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CHAPITRE V

I>'ÈTAX-!»AJOR

On ava'.e à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte, et l'on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère.

Diderot.

Nos act'ons sont comme les bout«;-rimés que chacun fait rapporter à ce qui lui plaît.

On ne devrait s'étonner que de pouvoir encore s'étonner.

La Rochefoccadld, Maximes.

Le maître d'hôtel ayant annoncé que le déjeuner était ser-sl, le commissaire, le lieutenant et l'enseigne descendirent dans le carré, où ils trouvèrent déjà attablé le docteur du bord, liomme d'une cinquantaine d'années, coloré, vigoureux, à cheveux gris, épais et crépus.

— Que le diable te berce, Pierre ! — dit le docteur au lieutenant; voilà une heure que le déjeuner attend : ce sera froid, et notre cuisinier provençal dira qu'il n'y peut rien.

— Nous voici, bon doctem-, nous voici.

— Calme-toi, — dit le lieutenant en prenant la place d'honneur au haut bout de la table.

Pendant quelques instants, on n'entendit que le bruit des fourchettes et des assiettes. Le docteiu* l'interrompit.

— Dis donc, Pierre : sait-on quand enfin arrive notre nou- Teau commandant? Oh! c'est qu'il faut un rude compagnon pour conduire cette barque-là! l'équipage est solide, mais tapas^n'ur en diable. Ça aime la terre, c'est passé au feu et à l'eau, des démons incarnés, mais bons, mais braves, et qu'il

faut conduire comme tu les conduis^ Pierre, avec une barre de fer! Pourtant, que je sois pendu si j'y conçois quelque chose ! car ils se feraient hacher tous pour toi jusqu'au dernier. Enfin, j'espère qu'on aura choisi pour les commander quelqu'un de ces vieux marins froids, durs et inflexibles, d'une volonté inébranlable dans le service, mais humains et commodes dans les autres relations. . . Et sais-tu quel est le commandant, dis, Pierre? Sais-tu d'où il sort, comment il se nomme?

— On m'a dit son nom, — répondit le lieutenant avec indifférence : — c'est le baron... ou le marquis... ou le comte de Longetour... Marquis, je crois. Et en vérité je m'y perds avec leurs damnés titres, car c'est aussi bête que si l'on disait : le chevaUer mât de hune ou la comtesse la gx'and'voile... Mais pardon, pardon ! Merval, dit le lieutenant en tendant la main au jeiuie enseigne avec cordiahtéj j'oubliais que vous étiez... comte, je crois...

L'expression pénible qui avait im instant rembruni la figure de l'enseigne dispamt, et il serra la main que Pierre lui offrait, — Je suis enseigne de vaisseau à bord de la Salamandre, et fier d'être sous les ordres d'un brave tel que vous, lieutenant.

— Monsieur est comte en efiét, reprit le commissaire; je l'ai sur mon rôle du bord. Egbert-Dieudonné-Vincent-Beaunair, comte, pardieu! comte de Merval... comte y est bien.

— C'est bon, c'est bon, commissaire, dit l'enseigne en rougissant, je sais mon nom.

— Oui, monsieur; mais vous êtes comte, c'est un beau titre. Je voudrais bien être comte, moi! Et vous, docteur?

— Taisez-vous donc, commissaii'e, — dit le docteur; — vous êtes bête comme une oie.

— Hein... commen ! dit le gros petit homme qui devint rouge comme ime pomme d'api.

— Je dis bête comme vme oie, reprit imperturbablement le docteur en le regardant entre les deux yeiix.

— Allons, allons, ne vous fâchez pas, dit le lieutenant en souriant. Vous savez, commissaire, (jue le docteur a son franc parler; il y a vingt-trois ans que je le connais ainsi, et vous ne le changerez pas.

— Non, pardieu pas! dit le doctem". Tel que vous me oyez, jeune homme, j'ai dit à l'amiral*** qu'il s'était condidt

comme un polisson devant l'ennemi; qu'il avait fait hacher un tas de braves gens par sa lâcheté ! Et je ne le sais malheureusement que trop bien, puisque, blessé moi-même, je les ai pansés, soignés, amputés comme mes propres enfants. Ainsi vous voyez bien, commissaire, que je puis vous dire que vous êtes bête comme une oie, puisque j'ai dit à un amiral qu'il était un polisson.

— Allons, assez, docteiu-, — dit Pierre prenant pitié du commissaire qui paraissait assis sur des charbons ardents.

— Mais dites donc, commissaire, — reprit le docteur : — je ne vous en veux pas pour ça, au moins. Touchez là. Vous vous y ferez. Une campagne ensemble et vous veiTez que le vieux Gai'nier est un bon matelot; mais il faut qu'il lâche tout ce qui lui barbouiUe le cœm*; ce que je vous ai dit, voyez-vous, il fallait que ça fût dit,

— Et ce nouveau commandant a-t-il de beaux combats? demanda le jeune enseigne.

— Ma toi! — dit Pierre, — je ne les connais pas. Longetour!... Connais-tu ça, toi, docleiu-, Longetour?

— Pas plus que le poisson dont voici la queue. Et vous, Men'al? demanda le docteiu- à l'enseigne.

— Je ne le connais pas non plus.

— Ce serait pourtant dommage de gaspiller xm tel équipage; il y a tant à faire avec ces gens-là, quand on sait les conduire. Mais je suis tranquille : on connaît la Salamandre, et on ne nous enverra qu'un loup de mer.

— Mais à propos, — reprit le docteur en s'JX'puyant sur la

table et traçant des losanges sur le fond de son assiette avec son couteau^ — et vous, Merval, où avez-vous servi? Sortezvous des écoles de Toulon ou de Brest?

— Monsieur, — dit renseigne, — ma famiUe n'a jamais quitté ses souverains légitimes, et j'ai suivi ma famille.

— Ah! j'entends, vous avez servi aux Anglais. Jeune homme, ce n'est pas beau, — dit le docteur en secouant la tête.

— Monsieur ! monsieur ! — dit l'enseigne en pâlissant.

— Je dis rjne ce n'est pas beau, — reprit le docteiu- en continuant ses losanges.

Cet incident réveilla Pierre qui semblait absorbé. — Allons, messieurs !

— Monsieur m'insulte, — dit le bouillant jeune homme.

— Merval! Merval! — dit le lieutenant.

— Je vous dis que ce n'est pas beau de servir les Anglais. Voilà tout.

— Vous me rendrez raison, et tout à l'heure! — s'écria l'enseigne en se levant de table.

— Oii ! oh ! oh ! — dit le docteur sans abandonner ses losanges, oh! voilà bientôt vingt-cinq ans que le vieux Garnier 'lavigue, et ce n'est pas un enfant qui lui fera peiu". Jeune homme, depuis Trafalgar j'ai vu bien des combats, j'ai été blessé cinq fois, ce qui m'a valu ce bout de ruban rouge. Mon ami Pierre, que voUà, vous dira si je crains de panser un de mes matelots sous le feu. Mais je ne me bats pas povu- des misères. Et puis, voyez-vous, je dois compte de ma vie à ces pamTcs marins que je soigne depuis onze ans; ce sont mes enfants, à moi; ils ont confiance en moi, ils trouvent toujour" le vieux Garnier quand ils souffrent. Je ne m'appartiens plus, demandez-leur plutôt. Tenez, je no vous en veux pas, touches là. Seulement vous avez wi-vi les Anglais; à mon avis, vous avez eu tort, ce n'est pas beau, et voilà tout.

— Merval, — dit le lieutenant, — je vous en prie, je vous ordonne de ni'écouter.

A force de raisons bonnes ou nnauvaises, on calma l'cnsei gne, qui, plein de bonnes qualités, était loyal, brave et peï rancunier; le premier il tendit la main au docteur.

— Je vous ai dit ce que je pensais, répondit celui-ci en lu serrant cordialement la main; maintenant nous navigucriort cent ans ensemble, voyez-vous, que je n'en ouvrirais pas li. bouche; mais il fallait que ce fût dit.

Un pilotin descendit, et s'adressant au lieutenant : — Lieutenant, voilà le canot-major qui accoste. M. Paul est à bord.

— Enfin! dit le lieutenant. Dites à M. Paul de se rendre dans ma chambre, et faites désarmer le canot.

El Pierre Huet donnant l'exemple, on se leva de table.

— Vous n'oublierez pas la paye de nos hommes, — dit-il au commissaire.

— A midi je commencerai, lieutenant, vous pouvez en d(jnnei l'avis.

— Cela suffit, — dit Pierre Huet, et il monta dans la batterie; car, en l'absence du commandant qu'on attendait, li occupait l'appartement de cet officier supérieur.

— Je vous trouve enfin, monsieur, c'est fort heureux, — dil-i' ÎQ ouvrant la pgrte de ia galerie où l'aspii-ant attendait.

LA oaLaMANDUE

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