‹ La salle d'asile au bord de la merChapitre 2 sur 8 · TOURS · texte numérisé non relu

TOURS

Ad MAME ET O, MPRIMEURS-LÎBRA!RES

Après un voyage de plaisir, dont nous avons vu avec regret venir le terme , il est doux et bon de regarder souvent derrière soi, de parcourir ainsi de nouveau par la pensée tous les lieux, tous les sites que nous avons naguère contemplés, aimés. Ce calme et frais paysage , ce sublime aspect de la mer tranquille ou irritée, ce simple et heureux intérieur de braves gens qui nous furent si hospitaliers, on revoit tout par le merveilleux télescope de l'imagination ; tout est présent encore à nos yeux, à nos oreilles, à notre esprit; nous nous rappelons avec joie les émotions que nous inspirèrent les grandes scènes de la nature et les riants tableaux d'une famille unie et paisible, dont les sages entretiens reviennent caresser notre oreille.

L'auteur qui vient de terminer un livre éprouve, au moins autant que le voyageur, le besoin de lancer un dernier regard, et plus d'un, sur la route qu'il a parcourue. A-t-il bien vu tout ce qu'il a décrit ? A-t-il dignement admiré la création dans toutes ses œuvres ? Scènes humbles ou grandioses, palais ou cabanes, précipices ou riants vallons, ces divers aspects lui ont-ils inspiré des réflexions bonnes et salutaires? A-t-il recueilli sur son chemin la fleur des champs timide et parfumée , la fleur de charité qui se dévoue et se cache , la belle action plus belle encore sous son voile ? Y a-t-il rien négligé de tout ce qui pouvait être utile et bon à montrer et à dire?

Cet examen de conscience ne saurait être trop scrupuleusement fait par l'écrivain. « Un mot lancé ne peut plus revenir, » a dit le poète , comparant la parole à une flèche, à un dard, à un javelot qui pénètre profondément. Or, s'il ne faut lancer qu'avec la plus grande circonspection un mot , un trait fugitif, un bruit qui se perd bientôt, de quels soins ne doit pas user un auteur avant de livrer aux hommes, non point un mot passager, mais un livre, une immense aggrégation de mots que l'imprimerie va multiplier à L'infini en leur assurant la dui

l.t si ces mots ainsi rassemblés «-t acquérant par leur union d'autant plus de force et de puissance, si ces mots ne Boni pas bien pesés, bien épurés; s'ils s<>m faux ou dangereux, quel mal peul faire un livre, on le voit. Le moment <>ù un manuscrit va passer des mains de l'écrivain dans (.•elles de l'imprimeur, doitoonc être un moment de grave et sérieux examen.

De nos jours, où la parole est si puissante, tout homme «pu écrit a un grand devoir à remplir. Quelle que soit la nature de ses œuvres, il coopère en quelque sorte à l'éducation des lecteurs auxquels il s'adresse; et. de même que le soin de l'instruction est confié à des instituteurs de divers degrés, primaires, secondaires, supérieurs, de même l'éducation de l'enfance, de l'adolescence, de la jeunesse, c'est-à-dire le perfectionnement de leurs cœurs et de leurs âmes, doit, ce me semble, être en grande partie secondée par les écrivains. Poésie, histoire, drame, nouvelles , tout doit être pour eux un moyen d'éducation; et plus ce moyen aura de charme, d'amusement ou d'intérêt , plus il sera bon et efficace.

Cette indispensable condition d'intéresser et d'amuser, elle est surtout impérieusement près-

crite à lhomme qui écrit, pour ces jeunes et fraîches intelligences où n'entrent les enseignements que }>ar l'imagination; éducateur primaire, pour ainsi dire, il ne faut dans son école rien de rude et de tristement austère. Qu'elle soit dans une position riante, toujours éclairée du soleil qui réjouit, en face d'un beau paysage, ornée de douces images de ce qu'il y a de bon et de beau dans la création ou dans le cœur de l'homme , et les leçons seront bien reçues au milieu du charme qu'il aura su donner à son école, asile d'étude et de bonheur.

Et l'Asile que nous avons élevé ressemble-t-il à celui que nous venons de décrire? Nous nous sommes retourné une fois encore vers notre œuvre en nous faisant cette question. C'est à nos lecteurs à répondre.

21 Juillet 1844.

A HIILE.

Il est a toi , ce livre; il est a toi, mon ange, Comme au soleil le jour, le parfum a l'orange,

Le chant au rossignol :

Tandis que tu planais sur ces pages nouvelles , Plus d'une fois, pour prendre une plume a tes ailes,

J'ai sus] tendu ton vol.

Oui , lorsque j'écrivais , toujours, dans ma pensée, Ton image flottait, doucement balani Entre le ciel et moi mon petit ange errait. Oui , je te regardais ; il me semblait entendre Les paroles d'en haut sur tes lèvres descendre; Et tu me les dictais, et ta voix m'inspirait.

Il est donc bien a toi, ce livre, mon Emile : Un jour, en l'amusant, puisse-tri] t'être utile? J'ai, pour tes petits pieds, adouci le chemin , Et je me suis baissé pour te donner la main Sur une route difficile.

Tiens, ce livre pour moi n'est plus qu'un souvenir; liais pour toi, mon enfant, qui ne sais pas encore Voir le mot que ta voix en chantant rend sonore , Ce livre est tout un avenir.

En pensant bien a moi tu le liras, j'espère;

Et quand tu seras vieux, quand tu seras grand-père,

Grand-père a cheveux blancs, grand-père comme nous,

A tes petits-enfants tu montreras a lire Ce livre, que je viens d'écrire Pour toi, pour eux, et puis pour tous.

2 Mai 1844.

il x v -v 1K.1S LAXCK --V X..A. MKR.

Cniuoie 11 ii coursît? fougueux agitant sn crinière, • ipiUuat dans l<> flcts de poussière Qu élèrc son rapide élaa .

Il M jette à la mer, qu'il fend et rui boniUoone; El Ij houle tournante, en blam hissai. t , moutonne De flot en flot sur l't I

La mer commençait à monter, et les lames du flai , en venant se précipiter d'un bond sur les roches, y lançaient des flocons d'écume teinte en rose par les rayons du plus beau soleil levant. Déjà , sur la plage , on remarquait un mouvement inaccoutumé. Les matelots avaient mis

leur bonnet de laine rouge et bleue et leur veste des dimanches ; les femmes étalaient avec orgueil leur jupe écarlate, et leurs coiffes, du blanc le plus pur, rayonnaient en énormes tuyaux. autour de leurs frais visages, comme de vastes auréoles , ou s'élevaient pyramidalemeut dans la forme un peu burlesque du bonnet de coton : les enfants des pécheurs avaient aussi leurs pauvres habits de fête; et cà la foule des gens du port se mêlaient en grand nombre de beaux messieurs et d'élégantes dames de Paris, qui avaient quitté de bonne heure leur lit et les hôtels qui les hébergeaient, pour venir assister à une cérémonie maritime. Une grosse barque de pêche allait être lancée à la mer, et les délicates Parisiennes marchaient intrépidement , avec leur mince chaussure, dans le galet qui, roulant sous le pied, l'ait de presque chaque pas un faux pas. Elles bravaient les inconvénients de ce rude chemin pour venir voir de plus près tous les préparatifs de la solennité qui allait avoir lieu , et l'intérêt qu'elles manifestaient se conçoit. N'y a-t-il pas quelque chose de bieu touchant qui saisit le cœur, au moment où un navire va être livré aux flots et passer tout à coup du repos et du calme de la terre à l'éternelle agitation des vagues de FOcéan? y éprouve-t-on pas , à cet as-

pect, des émotions semblables à eelles que nous fait ressentir la vue d'un nom eau-né entrant, dès qu'il vient au monde, dans la carrière des vicissitudes de la vie? Quel sera son sort? aura-t-il en ce monde plus de beaux jours que de tempêtes? ou bien, plutôt, doit-il s'attendre à plus d'ouragans que de brises caressantes? sera-t-il heureux? sera-t-il accablé de tourments et d'angoisses? Oh ! oui; les mêmes réflexions doivent nous venir, et devant un navire qui entre dans la mer et devant un enfant qui entre dans la vie. C'est ce que se disaient plusieurs dames groupées autour d'un ancien capitaine de vaisseau, qui leur démontrait , avec une complaisante abondance de détails, comment, en effet, les constructeurs traitent en véritable enfant le bâtiment qui va quitter le chantier pour être mis cà flot. On nomme ber ou berceau l'assemblage de bordages et de pièces de bois qui le portent lorsqu'on retire un à un les chantiers sur lesquels il était pendant sa construction, et ce ber ou berceau a pour base deux longues charpentes que l'on appelle coites , c'est-à-dire lits de plume, car le mot coite a cette signification dans les provinces de l'ouest. 11 faut que les lits de plume d'un pareil enfant soient solides ; mais , pour rendre plus douces et plus

onctueuses les coites du navire qui va prendre la mer, on les enduit de graisse, afin qu'il y glisse sans secousse jusqu'à l'endroit où la vague doit s'emparer de lui.

rVos citadines remarquaient donc avec une avide curiosité le berceau , les coites et les accores ou soutiens du bâtiment. Ces soutiens, on les lui enlevait l'un après l'autre; il ne lui en restait plus qu'un, un seul, la clef , un chevron à peine gros comme le bras pour soutenir la coque du navire , ainsi que la foule qui l'encombrait et le surchargeait. Une fois la clef à bas, la grande barque se précipitait dans les flots.

Les deux jetées semblaient se mouvoir sous la masse mouvante des curieux qui s'y pressaienty et le navire, sur le point de prendre la mer, était également , comme nous venons de le voir, couvert d'hommes, de femmes, surtout d'enfants du port, au milieu desquels se voyaient d'élégants habits et de fraîches parures. Plusieurs dames, voulant assister d'aussi près que possible à cette fête , n'avaient pas reculé devant un accident possible , la chute du bâtiment sur le côté, s'il venait à dévier de son ber, et elles étaient montées a bord.

Le capitaine ou patron , maître Thomé, leur faisant les honneurs de son domicile flottant,

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les pria de s'asseoir sur quelques bancs qu'il av.iit fait placer à L'arrière ; cl elles étaient a peine installées, qu'elles virent une chose pleine d'intérêt. Une bonne vieille femme, dont la marche indécise décelait non-seulement une grande faiblesse de jambes, mais aussi une cécité complète, passa du galet dans le navire, appuyée d'un côte sur une jolie petite fille de dix ans environ , et, de l'autre coté, conduite par la main d'un charmant petit garçon rose et liais a ra\ir, et qui pouvait être d'un an à peu près l'aîné de sa sœur. Cet entant était beau à exciter l'attention de tout le monde ; mais l'action qu'il accomplissait, celle de soutenir et de guider une malheureuse aveugle , le rendait encore mille fois plus beau, en donnant cà sa figure l'expression de la bonté et du respect pour la vieillesse. Aussi chacun le regardait-il avec le plaisir le plus vif, qui s'accrut encore lorsqu'on apprit que cette vieille n'était ni sa mère ni sa parente, mais bien une étrangère pour lui, la mère du capitaine Thomé ; aussi la bonne vieille, dans sa reconnaissante tendresse, appelait-elle Emile son ange gardien .

C'est ce que l'on se dit en voyant ce brave homme venir au-devant de sa mère , l'embrasser et la conduire sur uu des bancs que ces dames

occupaient , en la leur recommandant de l'accent de L'affection la plus pieuse. Comment un tendre intérêt îr aurait-il pas été excité en elles, et par la triste position de la pauvre femme , et surtout par ce qu'on venait de leur dire? Ce bâtiment , que la mer attendait si impatiemment et semblait appeler par ses rauques murmures, avait été en grande partie construit au moyen des débris de la fortune de maître Tbomé , presque ruiné par plusieurs tempêtes successives. Ce navire était donc sa dernière ressource, celle qui, seule, devait désormais le faire vivre et soutenir sa mère , faible , malade , aveugle ; sa mère qu'il entourait de soins avec une piété et un dévouement admirables. Si ce navire périssait , sa mère périssait avec lui ! c'était leur dernier morceau de pain qui leur était enlevé. Aussi quelle impression de solennelle inquiétude, quelle émotion allait exciter dans tous les cœurs la cérémonie qui livrait aux vagues cette suprême espérance, cette unique plancbe de salut !

C'était pour adresser au Ciel ses prières que Mme Thomé était venue , malgré les instances que son fils avait faites pour qu'elle, si infirme et si vieille , elle restât à la maison ; mais elle avait absolument voulu être présente, afin d'in-

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voquer Le Ciel, sur Le navire même «pu devait porter son lils. Or, tandis que, 1rs mains jointes,

elle priait, partout autour d'elle ne s'élevaient quejoyeuses et impatientes rumeurs, et, parmi li g chants nautiques qui retentissaient (le L'avant à L'arrière du bâtiment, retenuencore par La clef, une chanson se taisait entendrepar-dessustoutes les autres. Un choeur de voix mâles et vigoureuses, de voix frêles et jeunes, s'élevait à la cad< née des coups de lourds souliers ferrés qui frappaient a F unisson le fond du navire :

Bas! bas la clef, I' n' rost'ra pas là !

Ce chœur, d'où la rime et la mesure sont complètement absents, avait été répété cent fois et plus sans que le charpentier s'en émût le moins du monde. Debout sur le ber, la hache à la main, il attendait que la mer fût arrivée à la hauteur convenable pour faire voler la clef, et, s'il ne sautait pas bien vite hors du ber, il était perdu .

C'était là une grande et solennelle attente , et pour lui et pour tous les spectateurs, quand tout à coup s'éleva un hourra dont retentirent les falaises. C'est que la clef venait d'être jetée

bas, d'un bond de côté le charpentier s'était élancé bois du ber, et la grande embarcation glissa d'abord avec une lente majesté ; mais plus elle descendait , plus devenait grand son poids , plus elle filait rapidement ; la coulisse prit feu ; les coites s'enflammèrent sous ce puissant frottement; la fumée se mêla aux jets d'écume que fit jaillir la quille en se creusant dans la mer un bouillonnant abîme. Le bâtiment était à flot.

Les pêcheurs et les marins épars sur les divers points de la rade devaient avoir en ce moment un beau spectacle : ce navire qui se traçait sa voie au milieu de la tourmente soulevée par sa chute précipitée dans les flots et le sillage lumineux qu'il laissait derrière lui , tandis que le chantier sur lequel il était porté tout à l'heure s'en allait en débris flottant sur les lames, et que deux chaloupes, attelées a. son avant par de longues amarres, le remorquaient vers le bassin où il allait recevoir son gréement, ses niats et ses voiles. C'était , en vérité, un attelage vigoureux qui traînait sur les eaux ce navire semblable à. un char de triomphe, tant y retentissaient les hourras et les cris de joie.

Cependant quelques dames avaient cédé a un court saisissement cà l'instant où la barque plongea avec une vitesse proportionnée à la ra-

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pidité de la pente,- une de ces dames entre autre?*,

M""' àstier, éprouva, et plus tard on saura pourquoi, un trouble si grand , si visible sur sa figure, qne les deux enfants que nous connaissons déjà quittèrent un instant Bn>fl Thomé pour se précipiter vers elle, en lui disant, avec cet accent des eûtes de Normandie, dont la traînante allure a je ne sais quoi de doux et de caressant :

« 0 Madame! n'ayez pas peur! n'ayez pas peur! »

11 y avait dans leurs regards quelque chose de si naïf et de si riant, que M-""6 Astier, celle qui avait un instant cédé à un mouvement de crainte, et dont la figure portait tout à l'heure l'expression de la tristesse, ne put s'empêcher de rire avec ses compagnes , en leur faisant admirer l'air de santé, de bonheur, les joues rebondies et les dents éclatantes des deux enfants. Eux qui trouvaient fort doux d'être ainsi regardés et interrogés par de belles dames, ne paraissaient nullement disposés ci les quitter, lorsqu'une voix s'éleva, rude et rauque naturellement, parce que la bruyante mer veut que l'on parle haut pour se faire entendre sur ses plages ; mais cependant on sentait à certaine douceur que cette voix était celle d'un père sadressant à des êtres bieu-aimés.

« Eh bien! Emile! eh bien! Hyacinthe! est-ce que vous aurez bientôt fait de tourmenter ces dames? Venez par ici. »

Ils allaient obéir à leur père, lorsque Mme Astier le pria de les laisser près d'elle , parce qu'ils ne la gênaient nullement , et que d'ailleurs elle avait plaisir à les voir de près, eux, si bons avec une pauvre aveugle. Alors elle conta au brave matelot comment ses enfants étaient venus la rassurer. Le père sourit en regardant Emile et Hyacinthe de l'œil le plus doux; puis, voyant Mme Astier et les autres dames si affables et si simples , il ôta son bonnet et s'approcha d'elles pour les remercier.

C'est une excellente race que celle des matelots et des pécheurs. La mer forme ces hommes aussi bons que hardis , parce qu'elle les tient sans cesse en présence de grands spectacles qui élèvent l'àme ; parce que là, sur les Ilots, toujours entourés de périls, toujours à la veille, toujours à l'instant de mourir , les marins sentent que leur vie ne doit pas cesser un moment d'être bonne, puisqu'il n'est pas un moment où ils ne puissent être appelés en un clin d'œil à en rendre compte au Ciel. Sans doute tous les hommes sont dans la même position éphémère sous la main de Dieu, mais les matelots plus

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immédiatement, plus visiblement, en quelque sorte, que les habitants des campagnes et des

Ailles. La mort if est-elle pas toujours debout sur les vagues de l'Océan?

La figure franche, ouverte, calme et résolue

du père de Hyacinthe et d'Emile proclamait par excellence un honnête homme; aussi M"" Astier prenait-elle le plus grand plaisir à le questionner et à causer avec lui. Tranchevent (c'était son nom, nom assez commun, nom caractéristique du matelot qui a toute sa vie couru contre les vents des Hébrides, de l'Islande ou des côtes de Bretagne , Tranchevent, tout en ayant sans cesse un œil sur le navire et sa marche, eut bientôt raconté à Mme Astierses affaires, et comment il y avait longtemps qu'il n'avait eu une bonne part de pèche , et comment il allait faire partie de l'équipage du navire sur lequel ils étaient eu ce moment. « S'il plait à Dieu, nous aurons une heureuse pèche d'automne, et nos pauvres camarades pourront acheter à leurs enfants des habits chauds pour cet hiver. »

Mme Astier regarda d'un œil de compassion et de sympathie ses compagnes. — Compter sur les incertaines faveurs de la mer et les caprices des flots pour vêtir ses enfants, quelle misère ! — C'est ce qu'elle semblait dire. Mais les joyeux

petits êtres n'en étaient pas moins heureux , heureux comme est l'oiseau, dont l'instinct a foi dans la Providence pour la nourriture du lendemain.

« Et dites-moi, reprit M™* Astier en passant une douce main sur les fraîches et bonnes joues des enfants, vous qui êtes toujours à la mer et ne rentrez bien souvent au port que pour quelques heures après plusieurs nuits passées à la pèche, à qui confiez-vous Emile et Hyacinthe?

— Les nuits , répondit Tranchèrent , une bonne voisine me les garde; et le jour, Jeanne, que je dois épouser en secondes noces... Tenez, voyez- vous d'ici cette petite maison blanche?. . . on ne la découvre pas bien encore ;... mais à présent que nous allons entrer dans la passe, vous devez apercevoir cette maison au bout de la falaise... »

3Ime Astier ne répondit rien à cette question de Tranchevent, car elle venait de lui en adresser en même temps une à laquelle elle paraissait mettre une importance extrême :

« Vous qui naviguez depuis votre enfance et ne voyez que des hommes qui ont parcouru toutes les mers , avez-vous entendu parler de la triste fin de l'Alcyon , du Havre?. . . ■

Un sanglot comprimé interrompit Mme Astier,

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et les cris prolongés de Hâlel hâle! hâte! et les joyeuses clameurs de la foule rendirenl bientôt toute conversation impossible a bord du aavirequi entrait dans la passe, remorqué tant par Les deux embarcations que par Les vigoureuses mains qui le balaient du liant du quai.

Le quai aussi était encombré d'une foule qui assistait avec intérêt a L'entrée triomphale dans le port. Il semblait ([ne ce lut un roi qui passât, tant les fenêtres des maisons étaient garnies de spectateurs en élégantes toilettes. Les hôtes parisiens ou anglais que la ville contenait en grand nombre, avaient voulu assister à cette fête maritime, et lorsque le navire nouveau-né se dirigea vers le bassin, des foules d'enfants couraient le long du quai, lui faisant une joyeuse escorte , gambadant et échangeant avec leurs camarades qui étaient à bord leurs noms, prononcés le plus haut possible, dans leurs mains arrondies autour de leurs lèvres en guise de porte-voix :

« Hé ! Valéry ! — oh ! hé ! Romaine ! — Olive ! ho ! — Emile ! holà ! — Ho , du navire ! »

C'était une véritable scène de mer, un prélude aux scènes qui se passeraient au milieu des tempêtes, dans les brumes où l'on s'égare si fatalement , au plus noir des nuits glacées de

l'automne ou de l'hiver ; mais , aujourd'hui du moins, le plus beau et le plus chaud soleil d'août éclairait l'entrée au port ; l'air calme et serein ne retentissait que de riants appels. Hélas ! seraient-ils remplacés un jour par des clameurs de détresse dans l'isolement , l'abandon sur l'Océan , ce désert immense?

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