VOYAGE A PARIS — LA MAISON DE SAINTE-BEUVE
Aller à Paris !... Ce n'était pas précisément ce que j'aurais voulu.... Ma timidité naturelle m'en éloignait ; je me serais contentée d'un commerce de lettres, entretenu avec un grand esprit qui m'aurait guidée et éclairée dans le labyrinthe des idées, où m'entraînaient de plus en plus mes lectures. La nature de mon esprit me portait vers les grands maîtres de la pensée ; je dévorais les philosophes, et je me fis ainsi une nourriture intellectuelle, qui n'était pas précisément celle de mes contemporaines ni même de mes contemporains, peu enclins, à ce que j'ai cru comprendre depuis, aux lectures abstraites. Je n'en retenais moi-même que selon ma capacité et ce qu'elle pouvait en contenir ; cl je crois qu'il en est de même de tous les cer-
veaux les mieux organisés, en qui les semences reçues lèvent et poussent selon la qualité du terrain sur lequel elles sont tombées.
Sans me faire plus philosophe que je ne suis, j'étais attachée à S... par deux enfants charmants et un mari bon et tendre pour moi ; je les aimais, sans que le sentiment du devoir m'en fît une obligation, et ce bonheur calme et doux, agrémenté de relations mondaines, aurait suffi à toute autre que n'auraient pas travaillée des aspirations et des pensées, qui étaient mon démon familier. J'avais besoin de consulter là-dessus, et il me fallait un médecin des esprits, ce qu'on appelle un moraliste. Je crus le trouver en Sainte-Beuve... Il me semblait qu'il me comprendrait et qu'il ne rirait pas, comme le fait le commun des hommes, de ce qu'on nomme aujourd'hui « féminisme »,et qui n'était encore en moi, sans formule déterminée, qu'une révolte de l'esprit de la femme, tenue en tutelle, à laquelle on avait imposé une sorte de prolétariat cérébral à perpétuité, et qui tendait à s'émanciper, qui ne réclamait, de ma part du moins, qu'un peu plus de justice et d'équité dans la répartition du domaine intellectuel des deux sexes.
J'ai su depuis que ces pensées me venaient
du siècle, comme on peut le dire justement de tout esprit de réforme qui souffle sur le temps présent à toutes les époques.
Le démon de la femme aidant, — un démon que je ne désavoue pas, — j'allai voir Sainte-
Le 16 mai de Tannée 1864Jepris,à cinq heu- .^i^res du matin, le train de Paris. J'avais pour compagnons de route deux personnes de notre intimité.-M. T..., vieillardayant passé la soixantaine, de grande taille, au teint coloré, à la physionomie souriante; l'autre personne, M^'® D..., jeune fille de vingt ans, très sérieuse, d'une piété peu commode... Mon voyage n'est que la continuation de mes rêves, et je puis les poursuivre sans gêne. M. T..., assis en face de moi, est plongé dans une douce somnolence ; M"^ D... a ouvert un livre de dévotion. Je puis donc me croire seule, et, comme mon âme est toute en dehors, il m'arrive par instant d'avoir un sourire sur les lèvres, et, tout de suite après, un nuage sur le front. M. D... ouvre parfois les yeux et les porte naturellement sur moi ; s'il a saisi le nuage, il suppose que je suis ennuyée de la longueur du chemin ; il s'efforce de me distraire, me fait remarquer la beauté des sites ; en lui répondant, je le regarde, je le connais
depuis longtemps, mais jamais il ne m'est venu à la pensée de détailler ses traits. En ce moment, tout en lui parlant, je pense à Sainte-Beuve, et je me demande si, ayant le même âge, il y a entre eux quelques similitudes... Mais qulmportent les traits du visage? C'est le jeu de la physionomie qui est tout!... C'est ainsi que, causant avec moi-même, nous arrivâmes à Paris.
La grande capitale ne m'est pas tout à fait inconnue ; je l'ai traversée, il y a quelques années, en allant dans le Loiret; je ne suis donc ni étonnée, ni éblouie...
Nous longeons le boulevard Maleslierbes ; il est très grand, aligné au cordeau et bordé de maisons somptueuses; que de mouvement! que de bruit!... Mais combien je lui préfère certain sentier que je connais, tortueux, étroit et simplement bordé de troènes et d'églantiers!... et rempli d'un délicieux silence!...
M. T... fait arrêter l'omnibus; c'est non loin de là que je dois chercher un hôtel ; et j'ai rheureuse chance de trouver une chambre pas trop banale, celle de la propriétaire, que le gérant veut bien me donner, parce que cette dame est absente pour plusieurs jours. Elle ouvre sur le premier palier ; le tapis de la table et la housse
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du canapé sont brodés par des mains de femme; je puis me croire presque chez moi, d'autant plus que les fenêtres donnent sur la cour ; je suis éloignée des bruits de la rue.
Mon premier soin est de m'asseoir devant le guéridon, et d'écrire deux mots à Sainte-Beuve pour lui annoncer mon arrivée ; un garçon de l'hôtel est chargé de porter mon billet rue Montparnasse.
Mais, en attendant la réponse, je sens déjà l'impatience m'envahir, tant je voudrais percer les ténèbres qui me cachent l'heure qui va sui- Tre.
Le garçon ne tarde pas trop à revenir avec le billet suivant :
Ce 17 mai.
Mercredi.
Chère madame et amie,
J'aurai grand plaisir à vous voir et à causer quelques instants avec vous : j'irais, dès ce soir, vous chercher à votre hôtel si je ne dînais en ville K Demain jeudi matin, serez-vous libre de venir vers