‹ La salle à manger de Sainte-BeuveChapitre 30 sur 44 · DANS « LE CONSTITUTIONNEL · texte numérisé non relu

DANS « LE CONSTITUTIONNEL

En l'année 1864, j'étais une très jeune femme, avide des choses de l'esprit, — choses toutes nouvelles pour moi, n'y ayant jamais été initiée dans le milieu familial où le destin m'avait jetée.

Tous les épanchements d'une âme naissante, toutes les curiosités d'une intelligence éveillée, qui veut connaître le pourquoi des choses, avaient été refoulés, dans mon enfance, par l'ignorante sévérité de ceux qui m'entouraient.

Quelle que fût la pensée que je voulais émettre, un silence sans appel m'était ordonné. Il en était résulté une sorte de timidité maladive, qui plus tard me fit rester à l'écart, vivant en moi de la seule nourriture de mes pensées.

Cette contrainte, ce refoulement perpétuel,

imposés à ma raison, — et dont je ne fus pas seule à souffrir en silence, — caractérisaient alors ce qu'on appelait la bonne éducation des filles, nées dans un certain rang social ; on les élevait à ne pas penser ; on mettait tout autre enseignement artificiel à la place; mais la source cachée, sans cesse comprimée et repoussée en moi, devait produire un remous et se changer en un torrent dévastateur, qui ne laissa rien subsister de mon éducation première.

J'avais l'amour du Vrai, instinctif, philosophique, et sans nier rien de ce qui ne peut être expliqué ni démontré^ — y croyant même, car tout y ramène, et les plus grands esprits s'inclinent devant l'inconnu, — je sentais remuer en moi ce qu'on appelle Tesprit critique. J'étais déjà disciple de Sainte-Beuve, sans le savoir, sans m'en douter même. Ce n'est pas moi qui nierais les affinités ni la religion naturelle, à laquelle je me rattache I...

Le doute était en moi, mais je devais le contenir ; et cette épreuve dura jusqu'au jour où, affranchie par le mariage, j'abandonnai toute pratique extérieure. Je me sentais attirée vers les philosophes, sources de toute lumière ; par un heureux hasard, dans mon milieu provincial, où Ton a le temps de tout lire, j'abordai l'Ecole

d'Alexandrie ; je me mis à étudier les Ennéades de Plotin, et je ne m'en tins pas là. Ce furent pour moi d'heureux instants que ceux où je croyais découvrir, dans les nombreuses mines que j'explorais, des parcelles de Vérité, à l'émotion profonde qu'elles me faisaient éprouver. — Je rejetais les scories et saisissais avec avidité la poussière d'or!...

Qu'on ne croie pas cependant que j'eusse une physionomie préoccupée et morose. Bien loin de là, cette dualité, qui est en chacun de nous, avait en moi une vie, si parfaitement distincte, que personne ne s'est jamais douté du double caché, qui m'absorbait le plus. L'être extérieur était une jeune femme enjouée, dont le teint riche de santé était bien fait pour dissimuler ce mystère. Visage souriant, tendant une oreille attentive à tous les échos, à celui de Paris surtout, qui m'apparaissait comme un centre de vie et de lumière, dans ma détresse provinciale.

Un soir, dans notre modeste logis, tout à fait conforme aux ressources d'un employé du gouvernement, nous offrions le thé à quelques intimes. La conversation s'engagea sur la politique, qui donnait des inquiétudes au parti conservateur ; c'était le cliché du jour. Le chef

hiérarchique de mon mari, qui se trouvait parmi nos invités, voyant les têtes s'échauffer et voulant faire diversion, s'écria tout à coup :

— Moi, en fait de politique, je préfère la littérature, et depuis quelque temps je lis dans le Constitutionnel, avec un grand plaisir et un vif intérêt, des articles qui paraissent tous les lundis, et qui sont signés Sainte-Beuve.

Sainte-Beuve!... Je ne sais pourquoi ce nom, qui m'était inconnu, résonna à mon oreille comme un clairon lointain et resta implanté dans mon esprit. Ces écrits qu'un homme de grand sens venait de prôner, il fallait que je les connusse. Je continuai à servir le thé, mais un léger tremblement agitait ma main, ce qui m'attira de spirituelles plaisanteries, que je pris gaiement.

Dans ces sortes de réunions, je me mêlais peu à la conversation ; ma grande timidité m'interdisait toute phrase de longue haleine ; mais elle me permettait d'échanger des mots aimables avec chacun, ce qui, ma jeunesse aidant, m'avait valu la réputation d'une aimable maîtresse de maison.

Le lendemain, je priai mon mari de s'abonner au Constitutionnel, et, dès lors, ce fut ma lecture favorite. J'attendais le lundi avec impa-

tience. Aussitôt l'arrivée du facteur, je prenais mon journal, je mettais mon chapeau et je m'échappais dans les champs.

0 campagne de S..., ta plaine monotone est bien avare d'ombrages, mais un saule rabougri suffisait pour abriter ma tète, et une pierre pour m'asseoir. Là j'étalais le Constitutionnel sxxv mes genoux, et quelle fête pour mon esprit ! Sainte- Beuve peignait ses contemporains, et sa manière si fine, si spirituelle et que je sentais en même temps si exacte, me transportait d'admiration 1... et quand il s'agissait de nous montrer le profond des âmes, avec quels nobles élans et quelle éblouissante clarté il en sondait et scrutait les éternels problèmes I...

Je m'arrêtais particulièrement à ses observations psychologiques ; je les méditais longtemps; et mon émotion était grande, car ce que je pensais, Sainte-Beuve le disait; et ce qu'il disait, je le pensais I... et dès lors, je fus envahie par le désir impérieux d'entrer en correspondance avec lui.

J'avais parmi mes cahiers un petit manuscrit, ouvrage sans valeur, composé pour me distraire pendant mes heures de trop grand isolement. C'était le récit vrai et naïf de mes impressions de fiancée et déjeune épouse, — deux ans de ma

vie... Tel qu'il était, je résolus cFen proposer la lecture au grand critique et de le prier de m'en donner son impression.

La jeunesse a toutes les hardiesses, J'écrivis, et avec mon manuscrit si mince, si informe, je frappai un léger coup à la porte du célèbre causeur des Lundis,,, Sa porte s'entr'ouvrit, car je reçus de lui la lettre suivante :

Ce 6 juin 186 i.

Madame,

Je suis bien en retard pour répondre à une aussi aimable et flatteuse lettre. J'apprécie cette marque de confiance comme je le dois. Je voudrais tout de suite vous dire oai^ Me permettez-vous quelques explications qui feront appel à votre indulgence ?

Je suis dans un état extrême de fatigue ; je souffre surtout des yeux depuis trois mois, et suis obligé le plus souvent de me faire lire, ce qui est très lent. Chaque semaine, je descends dans un puits (c'est ma comparaison) et j'y habite du mardi au samedi avec l'auteur que j'étudie et qui fait le sujet de mon article hebdomadaire. Il ne me reste donc que des instants bien courts pour me faire lire un manuscrit, et jusqu'ici, j'ai refusé tous ceux qu'on voulait bien me communiquer. Je suis condamné à cette vie de travail forcé jusqu'à la mi-septembre. C'est trois mois

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encore ; je sens que c'est long pour le désir d'un aimable auteur.

Aussi, ces explications humblement données, je m*en remets, madame, à vous-même, et si vous daignez m'accorder un peu de répit et me faire un peu de crédit de temps, je pourrai vous rendre bon compte du plaisir que m'aura fait la lecture de vos pages.

Je mets à vos pieds, madame, mes humbles excuses et mes reconnaissants hommages,

Sainte-Beuve.

En relisant votre lettre, je me sens confus de répondre si peu et si mal à tant de bonne grâce.

Trois mois !... Sainte-Beuve demandait trois mois !... Ils passèrent avec une rapidité vertigineuse. Je ne sais pas comment cela se fit ; quoique je n'eusse rien dit de mon secret, il me semblait qu'il était connu; car je m'apercevais, dans mes relations, d'un empressement très flatteur, que je ne pouvais attribuer qu'à cette cause. Les dames de la poste avaient-elles parlé? Elles sont curieuses et fines, et de simples adresses peuvent faire deviner bien des choses...

Quoi qu'il en fût, j'avais enfoui mon manuscrit dans une armoire à linge ; je ne voulais plus y penser, jusqu'au moment des vacances, passées auprès de mes parents, où je me déci-

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dai à le faire partir de B..., car je n'aurais pas voulu le mettre à la poste à S..., pour ne pas attirer Tattention de ces dames.

J'avais raison de me défier... Un mois s'écoula, sans que j'eusse rien reçu de Paris ; et cependant j'étais^absolument sûre que Sainte- Beuve avait dû m'écrire ; quelque chose me le disait, quelque chose d'instinctif que je ne pouvais expliquer.

Le 12 novembre, j'écrivis de nouveau à Sainte- Beuve, et voici la'réponse qu'il me fit :

Ce 14 novembre.

Madame,

11 y a plus d'un mois j'ai eu l'honneur de vous répondre au sujet du manuscrit. Ma lettre était adressée à S... à M""» P. R. Je crains maintenant d'avoir mal lu le nom. Ayez la bonté de faire réclamer la lettre. Je vous répondais en deux mots trop courts, mais qui exprimaient ma gratitude et l'impression agréable que m'avait laissée cette confidence qui se glisse à peu;près inévitablement dans le premier roman d'une femme.

Je suis bien pressé aujourd'hui et n'ai que le temps de vous envoyer mes excuses et mes hommages respectueux,

Sainte-Beuve.

11, rue Montparnasse.

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Ainsi, cette réponse, que j'attendais avec tant d'impatience, était restée dans des mains étrangères I...Get échange d'idées entre Sainte-Beuve et moi, au moment où je croyais le tenir, il m'échappait !... A la vérité, Sainte-Beuve pouvait m'écrire de nouveau, et redire dans une autre lettre ce qu'il m'avait dit dans celle qui était perdue pour moi ; mais ce ne serait plus la même chose... Il y aurait certainement changement ou dans la longueur ou dans les termes de Tappréciation !...

Il me vint à l'esprit de m'en tenir là et de rester seule dans l'avenir, comme je l'avais été dans le passé !... Mais j'en appelle à tous, sommes-nous libres? et faisons-nous tout ce que nous voulons?... Aussi, malgré ma résignation passagère, j'obéis à la force supérieure, qui nous mène tous; j'allai à D...,je sonnai à l'Hôtel des Postes; je montrai au directeur les deux lettres reçues, disant qu'entre ces deux il y en avait une qui ne m'était pas parvenue... Il m'écouta avec déférence, me promit qu'il serait tenu compte de ma réclamation, qu'on ferait des recherches...Deux jours après, me trouvant en visite chez des amis, j'y rencontrai la plus jeune fille du receveur, qui me dit incidemment ; « Nous avons en ce moment notre inspecteur. » Natu-

rellement, on ne trouva rien ; ma conviction était faite et je la gardai pour moi ; mais j'écrivis de nouveau à Sainte-Beuve, et, sans doute, sans que j'y prisse garde, je trempai ma plume dans toute l'amertume de mes regrets, car voici ce qu'il me répondit :

Paris, ce 28 novembre, n* 11, rue Montparnasse.

Mais permettez-moi de vous dire familièrement que vous êtes une enfant. La lettre a dû être écrite vers le 15 octobre dernier; elle n'a aucune importance. Je souffrais de ma négligence ; mon secrétaire était absent, j'écris difficilement, et surtout illisiblement quand j'écris moi-même. Au retour de mon secrétaire, j'ai dicté avec la presse de quelqu'un qui a beaucoup d'arriéré. La lettre n'a rien de confidentiel. Ainsi ne vous perdez point en conjectures. Si vous venez un jour à Paris, faites-moi l'honneur de me prévenir ; un quart d'heure de conversation en dira plus que des lettres.

Veuillez agréer l'expression de mes respects et de mes amitiés,

Sainte-Beuve.

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