‹ La salle d'asile au bord de la merChapitre 3 sur 8 · X.B BAPXÊMK · texte numérisé non relu

X.B BAPXÊMK

Aussitôt qu'il eut ses langes

De nouveau-né , Un gardien d'entre les anges

Lui fut donné.

Le navire , tout à l'heure charpente inerte et sans vie, avait donc reçu le baptême de la mer; restait à présent à lui donner celui du ciel. Le parrain était déjà désigné : c'était un riche maître voilier demeurant sur le port; et, le lendemain de l'arrivée du bâtiment dans le bassin , il commença à le traiter comme un

filleul chéri, et à faire préparer avec le plus grand soin sa blanche toilette. Pouvait-il parer de voiles assez belles le navire auquel il allait donner son nom ?

Enfin, ce que nous avons appelé la toilette y ce que les marins nomment le grèement, Yarmement, était sur le point d'être terminé, et le curé, M. Hédouin, avait été prié de venir le dimanche suivant bénir le bâtiment, tout prêt à prendre la mer. Les étrangers, qui avaient journellement suivi les progrès de l'armement y se faisaient une fête d'assister à la cérémonie du baptême. Mme Astier et ses enfants surtout éprouvaient ce désir, et un de leurs cousins établis dans le pays, un ancien capitaine > nommé Bartaud, leur promit de les conduire à bord.

Le dimanche vint , plus radieux que les autres jours; la chaleur eût même été gênante si les voiles n'eussent tout à la fois donné de F ombre en amortissant les rayons du soleil, et du frais en battant l'air de leurs ailes où frémissait la brise marine. Déjà la dame Astier, les enfants, le capitaine Bartaud étaient , avec beaucoup d'autres étrangers , assis sur les bancs, et maître Thomé, le patron, dans ses habits de fètte, se tenait debout à son poste ; autour de lui

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étaient les matelots qui <le\ai< nt servir a bord.

Il en manquait un cependant, a en juger par

eette question :

< OÙ (loue est Tempête? je ne le \ois point.

— Oh: ne l'inquiète pas de lui; nous le urrons plus tard , quand il s'agira «le dîner ou de boire a la saute du bâtiment baptisé, sois-en sur.

— Tu as raison; et je parierais qu'il garde sa place à table.

— Soit; niais il aurait dû être ici d'abord : c'esl wnv si belle cérémonie!

— Bab ! des cérémonies! Tu ne connais donc pas Tempête?... c'est le père des... »

Un brouhaha et un mouvement extraordinaire interrompirent la conversation des gens chi bord et les séparèrent : c'étaient de nouveaux arrivants. D'abord venait la mère du capitaine, que nulle prière de son fils n'eut encore le pouvoir de retenir chez elle. Comment, en effet, cette pauvre vieille infirme, qui n'avait pas hésité a venir sur le navire le jour qu'on le lança à la mer, se serait-elle décidée à ne pas être encore là pour joindre ses bénédictions à celles que le bâtiment allait recevoir?

La mère du capitaine Thomé s'était, pour la fête , parée de ses plus grands atours , lesquels

pouvaient bien avoir trente années de date. Elle descendait l'escalier qui menait du quai à bord , à pas lents et indécis, la pauvre aveugle; et pourtant elle avait son petit guide fidèle, Emile. Derrière ce groupe touchant , la vieillesse vénérable , l'enfance pieuse , descendirent le parrain et la marraine.

Un haut bonnet blanc garni de dentelles couronnait et encadrait à ravir le visage blanc et rose de la marraine , front pur , joues vermeilles, lèvres fraîches, où la santé rayonnait de tout son lustre. Un magnifique fichu de dentelle laissait voir, autour du cou de cette jeune femme, les gros anneaux d'une chaîne d'or d'où pendait un large cœur sur sa poitrine, ceinte d'un élégant corsage lacé. Audessous tombait, en plis amples et moelleux > une jupe de la couleur du ciel, et bordée au bas d'une bande rouge, figurant une jupe de cette couleur qui eût dépassé celle de dessus. A côté de la marraine brillait aussi de son plus beau costume le parrain, le maître voilier, son mari.

Le navire était, comme l'autre jour, couvert d'assistants, et le quai chargé d'une foule compacte. M. Hédouin, le curé, eut bien de la peine à la percer pour arriver aux marches,

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qu'il descendit a pas lents, le front bais»

préparant, par le recueillement le plus profond, a l'acte qu'il allait accomplir. An moment OÙ il mit le pied sur le pont, chacun se

leva, s'inclina, et le bruit que produisit ce mouvement se joignit au clapoltement de la marée montante et au murmure du vent dans les voiles. Toutefois les bruits humain- se turent bientôt, et les autres, ceux de la mer et du ciel, lurent les solennels accompagnements d» - prières (pie récitait le prêtre en faisant le tour de la barque et en l'arrosant d'eau consacrée :

« Daigne exaucer mes prières, Seigneur;4 bénis ce navire en étendant ta droite sur lui , sur tous les hommes qu'il portera, de même que tu daignas couvrir de ta bénédiction l'arche de Noé flottant sur le déluge , et envoie du haut du ciel ton saint ange pour qu'il les délivre et les garde de tous périls.

— Ainsi soit il, répondit de l'accent le plus pénétré Mme Thomé, en élevant vers le ciel ses paupières closes; — étends, o mon Dieu ! ta droite sur ce navire et tous les hommes qu'il portera. — Ainsi soit-il ! » — Et tous les assistants répétèrent du plus profond de leur cœur le vœu de la bonne vieille. Tous savaient combien était

solennelle pour elle et son fils cette cérémonie qui confiait aux chances de la mer une ressource suprême. Aussi chacun implorait-il le Ciel pour que les pieuses oraisons de M. Hédouin garantissent le navire des terribles bourrasques dont la tempête bat les barques assaillies par les flots.

« Et bénis cette barque, ô mon Dieu! dit M. Hédouin en terminant le tour du navire,

— bénis-la de ta plus puissante bénédiction, et envoie ton saint ange gardien à V Emile.

— Il s'appellera comme moi? Son ange gardien ! s'écria Emile, le fils de Tranchevent, quand il eut entendu ces derniers mots de la prière de M. Hédouin. Il était transporté de joie. — Un ange gardien ! M. le curé? — Emile !

— c'est mon nom ! — Est-ce que c'est moi qui serai son ange gardien ? »

M. Hédouin se retourna, et, voyant la longue chevelure blonde d'Emile, ses beaux yeux, bleus comme le ciel, ses joues roses et blanches, plus blanches, plus roses que l'écume frappée des rayons du soleil levant, et surtout l'expression de bonté de ses regards, il lui répondit avec un affeetueux sourire :

« Oui, mon enfant, prie pour lui tous les matins, tous les soirs; demande à Dieu et à

At; BORD DE LA MER. ."; 1

Fange qu'il t'a donné, demande qu'il le sauve des écueils et de La tempête, el tu seras le petit ange gardien de V Emile, de même que tu es Vange gardien de L'aveugle. »

Et après avoir adressé ces dernières paroles à l'enfant qui aidait la chancelante >1"" Tlmmr à sortir de la barque, M. Bédouin étendit vers lui sa main douée de la puissance de bénir.

Et Mnu' Astier, sa fille, ses petits enfants avaient en ce moment de douces larmes sous les paupières.

apprêts mr dAparx x>e: X-'ÉTVIIX.»:.

« Dis-moi, vieux matelot, toi qui. dans les voyages. As battu tant de mers et vu tant de rivages , Sur les flots, sur la terre as tu vu mon enfant?

— Je n'ai rien vu sur l'eau, je n'ai rien vu sur terre.

— Hélas!...»

L'action louable d'Éraile ne devait pas tourner à son détriment et le priver des dragées que le parrain lança de droite et de gauche sur le navire pendant que l'enfant conduisait Mme Thomé. Il se hâta de revenir , et alors , autant il avait été calme et recueilli pendant le baptême , autant à

présent il était disposé à jouer, a rire, à gambader. Il savait que personne n'avait à se

plaindre de lui, qu'au contraire tout le inonde

l'aimait: il le sentait bien, il a\ait L'âme contente ; pourquoi n'aurait-il pas été gai et enjoué ?

Apres avoir recueilli une bonne quantité de

bonbons a la distribution (pie le parrain en lit sur le navire et Les avoir partagés en frère avec

sa digne sœur Hyacinthe, il en reçut encore, et, de nouveau, il joua de tout son cœur au bal que donnèrent le parrain et la marraine , après le

dîner le plus long et le plus abondant de tous les dîners que la province eut vus depuis longtemps.

Apres la fête, le travail; après le plaisir, le devoir. Le lendemain on se mit à l'œuvre du chargement de i Emile, et chaque jour il recevait des visites, car tous ceux qui l'avaient vu lancer et baptiser s'intéressaient à lui comme à un enfant qu'on a vu naître. Emile et Hyacinthe en allant , la fille à la salle d'asile, comme nous le dirons bientôt , et le garçon à l'école primaire, ne manquaient jamais de faire de longues stations devant le navire , qui était presque de la famille , le frère de nom du charmant enfant de Tranchevent ; et ces stations n'étaient point ,

comme elles l'eussent été autrefois peut-être , un moyen d'arriver le plus tard possible à l'asile et à l'école. Si Emile s'arrêtait devant son homonyme , c'était pour suivre d'un œil attentif le travail du chargement, ou bien pour lire et relire à haute voix , avec un véritable accent de respect et aussi de fierté, le nom de baptême peint en grandes lettres blanches sur le fond noir de l'arrière.

Alors il fallait entendre les conversations qui s'engageaient entre Emile et Hyacinthe.

« C'est moi qui le garderai , vois-tu bien , disait-il à sa sœur. M. Hcdouin l'a dit , tu l'as bien entendu, que je serai l'ange gardien de l'Emile.

— Oui , c'est vrai , je lai entendu. Mais comment ça se fera-t-il, frère? tu n'es pas un ange gardien. On ne voit pas les anges gardiens, et toi , je te vois bien , ... tu es là , ... tu me donnes la main , et tu n'as pas d'ailes ; au lieu qu'ils ont des ailes , les anges gardiens , tu le sais bien : c'est dans ce qu'on chante à l'asile. On ne peut pas les voir ; mais , c'est égal , ils volent la nuit autour de nous, dans nos rideaux, au-dessus du bénitier , nous bercent enveloppés de leurs grandes ailes bien chaudes, et puis, dans le jour, ils sont toujours au-dessus de nos tètes.

\i BORD I>1 LA MSR. !»

— Eh bien! vois, Hyacinthe; quand je prierai poor V Emile j mon ange gardien sera là, il m'entendra, il eiaucera ma prière peut-être, — je la ferai de si bon eœnr! — el alors je « comme L'ange gardien de l'Emile.

— Et de notre pire, qui Bera a son bord. ■ Hyacinthe a tuait de taux- cette remarque

d'un accent plein d< el de touchante

tendresse, Lorsque W™ Astier, qni passait seule près de Là, reconnut la sœur et le frère. Elle aimait les entants, on a pu le \oir déjà : les derniers mots de L'entretien de Hyacinthe et d'Emile L'ayant frappée, elle leur dit quelques paroles caressantes; puis, lorsqu'elle les quitta ( ii leur demandant où ils allaient ainsi , et qu'ils lui eurent répondu : — A l'école,... à L'asile, Madame, — elle leur promit de les y aller \oir bientôt, et rentra dans la ville, tandis qu'eux ils se dirigeaient vers la petite maison blanche près de l'entrée du port , en avant des premières falaises.

Mmc Astier, femme de soixante ans environ, au visage long et pale, encadré dans de belles boucles de cheveux du plus beau blanc possible, ne démentait en rien par ses actes l'expression de bienveillance et de parfaite bonté qui, de ses yeux aux doux regards , allait caresser les

malheureux et souriait alors sur ses lèvres. Veuve d'un riche négociant de Paris qui lui avait laissé une fortune considérable, elle en faisait le plus noble usage. Associée activement et utilement , tant par sa bourse que par ses soins personnels, à toutes les œuvres de charité , elle cherchait, dans sa vie de dévouement aux malheureux, à calmer, sinon à oublier, les vifs chagrins de son àme. Elle ne pouvait se consoler de la perte de son mari , ou, encore bien moins, d'une autre perte ; ... et celle-là, était-elle la mort ? était-elle la vie la plus horrible dans les chaînes de quelque nation barbare? était-elle une déplorable existence sur un écueil perdu dans des mers désertes?

C'est ce que Mme Astier se demandait chaque jour lorsqu'elle pensait à l'Alcyon, à bord duquel Frédéric, son fds, se trouvait, revenant de l'Amérique du >ord , où il avait été liquider les importantes affaires de commerce de son père. Ce navire n'avait point reparu; et comme l'année dans laquelle il aurait dû rentrer au port avait été tristement féconde en naufrages et en sinistres sur tous les points de l'Océan , on devait croire que V Alcyon avait péri corps et biens. Les papiers publics, plusieurs fois depuis cette année, avaient répété qu'il semblait

impossible de conserver aucune espérance. .Mais nue mère désespère-t-elle jamais de revoir son curant , a moins de lui avoir fermé Les yeux? Et alors c'est au ciel qu'elle espère le revoir.

Fanny, la femme «le Frédéric, partageait bien l'affliction et aussi les espérances de M Astier.

Chaque année, depuis la fatale nouvelle, la mère et la fille avaient passé dix mois sur douze a errer de port de mer en port de mer, interrogeant tous Les matelots qui entraient, priant ceux qui mettaient à la voile de penser au mari. à Tentant si vivement regretté; de chercher ses traces, afin de pouvoir venir un jour dire à Fepouse, a la mère : Il est ici, — ou bien: — Il est la- h a ut.

Pourtant dix ans déjà s'étaient écoulés sans nouvelles autres que celle de la perte entière de l'équipage et des passagers de l'Alcyon, et quand Mme Fanny Astier, la femme de Frédéric, — était-elle veuve? — du moins elle avait pris et n'avait pas quitté le deuil, — quand Fanny regardait ses enfants, sa fille Virginie et son aine Adolphe, jeune garçon de douze ans, qui ressemblait a son père , c'était souvent à travers un voile de larmes que pouvait seul essuyer le bonheur de les embrasser. Alors

elle ressentait quelque consolation , — elle se laissait encore aller à quelque espoir.

Aussi de quels soins elle et Mme Astier entouraient ces enfants! C'est par l'effet des plus tendres précautions que nous ne les avons pas vus à bord du navire lancé à la mer. Si Fanny et Mme Astier ne redoutèrent aucun danger pour elles , elles songèrent à mille périls dès qu'Adolphe et Virginie témoignèrent le désir de suivre leur mère et leur aïeule. L'une et l'autre , ordinairement si faibles pour ces êtres bien-aimés , avaient trouvé dans leur amour même assez de force pour résister aux plus vives instances; et tandis que Mme Astier et Fanny plongeaient sur V Emile , dans les vagues écumantes , leurs enfants jouaient avec de jeunes camarades , sous la garde de Mmp Hamelin, veuve âgée de quarante ans environ, et qui était la dame de compagnie , et , pour ainsi dire , l'amie de Fanny Astier , non moins que l'institutrice de Virginie.

Toutefois , s'ils n'avaient pas vu V Emile se jeter à la mer, ils étaient du moins venus presque chaque jour, avec leurs parents, suivre les progrès de l'équipement ou de la toilette du navire , puis de son baptême et de son chargement, car il allait bientôt sortir. Les voiles du

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parrain , blanches comme des robes de fete, se gonflaient, Impatientes, à la brise qui jouait

dans Les agréa, et, sans aucun cloute, elles paraissaient disposées à prendre Le vent de manière a faire do lougre qu'elles paraient d'une toute coquette façon , et malgré son gros ventre, le louijrc Le plus lin voilier de la Manche.

TKMPEXK.

Pourquoi des gens de bien fuit-il ainsi l'approche?

Entants , c'est qu'il a fait le mal : L'honnête homme , a ses yeux , est un vivant reproche

De quelque chose de fatal.

Pourquoi devant le ciel baisse-t-il la paupière, Comme au grand jour l'oiseau de uuit?

Enfants, c'est qu'il était impie envers sou père, Et que le crime le poursuit.

Le lougre V Emile était donc à la veille de sa première sortie pour une pèche en rade , courte excursion destinée à essayer sa marche , ainsi que l'enfant tente ses premiers pas , ou

LA BALLI l> \sii i . 41

l'oiseau, son premier vol, Le Lendemain matin, a la marée descendante , VÊrniU devait mettre a la voile; cl Tranehevent, Le père d'Emile el de Hyacinthe, était paisiblement a souper avec

m - enfants, plus la voisine qui en prenait soin. Quelques harengs, à la pèche desquels il axait contribué; quelques crabes ramassés a la marée

basse par Emile, et un pot de cidre, tel était le repas bien humble du matelot. Jeanne , la future femme de Tranche vent, v a>sistait.

La frugalité du festin ne permettait pas qu'il fut long-. 11 venait donc de finir ; le jour en allait faire autant, et Tranehevent parlait déjà de se mettre au lit, car il devait se lever avant le jour, à trois heures du matin. Alors, Jeanne embrassa les deux enfants, donna à maître Tranehevent une cordiale poignée de main en lui souhaitant bonne chance, bonne pèche, et reprit le chemin de l'asile , où nous la verrons l'aide assidue de Mmc Hérouard , la surveillante. Depuis qu'il était décidé que Jeanne devait être installée un jour, et un jour prochain , dans la maison du matelot avec le titre de ménagère souveraine, elle commençait déjà à remplir cet office, en ce moment accompli par une voisine; et chaque soir elle venait, après la clôture de l'asile, tout ranger, tout mettre en ordre dans son ménage

futur, assister au souper de Trancheront, veiller à ee qu'il ne manquât rien pour la nuit à Emile et à Hyacinthe, et enfin les embrasser en partant.

C'est ce qu'elle avait fait, quand, deux minutes après sa sortie , on frappa à la porte.

« Qui vient donc encore à l'heure qu'il est? dit Tranehevent , qui croyait avoir prolongé la soirée jusqu'à une heure indue; — qui peut donc arriver si tard ? »

Pour avoir une réponse visible il lui suffit d'ouvrir , et il reconnut alors le voilier parrain de l'Emile ,\e capitaine Thomé, le maître de pêche et plusieurs matelots de l'équipage.

« Ah ! le voilà , — il n'est pas couché , — dirent-ils en montrant Emile.

— C'est à lui que nous avons affaire. »

Si Emile ouvrit de grands yeux , je le laisse à penser. — C'était à lui qu'on avait affaire !

« Il est notre petit ange gardien , » répétèrent les matelots en caressant ses beaux cheveux châtains.

Or , pendant que Tranchevent , remis d'un mouvement de contrariété aussitôt qu'il vit ses amis , leur verse hospitalièrement son cidre écumeux , et qu'eux ils lui expliquent le motif de leur venue , nous allons traduire leur patois

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maritime, et dire en quelques mots ce qu'ils disenl en mille.

La foi vive qui soutient et console est nécessaire à tous les hommes, mais bien plus aux matelots qu'à tous les au 1res. Combien misérable serait leur vie de périls , d'anxiétés , d'adieux renouvelés sans cesse, s'ils n'avaient pas foi en celui qui est dans le ciel comme dans l'àme de l'homme , sur toute la terre , sur toutes les mers, immuable, partout ' Aussi les marins se livrent-ils à leurs croyances avec un abandon quelquefois excessif. Mais qui ne le leur pardonnerait ?

L'équipage du lougre avait pris tout à fait au sérieux ce que M. Hédouin avait dit à Emile, et , depuis la cérémonie du baptême du navire , il n'était pas un de ces matelots qui , sur la parole du vénérable pasteur, ne regardât le fils de Tranchevent comme un ange gardien visible pour leur bâtiment. — C'est comme cela que la mère du capitaine Ta aussi appelé , — se disaient-ils. Sa conduite envers cette pauvre aveugle, les éloges que chacun faisait de lui, la bonté , la tendresse qu'il témoignait à son père, et l'air tout à fait pieux avec lequel il avait assisté à la bénédiction du navire, qu'il ne cessa de visiter chaque jour ; tout leur avait

donné de pins en plus la conviction que le Ciel avait établi un intime rapport entre Emile et l'Emile, et que la présence du fils de Tranchevent à leur bord , pour leur première sortie, leur porterait , sans doute , toutes sortes de bonheur. Rien ne porte, en effet, bonheur comme une àme innocente et pure.

Une grande députation de l'équipage venait donc adresser à Tranchevent une demande, ou , pour mieux dire , une prière que l'on devine.

« — Père! père! oh ! je vous en prie ! s'écria Emile en tombant à genoux devant son père , — et il avait bien l'air d'un ange adorateur ; — père, emmenez-moi, je vous en prie! »

Tranchevent, qui avait éprouvé un moment d'hésitation , ne put s'empêcher de dire, de l'accent de l'orgueil paternel : « Ce petit gaillard-Là a des dispositions, il sera bon marin ! » Ces motsla étaient un consentement, et Emile fut dans un ravissement extrême ; mais sa joie ne l'empêcha point de faire une réflexion qui venait du fond de son cœur, et pourtant elle pouvait le retenir à terre !

« Et Mme Thomé , qui est-ce qui la conduira? »

Alors le capitaine , en louant de toute son àme uu si bon mouvement , lui dit que

AU BORD DE LA Mil;. i .*>

M"" riiomc riait la première a désirer qu'il fût, sur mer, L'ange gardien de son bâtiment, de

même qu'il était sur terre ^<»u au-» gardien, à clic Alors Emile eut un visage plus souriant, plus épanoui que tout a L'heure encore ; tout le

momie était content, et les pécheurs sortirent

pour laisser Tranchevent et Emile prendre

quelques heures de repos.

Emile pleurait de joie, et sa sœur, de chagrin, quand chacun d'eux entra dans son lit, voile de petits rideaux à carreaux bleus. Pour Tranchevent, après les avoir embrassés, il se jeta tout vêtu sur son lit; et le sommeil lui venait , Lorsque voila que , tout à coup , il fut ramené a lui par des vocifératious qui retentissaient avec force dans l'étroite haie de maisons de bois dont était formée la rue, bien silencieuse à cette heure.

« Je m'en moque bien! s'écriait avec force jurements une voix rauque et avinée , — je m'en moque bien! Tiens! qu'est-ce que ça me fait? Il ne m'emmènera pas ! Ah! bien ! ma foi! . . . — A bas l'Emile ! — mort à C Emile ! — à bas ce scélérat de Tranchevent ! »

>'otre brave pécheur, entendant ces cris de colère poussés coutre lui , si bon , si honnête , si inoffensif, ces cris répétés directement de-

vaut sa porte ,1'entr'ouvrit sans hésiter, regarda dans la rue, et vit un homme qui pouvait à peine se soutenir.

« Tiens î c'est Tempête ! Le voici dans un bel état pour demain matin. ■ Et tout en se parlant ainsi , Tranchevent rentra chez lui , se recoucha , et s'endormit sans plus s'inquiéter des injures d'un misérable ivrogne.

Ainsi qu'on a pu le conclure des paroles de Tranchevent, le tapageur était destiné à faire partie de l'équipage de VÊrnile ; mais, avant d'apostropher de ses menaces notre bon matelot , il s'était adressé non moins brutalement aux matelots qui sortaient de chez lui , au capitaine même ; et celui-ci lui avait signifié qu'il n'eut pas à se présenter le lendemain matin , parce qu'il ne voulait pas de lui à son bord. Pour tâcher de le faire rougir, il avait opposé sa conduite détestable à l'excellente conduite de Tranchevent, et voilà ce qui explique les cris de fureur de cet homme contre le brave pêcheur.

Dès son enfance , Charles , dit Tempête , celui dont nous avons déjà entendu prononcer le nom , révéla les dispositions les plus inquiétantes. La dureté, le mensonge, l'hypocrisie, l'envie, étaient ses vices naissants; et ils ne

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firent que croître, car il ne voulut jamais écouter ni son père, ni les maîtres divers qu'on

put lui donner. Aussi tombât il bientôt d'une

position assez distinguée dans un abîme creusé par la plus vile dégradation.

Loin de seconder son père dans son commerce, il s'était mis, dès sa première jeunesse, à fréquenter les sociétés les plus dangereuses , les dissipateurs les plus corrompus; il fit donc des dettes, son père les paya, mais en l'avertissant qu'il n'eût plus à en contracter de nouvelles , et que , loin de les acquitter, il le laisserait aller en prison. Cet avis fut encore moins écouté que les autres ; Charles y répondit même du ton de la menace, — le fils impie! — et, au bout de quelques mois, lorsqu'il se vit pressé par le besoin d'argent, il mit sa menace à exécution. Il entra un matin près de son père, couché encore, puis, après d'affreuses paroles, il enfonça le secrétaire et prit tout ce qui s'y trouvait. Son père n'essaya point de l'arrêter violemment ; il aurait eu peur de lui faire commettre le crime le plus horrible; mais il le chassa, le maudit, et, quelque temps après, ce malheureux homme, accablé de mauvaises affaires par suite des dérèglements de son fils, fut contraint de s'expatrier. Quant à Charles,

il se trouva bientôt dans le déuùment le plus affreux , et , loin de pouvoir tirer parti de L'instruction dont il avait, du reste, si mal profité, et que lui avait entièrement enlevée son abrutissement, il quitta son pays natal, où il était abhorré ; puis il se lit matelot-pécheur dans un port où il était tout à fait inconnu. C'est là que le malheur d'une jeune fille voulut qu'elle l'épousât.

11 avait été mauvais dans les diverses phases de sa vie : mauvais enfant, mauvais fils, il ne pouvait qu'être mauvais mari , mauvais père ! Il avait bien souvent fait pleurer ses parents; sa malheureuse femme mourut à son tour, en versant des larmes; et depuis longtemps déjà, quoiqu'elle n'eût que six ans encore, sa fille Romaine pleurait presque chaque jour : c'était pour avoir été maltraitée par son père lorsqu'il rentrait ivre; c'était de peur de ses menaces; c'était de faim, souvent ! Aussi , quand on voulait rendre tranquille et soumis un enfant du port , on lui disait : — Attends! Je te donnerai à Tempête !

L'équipage de l'Emile fut donc bien aise de penser qu'il n'aurait pas un tel homme à bord, et, dès que l'aube parut au ciel, chacun des pécheurs se leva joyeux; Emile, qui ne fut pas

le dernier éveillé, se trouva prêt aussitôt que Tranchevent l'ut en état de se rendre au port :

v lions, garçon, il faut partir! »

Tandis que Tranchevent incitait sur les épaules et la tête de son fils cette espèce de chaperon que les matelots de la Manche nomment sor ouest ^ Emile le regardait, et puis regardait le lit où Hyacinthe donnait paisiblement sous ses rideaux.

Est-ce que nous ne lui dirons pas encore adieu , père? »

franchevent se faisait tout bas la même question, car il était la, debout, devant ce berceau voilé, écoutant L'harmonieuse respiration de sa petite fille, combattu entre le désir de l'embrasser encore et la crainte de la réveiller.

Cette crainte l'emporta, et, faisant signe ta Emile de ne pas rompre son sommeil, il se contenta d'écarter les rideaux , de la regarder quelques minutes, et d'un regard qui embrassait véritablement avec amour. Emile eut toutes les peines du monde à imiter la réserve de son père : aussi , celui-ci , baissant les rideaux , s'empressa-t-il de sortir avec Emile, au moment où la vieille voisine, qui devait rester près d'Hyacinthe jusqu'à son départ pour l'asile, vint dans la maison prendre la place de Tranchevent.

« "Et la médaille ! la médaille ! ■ s'écria Emile. Alors Tranchevent rentra, ouvrit son armoire, en tira une boîte, et suspendit au cou de son fils une petite médaille dorée, à laquelle il semblait attacher un grand prix, et qui représentait l'archange Raphaël. >~on, rien n'était joli comme la tète rubiconde et les cheveux flottants de Y ange gardien, encadrés par ce large capuchon, au fond duquel brillaient deux yeux scintillants comme des étoiles. Émiie était si heureux, si fier! Il venait de faire une prière si belle, en joignant les mains bien plus fort, bien plus étroitement sur son cœur que les autres jours !

Il s'élança donc à bord de V Emile avec son père. Bientôt, l'équipage étant au complet, on commença les manœuvres; et le soleil clorait ou plutôt empourprait la cime des plus hautes falaises , quand le lougre passa du port dans le chenal. 11 fallait alors entendre les voix qui s'élevaient du navire à chaque nouvelle manœuvre; les voix qui descendaient vers lui du quai , du haut duquel une vingtaine d'hommes et de femmes , attelés à une amarre , le halaient lentement. C'était un concert rude et rauque, qui n'était cependant point sans une imposante harmonie , parce que les cris qui le formaient

M BORD DE LA MER. "» l

étaient poussés en cadence , el que L'éternel bruit du reflux venait s'y confondre comme un solennel accompagnement.

El le navire, ainsi halé, était parvenu à l'extrémité de la passe. C'en était fait, il allait entrer dans la haute mer, quand une voix, ou plutôt un rugissement, se lit entendre du haut de la jeter. Chacun leva les yeux : c'était Tempête, Appuyé, cramponné a un poteau contre lequel il avait peine à se soutenir, tant il était ivre, il criait, il vociférait avec rage :

« A bas V Emile! — Une bonne tempête à V Emile! — Mort au capitaine ! — Mort à Tranchevent ! »

Et Emile, en entendant ces mots, se jeta dans les bras de son père. Il semblait dire : « Je suis l'ange gardien ! »

Et les voiles prirent joyeusement la brise, et bientôt l'Emile fut au lanre.

L'ASILK.

C'est un séjour de paix , de calme et d'innocence , Que le travail bénit, que la prière encense.

Lorsque Hyacinthe se réveilla à cinq heures du matin, son père et son frère étaient bien loin déjà dans la rade. La bonne vieille voisine, dès qu'elle entendit un mouvement, s'approcha bien vite, et, au même moment, deux petits bras blancs, arrondis, potelés, écartèrent les rideaux , et une jolie tête rose s'avança hors de cette tente qui venait de s'entr'ouvrir.

LA SALLE h'xsir.F. Y»

» Emile! Emile! ■ s'écria mie \<»i\ douce et sonore.

Il avait suffi de quelques heures de profond sommeil pour faire oublier à Hyacinthe le départ projeté de son frère, e1 elle demandait, comme toujours, le baiser du matin ; elle L'attendait : elle Lui ouvrait les bras, les yeux encore à demi clos.

« Emile! où es-tu? Viens donc! »

Alors la vieille embrassant Hyacinthe, à qui d'ailleurs la mémoire revenait à mesure qu'elle se réveillait davantage, lui dit que son frère était parti avec son père, au point du jour, comme il avait été convenu la veille. Quoique elle se rappelât bien tout à présent, son chagrin n'en fut pas moins vif : elle ne pouvait se consoler de n'avoir pas vu son frère. En vain la bonne femme lui disait en l'habillant qu'ils reviendraient bientôt, le lendemain, elle ne cessait de pleurer à chaudes larmes , et même, quand ces larmes furent un peu scellées, elle avait le cœur si gros, qu'elle ne put prendre le lait et le pain qu'elle mangeait ordinairement de bon appétit avant de partir pour l'Asile au bord de la mer.

Elle avait près de dix ans, comme nous l'avons dit, et par conséquent elle eût été trop âgée pour être admise au nombre des enfants

que reçoit l'asile, et qui doivent avoir six ans au plus. Déjà depuis trois ans elle eût du le quitter pour aller, ainsi qu'Emile, à l'école primaire; mais Mme Hérouard, la surveillante, l'aimait tant, qu'elle avait obtenu de la garder près d'elle pour développer avec affection l'intelligence dont elle était douée, et former une élève qui put la remplacer un jour : de plus, comme nous le savons, Jeanne, sa future seconde mère, était à l'asile, et Hyacinthe y passait des journées aussi heureuses que salutaires.

Asile ! c'est un doux mot qui respire le calme, la piété, la paix. Asile! c'est un lieu sacré, inaccessible aux violences, un temple! Quel nom mieux choisi pouvait être donné à ces écoles du premier âge? Humbles sanctuaires de l'amour maternel, là les enfants trouvent les soins que ne peuvent leur donner leurs parents, occupés du matin au soir des travaux qui les font vivre. Refuge contre l'oisiveté, l'asile offre à ces petits êtres , au milieu de tranquilles amusements, de riantes leçons qu'ils prennent en chantant en chœur. C'est dans des mélodies pleines de simplicité et de charme qu'ils apprennent la religion : des chansons gracieuses et naïves gravent dans leur mémoire de salu-

AU BORD DE i \ mi i;. »

taires préceptes de conduite envers la société, c'est-à-dire envers les hommes el eux-mêmes. L'asile ressemble a un nid bien recueilli , bien caché, enveloppé de caressantes ailes, sous

lesquelles gazouille l'incessant murmure d'une grande couvée. Honneur à notre siècle! Complétant l'œuvre de charité qui , en d'autres

temps, assura un refuge aux enfants-trouvés

abandonnés, il a ouvert un abri à ces enfants pauvres , à ces demi-orphelins que le travail sépare pendant douze heures de leurs mères, et qu'une mère commune attend à la salle d'asile.

Et c'était en effet une mère bien tendre que les enfants venaient trouver dans l'Asile au bord de la mer. 31""' Hérouard, femme de cinquante à soixante ans, le dirigeait et le gouvernait avec une sagesse, une habileté pleine d'affection et d'amour. Femme très-distinguée, elle aurait pu prétendre à un plus haut enseignement ; on disait même que, dans sa jeunesse, elle avait été institutrice d'une famille d'un rang élevé ; elle s'était mariée ensuite. Après vingt ans de ménage, restée veuve, sans fortune, et privée par la mort des enfants que le Ciel lui avait donnés, elle songea un instant à reprendre sa première carrière pour former

encore un élève ou deux; mais la surveillance et la direction d'un asile vinrent à vaquer: elle demanda alors avec empressement ces humbles fonctions, afin de trouver plus d'occasions d'exercer sa charité , sa tendresse au milieu d'enfants pauvres, presque orphelins , et d'avoir ainsi plus d'hommes et de femmes utiles à donner à la société, plus d'objets à qui prodiguer son àme dévouée et affectueuse.

Aussi les enfants aimaient-ils de tout leur cœur Mme Hérouard, et, dès que sept heures sonnaient, on les voyait arriver de tous les côtés joyeusement à l'asile : Mme Hérouard aussi voyait toujours avec bonheur recommencer la journée si bienfaisante, et ce matin, dès six heures, sous le bon et pur soleil qui brillait au large sur l'Emile, elle veillait avec Jeanne à ce que tout fût bien balayé , bien rangé dans la salle. Elle se mit ensuite, assistée de Jeanne encore, à soigner les fleurs qu'elle élevait au fond du préau, outre quelques arbres fruitiers Fruits ou fleurs avaient toujours été respectés par les enfants, et ce petit verger, ce petit parterre étaient à leurs yeux des leçons, toujours visibles, toujours présentes, du respect que Mnic Hérouard leur avait enseigné à avoir pour la propriété.

\l BORD DE LA MER. 57

Enfin , L'horloge de L'église proclama sept heures, el bientôt arrivèrent Les enfants d'adoption de M"1* Hérouard , et chacun la salua, lui tendant les mains pour qu'elle vit qu'elles étaient propres; la tète, pour lui montrer que les cheveux étaient bien peignés; le panier, afin qu'elle s'assurât de la qualité et de la quantité des aliments apportes pour tout le jour. Cet examen faisait parfaitement connaître ee qu'étaient les parents, et les joues fraîches, rebondies, chétives ou pales des enfants, leurs blouses en bon état ou leurs robes déchirées, révélaient a Mme Hérouard les familles désordonnées ou soigneuses, celles qui méritaient des éloges, celles a qui elle devait adresser des reproches.

Tout le petit monde était à peu près arrivé, et Ww Hérouard jeta un coup d'oeil sur son troupeau :

« Je ne vois pas Romaine, dit-elle à Jeanne. — Sais-tu pourquoi elle n'est pas encore venue, toi qui demeures à côté d'elle? ajouta la maitresse en se tournant vers une petite fille.

— Je ne sais pas, Madame, répondit l'enfant; tout ce que je sais, c'est que ce matin je l'ai entendue qui pleurait bien fort. »

58 LA SVLLE D'ASILE

Jeanne et Mme Hérouard levèrent les yeux au ciel.

t$ A\ec quelle joie, dit la directrice, je recevrais encore de Tempête une lettre comme celle qu'il m'a écrite une fois pour m'annoncer qu'il prenait la mer, et me prier d'avoir bien soin de Romaine pendant son absence ! — Il y a un an de cela...

— Oui , ... je me le rappelle , Madame , répliqua Jeanne, — et c'était une vraie écriture de chat en colère. — J'ai encore vu l'autre jour cette lettre-là en rangeant les papiers.

— Je la conserve, comme toutes celles qui concernent l'asile, répondit Mnie Hérouard.

— Et Hyacinthe n'est pas encore ici non pins, remarqua Jeanne à son tour.

— Oh! quant à elle, cela ne m'inquiète point, » répondit Mme Hérouard.

Alors elle fit entendre un coup de sifflet, et, à la minute, les enfants se rangeant sur deux files, les garçons d'un côté, les filles de l'autre, montèrent, à la cadence d'une marche chantée en chœur, les gradins sur lesquels ils prenaient place , et le bruit de leurs pas était mesuré et marqué par la mesure et le rhythme de l'air, quand un cri se fit entendre dans le

AU BORD Dl Là MR. 59

petit jardin par où l'on entrait dam la Balle des exercice* :

« Comment, te voilà seule, Hyacinthe! Et

où est Emile? il ne t'a pas conduit.

A cette question, Les pleurs de l'enfant re- Gommencèrent plus abondamment encore qu'ils n'avaient coulé le matin au réveil , et enfin, au milieu de sanglots précipités, se firent jour ces deux mots :

-< En mer.

— lui mer ! . . . »

Et un cri plus élevé encore riposta à la courte réponse d'Hyacinthe, réponse inexplicable pour IT* Hérouard comme pour Jeanne, qui avait, la première, interrogé la petite fille. Aussi M™ Hérouard fît-elle comme l'écho :

« En mer !... Emile?

— Oui, Madame, — mon frère est l'ange gardien de l'Emile. »

Cette nouvelle réponse n'était guère de nature à éclairer Mme Hérouard , mais Jeanne put lui expliquer, du moins, comment Emile avait reçu ce beau titre. Jeanne , bonne et excellente fille d'un pécheur perdu à la mer, et servante de Mme Hérouard, qui l'avait pour ainsi dire élevée, Jeanne était destinée, comme nous l'avons dit , à être la femme de Tranche-

vent. Elle avait appris de lui tous les détails de la cérémonie du baptême de l'Emile, et plus d'une fois ce brave homme lui avait raconté, avec une fierté toute paternelle, comment les matelots reposaient de plus en plus leur naïve et touchante croyance sur la tète de son enfant.

A ces détails que Jeanne donna à Mme Hérouard, Hyacinthe, remise encore une fois de son accès de chagrin, joignit le récit de la démarche des matelots de r Emile et de ce qui s'était passé après le départ de Jeanne. L'orgueil de voir son frère décoré d'un titre si beau et si saint consola peu à peu Hyacinthe, et, lorsqu'elle termina sa narration, ce fut d'une voix tout à fait tranquille.

Les questions , les explications qui suivirent avaient interrompu la leçon ; mais , lorsque Hyacinthe eut été se placer au plus haut des gradins , les exercices commencèrent , d'abord par des interrogations sur l'Histoire sainte. A peine la maîtresse avait-elle achevé une demande , que la réponse suivait , sortant à la fois de cinquante petites bouches, et ces paroles plus ou moins balbutiées , plus ou moins nettement accentuées , prononcées par des voix suaves , délicates ou déjà fortes, formaient un accord plein de

\i BORD 1>K LA MER. 61

mélodie. C'était la précision et l'ensemble que Ton remarquait dans les chants en chœur, dans la marche mesurée de ces enfants, auxquels

on donnait ainsi , dès l'âge le pins tendre, le sentiment et L'amour du bon accord , de l'exactitude, de la régularité, de Tordre, habitudes précieuses qui , des mouvements du

corps, devaient insensiblement passer à ceux de Ta me

L'exercice sur la religion, le premier de la journée, véritable prière en commun, ne dura qu'un quart d'heure, car aucun exercice ne doit avoir a l'asile une plus longue durée; et, de même qu'au coup de sifflet de M"1" Hérouard la petite troupe était montée , d'un pas militaire, à l'assaut des gradins où chacun prenait place, de même, à un nouveau coup de sifflet, la foule joyeuse descendit dans le même ordre et non moins militairement. Ce ne fut que lorsqu'ils eurent franchi le seuil de la salle de travail , que garçons et filles prirent leur volée, sans cependant se confondre, car une longue barrière séparait en deux parties le préau , qui avait pour tapis une moelleuse couche de sable, et le tapis ne pouvait jamais manquer au bord de la mer.

Or, à droite de cette barrière jouaient les

(i*2 LA SALLE D'ASILE

garçons, à gauche les filles, et c'est de ce côté , comme étant sans doute le moins bruyant, que Mme Hérouard s'assit au pied du petit perron qui conduisait tant à la salle des exercices que dans son modeste logement. De là elle voyait tout son troupeau, et, quoiqu'elle travaillât à une broderie , cependant elle ne perdait pas de vue un instant sa nombreuse famille. Un mot, un signe, un nom prononcé avec plus ou moins de douceur, un coup de sifflet au besoin, rendaient témoignage de l'inquiète surveillance de Mme Hérouard. A l'autre bout du préau, Jeanne, son aide, tricotait sous quelques tilleuls destinés à servir de parasols aux joueurs de l'un et de l'autre sexe, lorsqu'ils étaient las de leurs évolutions en plein soleil. Quant à Hyacinthe , elle se tenait avec les grandes personnes , mais c'était par respect pour la dignité de ses dix ans, et il lui arrivait bien souvent d'être tentée d'aller prendre part aux jeux. Si elle ne se mêlait pas aux petites filles moins âgées qu'elle de moitié, pour partager leurs trop puérils divertissements, du moins avait-elle déjà pour elles des soins de mère : elle ne les quittait pas du regard, et c'est ainsi quelle remarqua que Romaine n'était pas encore arrivée :

au BORD m: LA MXft. 63

« 11 faudra aller voir ton! a L'heure CDd son père, pendant la reereatiou de midi , entends tu, Jeanne? -

M""' flérouard achevait a peine ces mots, quand le bruit du Loquet se lit entendre.

« La voila! la voila! > sYerierent-elles.

:k. \tdi

Donnez, rien n'est si doux; donnez, failes l'aumône : On a toujours de quoi fa'.re la charité. Partager son pain noir avec la pauvreté, C'est donner tout autant qu'un roi , du haut du trône , Répandant l'or sur la cité.

Elles se trompaient , ce n'était point Romaine, mais une visite que l'on attendait, car bien des fois déjà elle avait été annoncée par Hyacinthe et par Emile. Aussi cette jolie Hyacinthe rougit-elle de plaisir en voyant paraître, sous le rosier qui s'arrondissait en berceau au-

iv SALLE D'aSILEL 65

dessus de la porte d'entrée, puis descendre les

trois marches du perron, M Astier, suivie de

Fanuy, sa belle-fille, de ses petits- enfants et

de M1"" Namelin, leur institutrice. Ces dames étaient accompagnées d'un homme de taille moyenne, droit comme un soldat sous les armes, à la démarche alerte et assurée. A voir les cheveux blancs clair-semés qui se frisaient sur sa tête, on aurait pu lui donner un âge un peu plus avancé ; mais si l'on regardait ses yeux brillants, son teint frais et son air vif comme l'air vif et frais de la mer , on se disait qu'il avait au plus quarante-cinq à cinquante ans, et c'était la vérité.

A peine eut-il paru dans le petit préau de l'asile, que les enfants murmurèrent entre eux de l'accent du contentement : « Tiens ï 31. Bartaud ! — Ah! voici le capitaine Bartaud! » Les uns et les autres avaient raison. Le cavalier des dames Astier, dont il était le cousin, avait servi d'abord l'État, dès l'âge de quatorze ans, comme matelot, puis, de degrés en degrés, comme lieutenant de corvette, après quoi il était passé, à la paix, sur un navire du commerce, « car, s'était-il dit, le commerce va bien, et ne va bien qu'avec la paix. »

Il avait sagement calculé; il gagna sur ce

navire, dans le chargement duquel il avait un intérêt, une petite aisance qui, ajoutée à une faible pension de l'État, lui permit une vie douce et calme près de la mère de ses enfants ; mais il perdit sa compagne et se trouva bien seulalors.il s'ennuyait, par conséquent, il s'attristait depuis deux ans, lorsque les fonctions d'instituteur primaire furent vacantes. Ayant reçu une éducation première bien suffisante pour qu'il pût s'acquitter de cet emploi , s'étant d'ailleurs mis au courant des méthodes perfectionnées qu'a imaginées notre siècle, il sollicita la place, et comme il était d'une moralité et d'une honnêteté à toute épreuve, il fut bien vite admis. — Ainsi, revêtu du titre indélébile de capitaine, et du titre plus récent d'instituteur primaire, voici pourquoi il était salué tantôt comme capitaine, tantôt comme monsieur Bartaud.

Mrae Hérouard sentit son cœur sourire de joie à la vue de cette famille riche qui venait visiter sa pauvre famille. Elle se dit que les heureux de la terre ne pouvaient franchir le seuil du malheureux sans compatir et s'émouvoir. Elle accueillit donc Mme Astier avec bonheur, comme une assistance et un bienfait. Il en était ainsi en effet , car ces dames ne pénétraient

au bord ni: i.\ mi:h. 67

point dans l'asile poussées par une stérile curiosité, mais bien avee le désir et le besoin de soulager quelques misères.

Il semblait, en vérité, que les pauvres enfants fussent avertis par une seerète voix que lanny et M,uc Astier éprouvaient pour eux une tendre sympathie : M""' Hérouard avait toutes les peines du monde à délivrer ces dames d'un cercle de petits lutins mâles et femelles, de matelots de quatre ou cinq ans , vêtus avec toute la rigueur du costume, et de fraîches matelottes du même âge, habillées comme l'étaient leurs mères , comme le furent leurs grand'mères. Hyacinthe, fière d'être déjà connue de Mme Astier, se tenait en avant de ses compagnes, et ses joues roses, et ses yeux aussi clairs que le soleil qui brillait alors, et sa bouche vermeille , tout souriait , tout s'épanouissait au milieu des rayons que formait la blanche auréole de tuyaux empesés dont était bordée sa coiffe violette. La curiosité excitée par les beaux habits , les boutons guillochés et dorés , les rubans roses des enfants de Fanny, n'était pas non plus pour peu de chose dans l'avide empressement avec lequel les habitants de l'asile se pressaient autour des visiteurs. C'était admiration, c'était envie, peut-être... — Pauvres

enfants de pécheurs , qu'auraient-ils fait de ces étoffes légères, de ces robes de mousseline, sur les bords du rude Océan?

L'heure du travail étant revenue, le sifflet de Mme Hérouard dispersa en un clin d'œil le cercle qui s'était reformé autour de Mmc Astier et de sa famille. Alors, en présence des visiteurs , commencèrent d'autres exercices. Les questions sur la géographie , et surtout sur la géographie des cotes de la Manche , furent suivies des chants en chœur, que 3Ime Hérouard fit exécuter pour montrer à ces dames de Paris le savoir-faire de ses élèves. Ici ce fut le chant des mains, dans lequel sont énumérés tous les emplois utiles de ces admirables outils que Dieu nous a donnés ; ce fut par conséquent un touchant cantique de louanges et d'actions de grâces. Là, tandis que mettant en action le chant de tout à l'heure, les doigts délicats des enfants tricotaient ou faisaient de la charpie pour les malades et les blessés, nos choristes faisaient entendre à l'unisson un autre air dont Mme Hérouard avait composé les paroles et la musique.

Et cette mélodie fut accompagnée par le bruit lointain des vagues, l'éternel murmure de la mer. Un grand coup de vent s'était élevé.

Al DOBD DE LA MF.ii. {,<)

■ là ton frère, comment ¥a-l il? —dit en ce moment même .M'"" astier à Hyacinthe, qui routait d'un air inquiet cette* violente rafale.

—Oui.., où est-il?— répéta M. Bartaud,— il n'était pas a L'école tout a l'heure quand je suis sorti.

— Mon frère?... — et ses sanirlots recommençaient... — mon frère... il est... il est en... en mer !

— En mer! dit M. Bartaud avec étonnement.

— En mer '. répéta M"10 Astier en regardant Fanny ; et elle leva les yeux au ciel. On sait à qui elle pensait alors. — 11 est en mer! pauvre enfant ! Comment cela? »

Hyacinthe se remit donc à recommencer le récit qu'elle avait l'ait à 3Ime Hérouard , et chacun l'écoutait avec intérêt, lorsque le loquet de la porte d'entrée fut soulevé d'une main timide. Une petite fille, un pauvre panier tout déchiqueté <à sou bras, et bien misérablement vêtue, descendit alors d'un pas faible, en s'appuyant a la muraille, les marches du perron.

« Ah! voici Romaine!... Enfin! - s'écrièrent Mmo Hérouard et Jeanne, et elles l'appelèrent pour l'interroger sur la cause de son retard : Mme Astier et sa fille purent donc voir sa ligure pâle et souffrante. Dans ses yeux rougis,

sur ses lèvres sans fraîcheur et ses joues pales, on remarquait, les traces des privations, de la misère, et cependant, malgré tout, Romaine était jolie. Qu'aurait-elle donc été, si le sourire du contentement , du bien - être et du bonheur , avaient animé ce charmant visage d'enfant?

La première chose que fit Romaine , ce fut , comme le veut le règlement, de présenter à la maîtresse , en lui faisant une profonde révérence , son panier passé à son bras :

« Qu'as-tu donc la, mon enfant? ton bras est tout noir! » lui dit Mrae Hérouard, qui devina tout aussitôt pourquoi elle avait pleuré. Les contusions étaient sans doute des traces de la brutalité de Tempête : elle le soupçonna , mais ne put parvenir a le savoir positivement , car Romaine ne lui répondit qu'en baissant les yeux à terre , en sanglottant et en devenant rouge comme le feu.

« Il faudra donc encore que je parle à ce misérable Tempête! — se dit ici la surveillante. — Et voyons ton panier, Romaine. »

Adolphe et Virginie s'approchèrent au moment où Muie Hérouard soulevait, sous les regards attentifs de chacun, le couvercle du panier. Rien dedans !

au noitn DE LA Mil?. 71

Rien! Ainsi, au lieu de travailler, au lieu de garder L'argent si péniblement acquis à la pèche, le père de Romaine avait tout dissipé en excès, tout, au risque de laisser son enfant mourir de faim!

Ce panier vide, tableau saisissant d'une extrême détresse, produisit L'impression la plus vive sur tous les assistants , et tout aussitôt plusieurs des enfants, garçons et fdles, coururent a leurs paniers, rangés sur les planches, et rapportèrent eliacun une part de leurs provisions, qu'ils mirent dans le panier de Romaine. La surveillante aurait pu elle-même combler ee vide affreux; mais, obéissant aux pieux conseils donnés par les statuts, elle avait appris aux enfants à venir au secours de plus pauvres qu'eux. C'est ainsi que, dans l'Asile au bord de la mer, toute circonstance devenait l'objet d'une leçon douce et bienfaisante de charité, d'amour du prochain, d'assistance à l'égard de ses frères.

Virginie et Adolphe avaient , chemin faisant , acheté des gâteaux pour leur dessert , mais ils les jetèrent à leur tour dans le panier de la pauvre enfant ; Mme Astier , Fanny , Mmc Hamelin , venaient d'y déposer leur offrande à leur tour , de l'argent , lorsque 3Jme Hérouard

leur fit signe de le retirer pour le mettre dans le tronc qu'elle leur montra , îx l'entrée de l'asile, sous le rosier en fleurs.

Elles allèrent donc sur-le-champ à ce coffrefort de l'aumône , et y laissèrent tomber leur don, mais non point sans remarquer avec satisfaction que leur argent avait rencontré d'autres pièces, et que le tronc n'était pas comme le panier de Romaine.

Or, pendant cela, il se tenait à voix basse, entre M. Bartaud, Adolphe et 'Virginie, un colloque des plus animés. G'était le capitaine-instituteur qui l'avait engagé, en prenant à part son cousin et sa cousine ; et , a peine eut-il dit quelques mots, qu'Adolphe sauta et battit des mains , comme s'il applaudissait à une proposition qui l'eut ravi. 3IIue Astier et sa fille, en revenant de verser leur tribut dans le tronc , remarquèrent bien la fin de cette conversation mystérieuse , et se promirent d'interroger leurs enfants ; puis elles quittèrent Mrae Hérouard , en la félicitant sur la tenue de son asile, aussi bien dirigé que celui dont elles étaient inspectrices à Paris ; elles la prièrent aussi de leur permettre de nouvelles visites avec ou sans M. Bartaud, que tous les petits habitants de l'asile suivirent d'un bienveillant regard.

AU BOlll) DE LA MER. 73

Adolphe et Virginie ne Le Laissèrent pas aller

non plus sans nu dernier clin d'oeil d'intelligence.

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