NoaveAux Lundis, t. III
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journaux — s'absorbant à ce point dans leur tâche hebdomadaire, descendant tous les lundis matin dans un puits de mine, qu'il s'était creusée, et n'en sortant que le dimanche soir, à l'heure où il n'y avait plus moyen de donner encore un dernier coup de pioche ? »
Audebrand me laissait ainsi causer avec lui tous les dimanches, et quand une fois le robinet aux souvenirs était ouvert, il ne cessait pas de couler : mais le vieux républicain de 1848, ami de Lamartine et de Gavaignac, en revenait toujours à son dada, l'empire, et c'était son unique grief contre Sainte-Beuve : « Pourquoi avait-il adhéré à Tempire ? »
Je dus le lui expliquer à mainte reprise, autant que j'avais pu m'en rendre compte moi-même et voir clair dans un esprit très large, très ouvert, mais très compliqué aussi d'un penseur, qui posait pour condition à celui qui exerçait la mission de critique, d'avoir des yeux tout autour de la tête pour tout voir et pour tout comprendre.
Je commençais par mettre cette réserve que de simples bourgeois républicains, tels que j'en avais connu dans ma ville natale, en 1848, entièrement dépourvus de toute ambition politique, avaient vu plus clair, dans le jeu duprince-pré-
LA SALLK A MANGKR DI£ SAlNTE-BEUVr- 209
sident, puisqu'ils prédisaient déjà l'empire, que de hautes personnalités, à qui il ne déplaisait probablement pas en ce moment-là de se faire illusion, telles que Thiers et Victor Hugo ; et je tâchais d'expliquer ainsi Sainte-Beuve :
« Il n'était pas royaliste, il n'était pas non plus républicain. Il prit parti pour le second empire, parce qu'il crut en une révolution coordonnée et réelle, en une table rase et complète de tout ce qui restait encore debout d'artificiel et de factice, de figé dans le passé, de doctrinarisme en un mot dans tous les sens, si peu conforme à Tesprit national et démocratique d'un peuple de tout temps aussi émancipé, quoique très disciplinablC; et qui a toujours tendu aux solutions claires et pratiques. »
En expliquant Sainte-Beuve comme je le faisais, je racontais mes propres mémoires, car son adhésion plutôt que son ralliement à l'empire fut bien souvent l'objet de propos échappés ou de bribes de conversations, provoquées par un choc imprévu, une malice du Journal des Débats, une risette aimable et fâchée de Prévost-Paradol. Il s'en est expliqué particulièrement et très explicitement dans son article même sur Prévost-Paradol ^