‹ La salle à manger de Sainte-BeuveChapitre 23 sur 44 · Nouveaux Lundis^ t. XIII · texte numérisé non relu

Nouveaux Lundis^ t. XIII

A la mort de d'Alton Shée en 1874, comme je montais saluer sa digne veuve, je rencontrai dans l'escalier Gambetta, qui en descendait, et je lui rappelai le jugement odieux, porté par M. Dufaure, qui avait calomnié l'adversaire de M. Thiers: « Ce sont d'infâmes doctrinaires, me répondit le grand tribun ; il ne laisse pas la valeur d'un déjeuner. »

Une heure après, au cimetière Montparnasse, il prononçait un de ses plus beaux discours sur la tombe de d^'Alton, celui où il proclama, si je ne confonds pas, « la République athénienne ».

Lors du Sénatus-Consulte de septembre 1869, Sainte-Beuve reçut encore la visite du prince Napoléon, qui venait d'en entendre la lecture au Sénat, et qui apportait ses impressions toutes chaudes à Sainte-Beuve. « Exécrable », s'écria-t-il en entrant. Sainte-Beuve l'écoutait, assis entre deux tabourets, en proie à d'atroces lancinements qui lui venaient de la vessie. A un moment, il lui dit d'une voix affaiblie : « Mais l'empereur, qu'est-ce qu'il pense de tout cela ? — L'empereur, il n'est pas même mauvais », répondit le prince Napoléon d'une voix de clairon retentissante.

Ce mot : « Il n'est pas même mauvais», m'a-

vait fait dresser Toreille, je crus que le prince Napoléon oubliait que j'étais dans la chambre à côté, d'où l'on entendait tout ; je m'éloignai. Sainte-Beuve m'appela Tinstant d'après, et comme je ne répondais pas, le prince Napoléon lui dit : « Il était là quand je suis entré. »

Une autre histoire sur le gâtisme, qui présidait alors aux destinées du pays, nous fut racontée dans le même temps par le docteur Mounier, médecin-major du Val-de-Grâce, ami d'enfance et compatriote du docteur Veyne,dontil ne partageait pas d'ailleurs les opinions politiques. Le docteur Mounier revenait du camp de Châlons et il raconta à Sainte-Beuve qu'un soir l'empereur Tavait fait demander. Ils se promenèrent deux heures dans le camp, s'arrêtant, discourant, silhouettant les gestes de personnes qui causent de choses sérieuses, les mesurent, les pèsent, en parlent avec componction et intérêt. On alla le dire à M""' Mounier, qui accourut pour assister, comme tout le monde, à ce spectacle flatteur pour elle : son mari, en aparté avec Tempereur, à distance respectueuse des oreilles aux aguets. Enfin l'empereur prit congé du docteur Mounier, qui fut rejoint aussitôt par sa femme. « Que te disait-il et de quoi avez- vous parlé si longtemps? demanda-t-elle. — Il voulait avoir mon opinion

sur le zouave Jacob. — Et c'est de cela que vous avez parlé tout le temps?... — Oui. » Il paraît bien qu'ils n'avaient pas parlé d'autre chose.

Je ne saurais oublier l'étoile de Magnier, d'Edmond Magnier, qui sortait de Thorizon à Boulogne-sur-Mer. Il écrivait de longues lettres à Sainte-Beuve, qui l'invitait à dîner, quand il venait à Paris. Il disait de son jeune compatriote, dont il avait peine à calmer l'impatience, le désir d'arriver : « C'est un moderne ; les lauriers de Jules Lecomte (autre Boulonnais) l'empêchent de dormir. » Plus tard, Magnier s'est plaint de ce que Sainte-Beuve n'avait rien fait pour lui. Il avait bien trouvé son chemin de lui-même, mais il n'avait pas su s'y tenir. Ni VEçénement ni le Sénat ne suffisaient à ses vastes ambitions, mais je ne voudrais point l'accabler ici par une dernière pelletée de terre. J'ai compati de tout mon cœur à son infortune, quand je l'ai vu s'écrouler si misérablement, moi qui l'avais connu jeune, avant la lettre, piaffant à la porte de la renommée et de la fortune, et qui assistais à sa chute si lamentable. Je lui ai tendu la main quand il s'est souvenu de moi dans sa décadence. Je n'avais rien à lui pardonner, car il ne m'avait fait aucun

mal ; et il m'avait ouvert ï Evénement , où je pouvais écrire et penser librement. J'en usai largement et insouciamment, et j'y trouvais de grandes satisfactions d'amour-propre.

LES GONGOURT — « MADAME GERVAISAIS » — PHILIBERT AUDEBRAND — LA GAUGHE DE l'eM- PIRE — LE PLUTARQUE FRANÇAIS — BERGMANN, DE STRASBOURG

Les Goncourt ont trop fait de bruit de leur rupture avec Sainte-Beuve pour que je n'en reparle pas. Leur Journal en est plein. Ils n'ont pas eu Tesprit de Flaubert, qui usa de son droit de discussion, en répondant aux articles critiques de Sainte-Beuve par un mémoire justificatif. Sainte-Beuve avait commencé à me faire lire tout haut les bonnes feuilles de leur roman sur Madame Gerçaisais ; ce lui aurait été l'occasion d'écrire un dernier article sur le Roman moderne, et il me dictait des notes à mesure. La Rome, décrite par les Goncourt, dès les premières pages, le choqua tout d'abord par son invraisemblance, et son jugement en dépendit.

Il avait pour eux un grand faible, et n'avait jamais manqué Toccasion de leur être agréable. Il m'avait même rabroué fortement à leur sujets une fois que je m'étais fait Técho des sarcasmes de Ghampfleury sur leur façon d'envisager l'histoire de Tart sous la Révolution. Il était déjà embarqué au Temps et brouillé avec la princesse Mathilde, quand ils vinrent un après-midi lui faire une visite de politesse, et prendre des nouvelles de sa santé fort atteinte. Il n'en avait plus que pour quelques mois, et il était en plein dans le feu de ses articles sur Tallejyrand. Il mit tout de suite les Goncourt sur le sujet de Madame Gervaisais, et leur fit part de ses observations. Ils le prirent mal, objectèrent qu'ils s'étaient tués sur ce livre, — à quoi il répondit qu'il ne fallait pas se tuer (ce n'était pas ce qui rendait les livres meilleurs) ; — à son avis, ils s'étaient trompés tout simplement, et il le leur exprima avec modération et avec la politesse, dont il ne se départait jamais. Ils se retirèrent visiblement fâchés, comme deux enfants gâtés. A quelque temps de là, un ami se chargea de répéter à Sainte-Beuve le propos qu'ils avaient tenu sur son compte, la veille, chez la princesse Mathilde. Elle avait demandé de ses nouvelles. « Sainte-Beuve, avait répondu Jules

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de Goncourt, il ne s'est jamais mieux porté... il est en train de nous éreinter.., » Sur ce mot d'éreinter, Sainte-Beuve pâlit, bondit et s'écria : « Je n'ai jamais éreinté personne... c'est Gassagnac (il parlait du père) qui éreinte... fermez le volume, me dit-il » ; et le dossier en train fut classé. Ce fut dommage, car le Roman moderne, en 1869, y perdit une étude à fond, pour laquelle s'étaient amoncelés les matériaux sur la table du maître. Bien d'autres que les Goncourt y eussent trouvé leur compte, et sans doute aussi leur satisfaction, car un article de Sainte- Beuve en ce temps-là, c'était la Renommée qui s'ouvrait.

Les Goncourt s'exhalèrent en récriminations dans leur Journal ; ils allèrent même jusqu'à y consigner un mot assez déplacé de la princesse Mathilde, qui prouve qu'elle n'avait pas lu Rabelais, car elle aurait mieux apprécié l'abbaye de Thélème.Ghamptleury m'écrivit :« Dans cette « maison de coquines »,dans ce« mauvais lieu » de la rue Montparnasse, on ne traitait que de choses intellectuelles, et le maître de la maison, tout épicurien qu'il fût, avait cette suprême qualité de relever les défaillants, de se mettre au service des gens timides, de les pousser, de les aguerrir et d*user pour eux de tout son

crédit qu'il ne marchandait pas. Il a trouvé des ingrats, dessalisseurs de sa mémoire comme le Goncourt que, dans l'intimité, il appelait un sot; le sot s'est vengé, croyant n'avoir plus rien à craindre, c'est la règle. »

Sainte-Beuve avait le pressentiment des légendes qui courraient un jour sur son compte. Il nous le dit une lois : « Si vous vivez longtemps après moi, vous en entendrez de belles et de bonnes...» Elles avaient commencé de son vivant, et je ne peux négliger l'aventure qui lui arriva avec une cousine de la princesse Mathilde, la princesse Julie, qui lui avaitenvoyé le journal manuscrit de ses pensées. lime le fit lire tout haut, et tout d'un coup je m'arrêtai à son nom, entre- â voyant une enfilade d'injures. « Elle avait oublié, comme récrivit Sainte-Beuve, la dragée qu'elle y avait mise. » Il y était dit que Sainte-Beuve vivait crapuleasement, qull entretenait trois femmes à domicile..., etc. Il répondit de la belle encre, et l'on trouvera sa réponse dans les Let^ très à la princesse, où. je l'ai recueillie à sa date (18 juin 1868). Elle mit les rieurs de son côté, mais celle qui la reçut ne riait pas.

Et c'est ainsi que les légendes s'accréditent.

On parle encore des « bas instincts » de Sainte- Beuve, et ce qui m'a étonné, c'est que ce soit

le docteur Cabanes, promoteur du buste de Sainte-Beuve dans le jardin duLuxembourg,qui se soit fait l'écho de ces sottises *.

Je mécontenterai de le renvoyer aux couplets humoristiques de Sainte-Beuve sur Paris, à la fm de son article sur les Jeudis de Madame Charbonneau : « Paris, ville de lumière, d'élégance et de facilité, c'est chez toi qu'il est doux de vivre, c'est chez toi que je veux mourir !... » Il y raconte que, lorsqu'il se promène dans ses quartiers « non lettrés et tout populaires » (le quartier de la Gaîté), « quand je m'y replonge, dit-il, dans la foule comme cela me plaît surtout les soirs de fête », — les jours de kermesse, — il y voit « ce que n'offrent pas à beaucoup près, dit-on, toutes les autres grandes villes, une population facile, sociable et encore polie ; et s'il m'arrive (c'est toujours Sainte- Beuve qui parle) d'avoir à fendre un groupe un peu trop épais, j'entends parfois sortir ces mots d'une lèvre en gaieté : Respect à Vâge ! ou : Place à Vancien ! Je suis averti alors, ajoutet-il, et assez désagréablement, je l'avoue, de ce qu'on est toujours si tenté d'oublier, mais je le

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