adouciir les ennuis, je vous envoie ime noie du ministre; après tout, ce qui me console un peu, c'est de voir une femme (et votre femme) vous faire expier tout le despotisme que vous faisie», dit-on, à votre bord.
» A bientôt, j'espère, car madame de Longetour ne saurait être toujours impitoyable. — Mme regrets et amitiés, mon cher parent.
Tt Duchesse de Saint-Arc b
LA DUCHESSE DE SAINT-ARC, ployant la lettre, la cachetant et la donoant au valex.
Portez cette lettre.
M. DE SEUVIEUX.
Ah! le malheureux, que je le plains! si Elisabeth intercepte la correspondance, il est mis au secret.
LA DUCHESSE
Et au pain et à l'eau, peut-être, gardé à vue, qui sait...
LE VALET DE CHAMBRE, annonçant.
Monsieur le duc.
Le duc de Saint-Arc baise la main de la comtesse, la conversation s'engage et n'est interrompue que par le valet, qui nomme successivement les convives; enfin il annonce :
M. de Szaffle.
LA COMTESSE d'hERMILLT, tournant vivement la ttte.
C'est lui ! Qu'il est bien !
Dix minutes après, un maître d'hdtel, ouvrant les deux battants de la porte :
Madame la duchesse est servie 1
rin DS LA SALAMANDRS