XXI
3C-3K CHANT de X../V Tis^ïf»ih-rE: .
A la mère qui pleure et dans tous seul espère, A l'épouse qui pleure et vou> fait un long vœu , Au pauvre enfant qui pleure et vous dit sa prière, Rendez le fils , l'époux et le père, ô mon Dieu!
A l'Asile au bord de la mer, on était bien loin d'une telle indifférence, et Jeanne, qui n'avait pas quitté Mme Hérouard , bien qu'elle eût à présent sa petite maison à elle, mais \enait tous les matins à l'Asile , avec Hya-
LA SALLE D'ASILE. L>(i 1
cinthe, pour n'eu sortir que Le soir, Jeanne parlait e se, avec la surveillante, tantôt de Tranche vent, tantôt d'Emile. Quand Le ciel et la mer étaient bouleversés par de froides rafales, et qu'elles se Noyaient, dans ce doux abri de L'enfance, réchauffées par un bon poêle, garanties de ces bourrasques chargées de givre et déneige qui venaient fouetter les vitres, elles se reprochaient en quelque sorte leur bienêtre , tandis que ceux qu'elles aimaient tant souffraient et étaient dans le péril.
Et ce n'était point seulement au port que l'on mvait ces sympathiques inquiétudes pour l'Emile et son équipage , Mme Astier et sa fille savaient qu'il devait être en mer- elles y pensaient donc avec intérêt et épouvante toutes les fois que les hautes maisons de Paris étaient battues de coups de vent si forts que l'on croyait sentir ces entassements d'étages frémir sur leurs fondements : —0, mon Dieu! les malheureux qui sont près des côtes, qu'ils sont a plaindre! disaient-elles — et, joignant les mains, Adolphe et Virginie se promettaient alors de prier le soir pour Tranchèrent et Emile.
La famille Astier ne se doutait pas qu'en ce moment même elle aurait eu à s'inquiéter bien plus vivement encore et à prier pour un être
bien plus cher. Le brick la France, qui portait Frédéric, était, comme V Emile, le jouet des flots , presque aussi tourmentés dans le golfe de Biscaye que sur les cotes de Bretagne. Cependant, après quelques jours de relâche à Bayoïme , puis à l'entrée de la rivière de Bordeaux , la France put remettre à la voile par un vent moins contraire. Le brick approchait de la baie de Douarnenez , de cette terrible Baie des Trépassés , ainsi nommée à cause des écueils de la Chaussée de Sein , quand la tempête se releva plus horrible que jamais. D'une extrémité de la Manche à l'autre , ce n'étaient que désastres , navires sombrant en mer ou jetés à la côte , et Frédéric Astier se demandait avec épouvante si c'était pour venir faire naufrage au port qu'il avait si longtemps souffert de l'exil , et , pour le fuir , supporté tant de tourments , tant de fatigues. Depuis qu'il avait quitté le Paraguay , et qu'il se voyait poussé vers la France , chaque jour qui commençait avait été une nouvelle fête pour son cœur : il allait éprouver tant de joie , il allait en causer une si grande dans sa famille qui ne l'attendait plus î Ces papiers , dont il était porteur , et qui devaient assurer l'existence d'une pauvre orpheline, il ne s'était pas levé un soleil sans qu'il
m BORD DE l.v mi. il. 263
se réjouîl de I;» pensée de les remettre, et <!<• soulager ainsi une grande misère! El tout ce bonheur noble el pur allait donc lui être enlevé par un coup de venl !
/../ France avail franchi, cependant, sans catastrophe Le périlleux passage, el , prenant le Large, elle na\ igua ensuite avec moins de danger. Quant a V Emile , alors dans Les parages de nie de Batz , en face de Saint-Pol-de Léon, il ('-tait, Le L5 avril, sur le point de terminer son chargement, bien que jamais le dicton , le maquereau veut (a mort de l'homme, n'eût été plus applicable qu'en ce moment même, tant les flots battus, depuis huit jours, avec une furie incessante, ressemblaient a une immense chaudière en ébullition. La pèche avait dépassé tous les désirs, toutes les espérances; et deux coups de fdets, c'est-à-dire deux nuits encore, puis deux jours passés à saler la récolte de chacune de ces nuits, et f Emile rentrait au port, si toutefois le vent le lui permettait.
Jamais tempête n'avait été si longue que celleci. Chaque matin on se levait pour voir le temps plus mauvais encore qu'il ne l'était la veille , et le maitre-pilote de la jetée , près de laquelle était le calme Asile au bord de la mer, le gardien du phare ne quittait plus son poste. Son
porte - voix à la main, amarré au poteau de bronze dressé à L'extrémité de le jetée, il signalait sans cesse aux bâtiments le chemin qu'ils avaient à suivre. Les vagues s'élançaient, en écumant, jusqu'à lui; elles l'auraient enlevé, s'il n'eut été retenu par une forte chaîne, et il fut, un jour, un moment où la mer fut tellement furieuse, qu'elle emporta d'un bond d'énormes charpentes liées par des cercles de fer non moins énormes, qui formaient le haut de l'estacade de la jetée. Quel noble emploi de la vie que ce dévouement du maître- pilote du port au salut de ses frères!
Pendant ces convulsions de la nature, il semblait que l'Asile fût plus tranquille et plus serein encore. A quelques pas de la plus horrible tourmente , de doux enfants répétaient leurs simples leçons, ou jouaient dans la salle, à l'abri, bien chauffés, bien choyés par M™6 Hérouard et par Jeanne. >'on point, toutefois, qu'elles les habituassent à l'égoisme , en n'appelant point leur attention sur leurs pères, leurs frères , leurs parents , leurs amis en ce moment à la pèche. Toutes les fois qu'une rafale se précipitait sur les vitres de l'Asile, ou s'engouffrait en grondant lugubrement dans la cheminée , 3Ime Hérouard disait : « Mes enfants ,
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priez Dieu pour qu'il garde de quelque grand malheur ceui qui sont en mer! ■ Et les enfanta, tombant alors à genoux, chantaient en chœur :
Quand la rafale irritée w - voiles fait des lambeaux; Quand , bous la barque agitée , La vague ouvre des tombeaux, La mort plane sur les tétea D'un paient , d'un ami cher.
0 notre Père ! oh ! du ciel , où vous Tende* la main à ceux qui sont en mer!
Qui de nous serait tranquille En ces terribles instants, Où, du fond du calme Asile, Nous entendons le gros temps?
Mais à prier toujours prêtes, Nos main- se joignent dans l'air.
0 notre Père , oh ! du ciel , où vous êtes Tendez la main à ceux qui sont en mer !
0 Vierge de Délivrance !
Intercédez près de Dieu Pour les marins en souffrance Qui vous font un tendre vœu ; Chassez les sombres tempêtes Loin du flot paisible et clair.
0 notre Père ! oh ! du ciel , où vous êtes Tendez la main à ceux qui sont en mer !
Prière simple , comme il convient aux enfants , pour qui Mme Hérouard l'avait composée, cette humble invocation ne lut jamais chantée avec plus de ferveur que le 20 avril , vers six heures du soir : c'était en ce moment que l'Asile se fermait d'ordinaire, mais, ce jour-là, à cette heure, il eût été impossible aux enfants de sortir , et même cà leurs parents de les venir chercher, sans courir le risque presque certain d'être renversés par le vent. La jetée était sans cesse balayée par des flots d'écume, et le maître-pilote, enchaîné à son poteau de bronze , sentait l'estacarle trembler sous ses pieds; mais il ne pen-
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suit qn'à un péril, à celui que courail un navire en ce momenl en rade , et que le vent le plus impétueux poussai! sur des rochers où il devait se briser infailliblement. C'était en vain que le maître -pilote, du haut de son poste, lançait, à travers 1rs rafales, les commandements tonnants de son porte- voii : il était impossible à r Emile de 1rs suivre, car toute manœuvre était impossible : Le gouvernail avait été emporté; aucune force humaine ne fût parvenue à serrer les lambeaux de voiles où le vent s'engouffrait avec une puissance irrésistible, et l'équipage, depuis le capitaine Thomé jusqu'à Tranchevent, l'équipage, épuisé par des efforts inutiles, regardait avec terreur le bâtiment qui s'approchait des roches où il allait périr. Les matelotspêcheurs n'avaient plus même foi dans leur petit Emile, qui , pourtant , était à genoux , les mains jointes, en prière dans sa cabine, comme sa sœur et ses camarades étaient à l'Asile, comme était la bonne vieille M™' Thomé sur son priedieu.
Et, à côté de cet enfant qui priait de toute son came, qui priait pour son père surtout , était un homme abattu , attéré , un homme qui ne faisait point partie de l'équipage, le seul passager échappé au naufrage du brick la
France, et recueilli par V Emile dans les parages de l'ile de Batz : c'était Frédéric Àstier. N'avait-il donc miracnleusement échappé à un second naufrage que pour périr un peu plus loin avec toutes ses espérances de bonheur, avec le trésor qu'il apportait cà une pauvre famille?
— Prie... oh ï prie de tout ton cœur, mon enfant, pour que nous soyons sauvés! — C'est ainsi qu'il parlait à Emile , et Emile pressait sur sa bouche cette image de l'archange Raphaël donnée à Tranchèrent par Mme Astier, lorsque Frédéric poussa un cri d'étonnement , d'extase. Sainte parure de son enfance, souvenir de ses premières années , son ange gardien , comment cette médaille se trouvait-elle au cou d'Emile !
Oubliant tout, et la tempête , et l'heure critique, et le péril imminent , il allait interrompre la prière d'Emile pour l'interroger, lorsqu'un grand cri se fit entendre :
« Recommandons nos âmes à Dieu ! »
Et Tranchevent accourut dans la cabine pour périr en embrassant son fils; et, quand il l'eut embrassé : « Un vœu! s'écria -t- il; un vœu, camarades! un vœu à >~otre-Dame-de - Délivrance !
Ai BORD DE I \ Mil; 269
— I ii vœu ! répéta d'un seul cri L'équipage, puis tout Le monde tomba a genoux, lit un signe de croix, et se releva bien vite, comme un seul homme, pour redoubler d'efforts a la manœuvre.
Ces efforts réussirent. L'Emile parvint a m tenir au Large des rochers pendant nue demiheure encore, puis le ?ent m- calma, la mer se mit en harmonie avec ce calme de l'air, et il était aussi pittoresque que touchant de \ow sortir de la passe, et se diriger vers le navire, des lueurs flottantes, car la nuit était venue ' c'étaient Les torches et les lanternes desparents ou des amis des matelots montes sur l'Emile, et qui n'avaient pu se décider a attendre jusqu'au jour la rentrée du bâtiment. Allaient-ils Là pour se réjouir sans mélange de ce retour inespéré? allaient-ils apprendre la perte de quelques-uns de ceux qu'ils aimaient'/
11 ne trouvèrent a bord de l'Emile d'autres accidents que les avaries dont il avait souffert par les coups de mer. Pauvre navire ! son corps était bien délabré, mais son aine . c'est-à-dire son équipage, était dans le meilleur état du monde. La petite flottille de canots et d'embarcations ne revint qu'au point du jour, remorquant l'Emile qui avait perdu son gouver-
nail, ou lui faisant une joyeuse escorte : c'était une seconde représentation de la scène du lancement à la mer.
Et quelle joie pure , quelle pieuse reconnaissance ressentait la foule amassée sur la jetée et sur les quais pour voir revenir l'Emile! Le temps était , ce matin, d'une pureté et d'une douceur admirables. La mer n'avait plus , sur son immense plaine, que de petits moutons aux bonds légers , dont la blanche toison était teinte en rose par le soleil levant le plus radieux, et c'était au milieu de ces troupeaux bondissants que l'Emile , entouré de son cortège d'amis et de gens heureux , approchait de la passe. Les bonjours, les saints s'échangeaient du bord au quai, et du quai au navire, avec une effusion toujours croissante, et la foule suivait avec des exclamations de bonheur V Emile à mesure qu'il avançait vers le port.
Et, a peine à terre, l'équipage n'eut qu'une pensée , celle de remercier la Providence et d'accomplir le vœu prononcé au milieu du péril!
Et Les pécheurs ont dit , en faisant leur offrande : « Ma barque est si petite , et la nier est si grande !
Qu'il e>t bon , à la fin d'un pénible voyage, De voir monter au ciel le clocher du village , Et le toit paternel fumer à l'horizon ; Et les enfants , après une si longue épreuve , Cesser d'être orphelins, la mère d'être veuvi Et le bonheur rentrer a la maison !
Le surlendemain de l'arrivée de ï Emile , le soleil s'était levé tout aussi beau que la veille sur une mer de plus eu plus calme , et les vieux
in LA SALLE I) ASILE
matelots, fidèles jusqu'à la mort à leur élément si rude et pourtant si aimé, étaient là, sur la plage, i L'admirer comme s'ils ne l'eussent jamais vu; mais ils avaient, ce matin, un autre but encore : la procession du vœu de l'Emile allait passer bientôt, se rendant à l'église de >otre-Dame-de- Délivrance.
El , pour attendre plus patiemment, ils se racontaient ou racontaient aux curieux qui arrivaient à chaque instant, ce qu'ils savaient du vœu , de la cérémonie qui allait s'accomplir. Ils se plaisaient surtout à décrire le tableau qu'un peintre de Paris avait fait en deux jours, et qu'a leur "tour ils peignaient , tant bien que mal, en paroles, à leur auditoire. « On y voit, disait un de ces narrateurs, Emile qui ressemble a un ange , tant ses beaux cheveux agités par le vent font l'effet de rayons d'or. Il s'élève, et étend sa main , et voilà qu'a travers les nuages noirs comme de la poix , perce le soleil couchant . . .
— Oh ! quant a cela , je l'ai vu de la jetée ; c'est vrai ! »
Cette interruption avait troublé le narrateur dans sa description , et il balbutiait la peinture des autres détails , et surtout d'une vague énorme qui , au moment de s'abattre sur le pont...
\l BORD Dl LA MER. 273
( .*< -i bien ' assez. . silence ' silence !... nous allons x < » i i- iniii cela , ainsi ••
En effet , la procession s'avançait à pas lents, et, «'ii tète , marchail Tranchèrent portant la bannière de la confrérie, puis quatre matelots venaient, tète d pieds nus comme Tranchevent, Derrièreeu* s'élevait le tableau du vœu, porté par quatre matelots ; et , quant aux banderolles bleues qui en descendaient, elles étaient tenues d'un côté par Emile, dont les pieds nus frappaient d'un pas lent la terre couvertede gazon. La brise de mer faisait ondoyer ses cheveux si bien que. en effet, Fou eût dit une rayonnante auréole.
De l'autre côté, la banderolle était entre les mains d'un homme (Tune taille assez élevée , vêtu presque avec élégance, et qui marchait nu-pieds et tète nue, comme les matelots. Son maintien était plein du plus profond recueillement , et , la tète baissée, comme s'il était devant un autel, il semblait se tenir étranger à tout ce qui l'entourait pour être tout à un sentiment de pieuse gratitude.
Telle était aussi la démarche respectueuse des matelots qui le précédaient , qui le suivaient dans un silence qu'observait non moins pieusement la double haie des spectateurs qui se
pressaient' sur leur passade. Cependant, quelquefois on se murmurait h l'oreille quelques mots, mais si bas, si bas!
« Qu'est-ce que ce monsieur-là? — Un naufragé sauvé par V Emile. — Vrai! — Pauvre homme! — il a l'air bien recueilli! » C'est ce que tous les assistants se disaient à l'oreille en se montrant l'étranger.
La marche du Vœu s'approchait de la falaise, et, pour se rendre à l'église, devait passer devant l'Asile. Ici tout était en joie, et il semblait que le Ciel eût voulu faire de cette journée une journée de fête pour tout le monde. Il y avait deux heures à peine que la famille Astier venait d'arriver chez Mmf Hérouard, et, tandis que Virginie et Adolphe renouaient connaissance avec les pauvres enfants rangés devant la porte , et montés sur des bancs pour voir la procession , Mme Astier et sa fille annonçaient à Mme Hérouard, en lui pressant affectueusement les mains, qu'elles étaient chargées, comme déléguées du comité supérieur des salles d'asile, de lui remettre une médaille d'argent, en récompense de son zèle, de son intelligence, de son dévouement charitable, et de sa haute probité. Cette éclatante récompense allait faire rentrer plus avant encore, dans ses ignobles ténèbres,
u r.niih i»i i \ \ni;.
Il calomnie imaginée par Tempête. (J.<- n'étail
point tout : les daim ifl \-tier, en examinant
Leurs papiers de famille , avaient découverl que, par sou mariage, M"" Bérouard B*étai1 alliée a M. 4stier, et qu'elles se trouvaient parentes. Heureuses femmes ! elles ne s'atten-
1 iif.it pas a la découverte la plus inespérée qu'elles allaient bientôt faire encore!
Et Kmile, où est-il donc? — demandèrenl chacune de ces dames, après avoir embrassé et embrassé encore leur parente retrouvée... Je ne Le vois point... où est-il donc'.'
— Mais ..a la procession du vœu. ..vous allez le voir... il faut... il faut que je vous raconte cela. » Alors Mn,e Ilérouand commença le récit «les périls dont CÉm'tle avait été assailli , il y avait trois jours , au moment de rentrer au port...
— Enfin ils ont échappé au naufrage au
lieu que mon pauvre enfant ! —
Mmt> Astier interrompit, par ces réflexions , MF* Hérouard, qui , en serrant la main de la pauvre mère, et après lui avoir dit de ne pas désespérer, allait poursuivre sa narration, lorsque Hyacinthe accourut du dehors dans le préau avec Romaine :
« Voilà ! . . . voilà , Madame ! ... les voilà ! »
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Adolphe et Virginie accoururent, en même temps , prendre par la main leur mère , leur grand'mère et M11"' Hamelin , pour les mener bien vite a la porte. 11 était temps en effet, car l'humble cortège commençait à défiler à pas lents et sans bruit. Cette marche muette, imposante; ces fronts inclinés aujourd'hui sous les sentiments de la toute- puissance de Dieu ; mais, surtout, les pensées douloureuses que cette solennité réveillait dans le cœur et de la mère et de l'épouse , remplirent ces deux dames d'une émotion si grande qu'elles tombèrent à genoux sur le seuil. C'était là un de ces moments où les réflexions, les souvenirs, Les regrets cuisants, les supplications , les prières se précipitent à la fois , du fond de l'àme , en une minute , en une seconde, en un clin d'oeil; et, absorbé par une si violente émotion, l'homme laisse tomber son front entre ses deux mains.
Hyacinthe aussi se jeta cà genoux , en voyant approcher son frère.
A côté de lui, l'étranger venait pieds nus aussi : sa tète découverte était si profondément baissée vers la terre , que personne, excepté les petits enfants, n'aurait pu voir sa figure. La procession, en passant devant l'Asile, comme devant un lieu consacré , était , s'il est possible ,
\i BOftB DE LA MU. 27<
plus silencieuse encore que ^n r la plage, quand Hyacinthe, toujours sgenouillée, ne put, an moment où passail Emile, s'empêcher de lever ta tète vers lui, et , toul s coup, se retournant «lu cote4 de M"' Hérouard . qui . le front incliné, se tenait deboul dei i ière i lie :
Mon Dieu ' ... Madame ! ... dit-elle à demivoix.... mon Dieu ! ...voyei vous, Madame!... ce monsieur là , il n ssemble à celui qui est dans l'image de Y Ijûle ! »
\ cette exclamation, Lancée au milieu d'un religieux silence, ta procession, si calme, si muette, si recueillie, éprouva comme un tressaillement, un réveil en snraaut; toutes Les tètes se tournèrent vers I" isile, et , quelque absorbé qu'il fût, L'étranger lui-même Leva Le front au moment où les dames Astier lai—aient tomber Leurs mains.
In cri d'extase, un grand ménvenu ni 1 1 le -;lence encore! Voici tout ceque nous pouvons dire en montrant le tableau que chacun voit. Là, dans un seul , dans un étroit embrasai ment, la mère, l'époux. L'épouse ne tout plus qu'un corps et qu'une âme : tableau d'autant plus pathétique et imposant qu'il est muet comme L'adoration.
Vas un mot n'a été prononcé, mais Adolphe et Virginie savent tout.
— Mon père ! . . . mon père ! — Et ils se précipitent , cherchant à trouver place dans cette étreinte presque impénétrable.
— Oui, c'est leur père! — dit M. Bartaud à M"K' Hérouard; et l'un et l'autre contemplent avec admiration ce groupe que jamais l'art ne pourrait inventer si beau.
Les enfants de l'Asile eux-mêmes, émus par ce spectacle qu'ils ne comprennent pas encore, regardent avec un étonnement mêlé de respect.
Le reste du cortège , aussi , de même que les passants , contemplant cette seène de joie et d'amour, ne se plaint point du retard qu'apporte dans la marche l'incident miraculeux.
La famille Astier, rendue à elle-même, tout entière , semblait craindre de délier encore le nœud qui les tenait tous réunis; et, redoutant l'apparence même d'une séparation , aucun ne pouvait se décider à rompre un enlacement si doux.
Cependant ils se détachèrent enfin, mais ce fut pour retourner encore, tour à tour, dans les bras les uns des autres.
« Ma mère ! — mes enfants ! . . . ma femme ! . . . — Frédéric ! . . — pauvre Fanny ! . . — mon pauvre enfant!..^ Ces mots seuls pouvaient s'échapper de leurs lèvres au milieu des embrassements.
M MMLD ]»l I \ Ml It.
Le » ' remit bientôt en merobe , l 'ré
dévie 3 reprit son rang, et m mère, m femme, sa fille, son fris, qu'il reconnaissait Damne s'il
Les eut toujours vus, ne voulant plus le (put ter-, le suivirent du plus pics possible. Leurs élégaulât) robes . î» ura cbapeaui frais de Paris, aa
milieu des jupons de grosse lame rouge ou bleue, et des bonnets blancs des femmes, des QUesdes marins sauvés du naufrage, formaient
un contraste complet pour l'mil; oui, mais il n'en était point ainsi pour le cœur : la dissemblance n'était qu'apparente, car les mêmes sentiments de reconnaissance et de bonheur s'épanouissaient également dans les âmes dv> riches dames ou des pauvres familles des pécheurs. Le vœu arrive a l'église, la touchante cén monie commença, et le tableau qui représentait la délivrance fut dépose sur l'autel de la Vierge, au milieu des petits vaisseaux suspendus a la voûte , ou des œufs d'autruche offerts par de lointains voyageurs. Le sanctuaire était embaumé des nuages d'encens, et de cet autre parfum exquis de l'âme, l'encens des prières les plus tendres, les plus extatiques. ttegards , gestes, cliants émus des dames Astier, tout en elles était ravissement , inépuisable effusion d'actions de grâces, et personne ne pouvait re-
280 LA SALLE D'AStLE
garder cette heureuse et reconnaissante famille sans a\oir les yeux pleins de larmes d'attendrissement et de joie.
Arrivé au moment où le prêtre , cessant un instant ses muettes communications avec le Ciel, s'adresse aux hommes, M. Hédouin se tourna vers son pieux auditoire. C'était une parole simple , touchante , parce qu'elle était émue; un pathétique appel à la gratitude envers la main qui fait tomber le ilôt et retire de l'abîme. Pathétique allocution , interrompue souvent par de doux sanglots sortis de la foule. M. Hédouin ne termina pas sans rappeler VEmile bénit par lui à sa nasssanee, puis, montrant le fils de Tranchevent , le brave petit Emile :
« Voilà î . . voilà la bénédiction visible, l'âme innocente et pure , l'ange gardien , l'enfant qui prie de tout son cœur pour le navire en péril , et guide l'aveugle dans son chemin ténébreux ! »
Mme Thomé , qui assistait à cette cérémonie, ne put retenir ses larmes; puis, l'office terminé, elle rentra dans sa maison, bien gaie à présent , puisque son fils y rentrait avec elle. Emile fut son guide comme à l'ordinaire, car, aujourd'hui, il n'y avait pas d'école pour lui,
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ilu'\ a va il pas non pluad' isilepour Byacintbe, si heureuse d'assister au retour, au triomphe de bou frère. Us revinrent donc, l'un et l'autre, du/ leur père rranchevenl , aprèi avoir promis ani dames tatier qu'ils iraienl le soir
cluv elles.
Ces dames se séparèrent avec peine d'Emile,
qui leuravail ramené leur lils. Cependant elles
le Laissèrent aller, car elles avaienl besoin d'être seules avec Frédéric, pour l'avoir tout entier, bien a elles seules, rien qu'à elles. Frédéric éprouvait aussi ce besoin. El quelles expressions pourraient donner l'idée de la rapidité avec Laquelle passèrent les heures? Détails de la vie d'inquiétude, d'anxiété, de désespoir et d'espérance craintive de la vie des dames Astier ; détails de L'existence douloureuse de Frédéric dans son exil, et puis, tout à coup, au milieu de ces poignants souvenirs , si doux à présent, un serrement de main, un embrassement, un cri de reconnaissance :
— Oh ! Dieu merci ! tout est passe !
Et , de nouveau, le récit des douleurs remplacées si subitement par tant de félicite .
— Chers entants ! . . . voila votre père ! . .
— Oh! nous l'avons bien reconnu! et puis ,
rien qu'à vous voir l'embrasser, nous aurions dit : C'est lui!...
— Et toi. Frédéric, quand tu les as vus, qu'as-tu éprouvé?
— Le sentiment qu'ils étaient bien mon fils... ma fille , et que je les avais vus grandir. —
Alors c'étaient des caresses , des paroles de joie , des échanges des plus doux propos , des questions qui se croisaient, et amenaient souvent de tristes réponses ; mais le sourire ne tardait pas à revenir dans tous les cœurs , sur toutes les lèvres.
Aussi, lorsque les dames Astier entendirent sonner à leur porte, elles éprouvèrent un moment de chagrin. — Des visites! — des étrangers! — Elles allaient être comme séparées de Frédéric par ces indifférents qui venaient se placer entre elles , lui et ses enfants.
Ce n'étaient point des indifférents, à coup sur ; c'étaient de véritables amis ; mais le trop grand bonheur rend égoïste : il faut y prendre garde. Mme Astier et Fanny ne tardèrent pas à réprimer un mouvement bien excusable , et coururent au-devant de Mme Hérouard, qui avait été témoin du premier moment de leur félicité présente, comme elle l'avait été de leur chagrin passé. Frédéric s'élança , de son côté ,
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au cou de M, Bartaud, qui amenait Emile , <!<• même que M1™ Hérouard amenait Byaeinthe et Romaine. Ce fat encore ponr .M"" ifetier et Pannj L'occasion de répéter Les expressions de leur joie, puis on lit raconter à Frédéric, à Emile, les détails du voyage, du péril , de la délit rance.
Ensuite Frédéric voulut savoir quels étaient ces enfants qu'il ne connaissait pas.
■ Celle-ci, c'est Hyacinthe, la sœur d'Emile, la fille de ce brave matelot dont tu... » .Mais le Yoici avec Jeanne , sa femme. En effet , les nouveaux maries entrèrent en ce moment , beaux autant que le jour de leur noce. Ils demandèrent pardon de leur indiscrétion. C'est qu'ils venaient chercher leurs enfants , et puis ils avaient tant envie de revoir les dames Astier!... — Ils balbutièrent des excuses, mais ees dames mirent bien vite un terme à leur embarras par la réponse la plus bienveillante, et elles les firent asseoir près d'elles.
« Et cette petite fille qui est la, vis-à-vis de moi? reprit Frédéric en montrant Komaine.
— 0 mon ami ! lui répondirent ensemble sa femme et sa mère, — cette petite fille est un peu notre enfant et le tien : pauvre orpbeliue , je l'ai presque adoptée en ton nom , parce
que la prière de l'orpheline est puissante au Ciel. N'est-ce pas, ajouta Mme Astier , en se baissant à l'oreille de sou fils ; n'est-ce pas qu'elle est jolie comme un auge , notre petite Romaine?
— Romaine ! répéta Frédéric. .. C'est un nom bien commun dans ces parages, il est vrai, mais, parmi toutes les Romaines de cette ville, il y en a une que je vais rendre bien heureuse ; une petite fille.... une orpheline aussi... dont j'ai la fortune entre les mains... la fille d'un matelot mort en mer... Charles Tébaud. »
Chacun écoutait avec une vive attention les détails qu'il donnait, mais le nom de Charles Tèbaud vint dérouter toutes les idées qui étaient survenues à Mme Hérouard.
« Dès demain, il faudra que je m'occupe des démarches à faire , et je compte sur vous tous pour m'aider cà découvrir cette Romaine , fille de Charles Tébaud... Charles Tébaud... C'est bien cela , ce me semble ; et il tira de son portefeuille l'acte mortuaire de Tempête. — Oui... Charles Tébaud, dit Tempête.
— Tempête ! oh ! . . . c'est mon père ! Oh ! vous avez vu mon père.... Monsieur! » s'écria Romaine avec l'accent de la joie, et ne pensant plus qu'il était question d'un matelot mort en mer.
m BORD DE i I Mil;.
Tout semblait, en vérité, miraculeusemenl oonduil par le Ciel dans ces événements. Il suffit de quelques mois échangés entre >l"" II*rouard , Frédéric el les convives, pour qu'il fût bien reconnu que la fortune du négociant d'Halifax appartenait à Romaine. Cette découverte ne fut pas une faible joie ajoutée à tout le bonheur de ce jour. Frédéric avait cruellement souffert, mais, aujourd'hui, il était bien dédommagé, bien console de tant de peines. Aussi, parmi tant de gens joyeux, était -il le plus joyeux, le plus ravi.
« Eh bien ! ma petite Romaine! lui dit-il avec gaieté, en la prenant dans ses bras, te voilà riche à présent ! sais-tu bien que tu as six mille francs de rente?
— Et que tu seras la femme d'Emile! > ajouta Mœe Hérouard.
L'annonce des six mille francs de rente ne produisit aucun effet sur le cœur de Romaiue, qui écoutait, ébahie, toute cette conversation , de laquelle elle ne comprenait autre chose que son nom si souvent répété ; mais, à l'idée d'être la femme d'Emile, son petit ami, elle eut un sourire.
« Et nous resterons pour être témoins du mariage, n'est-ce pas, Frédéric! dirent les dames
Àstier. Ne quittons plus la ville où tu nous as
été rendu. »
M11* Hérouard , Jeanne , Tranchevent , Hyacinthe, Emile, M. Bartaud , tous leurs amis, petits et grands, accueillirent avec joie ce projet ; mais , entre les plus douces émotions de la journée , il faut placer le sentiment qu'éprouvèrent 31me Hérouard et Frédéric, en pensant qu'au dernier soupir le père de Romaine s'était repenti de tout ce qu'il avait fait de mal. 11 avait demandé grâce à Frédéric , à MBM Hérouard , à son père surtout. Cette pensée de réconciliation fit du bien à tout le monde, et, en rentrant chez elle, Mme Hérouard s'empressa d'anéantir la lettre anonyme , puisque Tempête en avait demandé pardon. Les larmes du repentir devaient effacer les souillures de la faute. Quant aux dames Astier, elles firent porter, tout aussitôt , à la chapelle de >'otre-Dame- de- Délivrance , pour être placée à côté du vœu qu'on y avait déposé, l'image saluée, le matin , le soir, par les prières de l'Asile , auxquelles elles attribuaient le retour de Frédéric.