C'est sous ce titre, le Cénacle de Sainte-Beuve, que le
tenait aisément cinq ou six à la petite table ronde, posée au milieu de la salle à manger. Les dames, au premier abord, trouvaient Renan laid ; à la fin de la soirée, elles le proclamaient un charmeur. La gaudriole lui répugnait ; il a été d'une sévérité outrée à l'égard de Déranger, tout le contraire de sa nature ; mais il avait la douceur, l'onction, la persuasion évangéliques. Sainte-Beuve a écrit de lui à la princesse Mathilde qu'il avait gardé le pli du sacerdoce ; il en avait toujours Tart de bien dire, et il savait pénétrer d'une voix aimable, qui était l'un de ses dons naturels, au cœur et à l'intelligence des femmes. Il leur donnait le goût des choses dont il parlait, et qui ne tenaient qu'à la science grave et sérieuse.
Ces propos de table sur des sujets parfois plus lourds que Tair, comme disaitNadar, et toujours quelque peu mystiques, entretenaient en nous le culte de l'idéal, sans nous faire perdre terre. Un jour Sainte-Beuve répondit à Renan, qui lui faisait part de ses incertitudes sur des questions d'ordre moral et d'avenir de notre civilisation : « Nous passerons par un nouveau moyen âge.. . > Nous y sommes peut-être, mais les époques
présent ouvrage avait paru dans la Revue (15 décembre 1909, 3" mars 1910).
ont-elles jamais conscience de ce qu'elles sont ? Le doux roman de la Vie de Jésus^ qu'on peut juger aujourd'hui sans passion, n'en inspira pas moins, à la veille de paraître, des inquiétudes aux amis de l'auteur. Le directeur du Journal des Débats, où écrivait Renan, M. de Sacy, vint trouver Sainte-Beuve et lui dit : « Il est déjà question de poursuivre le livre. Pour conjurer tout danger, faites un article qui prépare l'opinion et qui adoucisse les angles, dans le Constitutionnel ; le même jour, en paraîtra un de moi, dans le même sens, au Journal des Débats.,, Nous avons la Reçue des Deux Mondes, peut-être bien aussi le Moniteur (qui était encore le Journal officiel de ce temps-là, et qui publiait de grands articles littéraires de M. Alfred Maury et autres amis de Renan) , c'est un rempart que nous formons autour du livre : nous le couvrons de notre autorité... il passera sans encombre, de la part de l'administration... » Ainsi fut fait. Sainte-Beuve a recueilli depuis, en tête de son article sur la Vie de Jésus ^, la note préparatoire qui avait paru, sous ses initiales, dans le Constitutionnel du 24 juin 1863. Elle serait à relire en