‹ La salle d'asile au bord de la merChapitre 7 sur 8 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

UOMAIX'

Elle est Fraîche et rianle ainsi qu'un beau matin. T.i vre ûour qui tombait dans un coin du jardin La tendre Charité , fécondante rosée , L'a d'une main pieuse avec soin arrosée.

La journée dont nous venons de peindre le début a la fin du chapitre qui précède , venait de se terminer à l'Asile , et déjà tous les enfants étaient partis sous la conduite de leurs parents, tous hormis Romaine. Pourtant il était plus de six heures.

« >~ous nous sommes, je erois bien, trop pressées d'avoir meilleure opinion de Tempête, dit Jeanne à Mme Hérouard. — Voilà qu'il recommence à ne plus penser à son enfant.

— Tu te presses trop , toi- même , de mal juger. — >e peut -il pas être en mer?

— En mer ! Ah bien oui! répondit Jeanne. — Qui voudrait de lui à son bord!... vous ne savez donc pas?... "

Jeanne allait répéter sans doute à Mme Hérouard ce qu'elle avait ouï dire , quand Hyacinthe et Emile, entendant se soulever le loquet de la porte d'entrée , s'élancèrent, et ils n'eurent pas loin à aller, puisque toute la compagnie était dans le préau , à respirer l'air qui commençait à devenir d'une fraîcheur délicieuse, après une chaleur accablante. Le petit cercle de Mme Hérouard s'agrandit pour recevoir toute la famille Astier, et M. Bartaud. Ces dames , obligées de partir pour Paris , où les appelaient des affaires importantes , n'auraient pas quitté la ville sans venir faire leurs adieux à M"" Hérouard , que de fréquents échanges de visites avaient rendue leur amie , et bien que leur départ fut fixé au lendemain matin, elles voulaient lui consacrer deux heures de leur soirée.

Le préau était charmant a cette heure. Là où tout était bruit, mouvement, agitation, il n'y avait que quelques instants , là régnait à présenl un calme et une tranquillité admirable. C'était un contraste pareil a celui de la mer, turbulente puis reposée et sereine dans l'espace de quelques heures. Lorsque, après la tourmente des Ilots, on se promène sur leur surface devenue presque immobile, c'est avec d'autant plus de plaisir que l'on s'y rappelle , à chaque coup de rame, les vagues énormes qui , peu d'instants auparavant, auraient secoué rudement et bouleversé peut-être l'esquif dans lequel vous vous bercez. De même, ce matin, ce soir avant la clôture de l'Asile , il n'eut guère été possible d'être assis en cercle au milieu du préau , sans y être dérangé, inquiété, renversé peut-être par les courants et contrecourants des joueurs de barres ou de mer agitée; mais à présent on causait paisiblement sur ce terrain si battu, si mouvant tout à l'heure.

Telles étaient les remarques que Mrae Astier et Mme Hérouard échangeaient , et elles s'interrompaient quelquefois pour écouter le grand murmure de la mer montante, ou quelque lointain son de cor venant du fond des bois dont

étaient drapées les collines qui faisaient au fond du port et au bassin un horizon charmant. Ces bruits de la terre et de l'Océan s'uuissaient avec une douce harmonie à ce moment où le soleil approchait de son coucher ; un autre bruit, un bruit de la ville vint s'y joindre bientôt, les sept coups de l'horloge de l'église. « Sept heures! dit 3Ime Hérouard , interrompant la conversation, — sept heures, Jeanne ! et personne ne vient chercher Romaine !

— Eh bien! Madame, nous la garderons ici, si vous le voulez. — Ce sera la faute de son père, après tout!... Pauvre enfant !

— Tu sais, répondit Mme Hérouard à Jeanne , tu sais bien ce que je désirerais pour elle ; mais je ne puis la garder sans que son père y consente. — Ainsi, va la reconduire, et fais de ma part quelques observations à Tempête , entends-tu? »

Jeanne se leva donc pour emmener Romaine; Emile et Hyacinthe voulurent être de la partie. Il ne resta donc dans le préau que les grandes personnes , sauf les enfants de Fanny Àstier et ceux du capitaine Rartaud, qui formèrent un cercle à part , cercle bien souvent rompu par le besoin de mouvement des interlocuteurs; tantôt c'était Adolphe qui

se levait pour aller s'élancer avec un de ses cousins au\ cordages de la gymnastique; tantôt Virginie, qui allait près du petit parterre dn

fond du préau, respirer le parfum des fleurs de IF" Hérouard. Kl les exhalaient leurs senteurs les plus douces, sous les derniers rayons du soleil , et semblaient remercier ainsi les mains qui venaient de les arroser.

Ces suaves odeurs, ce repos de la nature, faisaient que les daines Astier pensaient, avec plus de chagrin encore , a ce tourbillonnant Paris, dans lequel elles allaient rentrer le lendemain . La conversation étant venue sur ce point , elles offrirent à Mme Hérouard leurs services dans la grande cité, si elle en avait jamais besoin. Elles étaient en relation directe avec la direction supérieure des salles d'asile, ce qui pouvait leur permettre d'être de quelque utilité à Mme Hérouard. Aussi accepta-t-elle avec empressement cette offre; c'est comme marque d'amitié surtout que cette bienveillante proposition lui fit plaisir , car elle n'était pas ambitieuse , et le seul vœu qu'elle format , était de rester à la tète de son Asile , comme M. Bartaud cà la tête de son école.

Les dames Astier adressèrent ensuite à Mme Hérouard une recommandation très-vive :

c'était de les avertir de l'époque précise du mariage de Jeanne et de Tranchevent : elles tenaient beaucoup à en être informées un peu à l'avance , et Mme Hérouard leur promit qu'elle n'y manquerait point.

« Mais, à propos de Jeanne, voici déjà un bon quart d'heure qu'elle est partie avec Romaine , — elle devrait déjà être de retour depuis longtemps. »

Cette observation de Mme Hérouard amena naturellement la conversation sur la pauvre petite fille de Tempête , et Mme Astier pria Mme Hérouard de ne la laisser manquer de rien , car elle voulait venir à son aide de loin comme de près. « Nous aurons ainsi, dit-elle à la directrice de l'Asile, un compte courant de charité et d'aumônes, que je viendrai régler bientôt. » Ensuite elle se leva pour donner le signal du départ ; mais , en ce moment même , la porte du préau s'ouvrit , Emile franchit d'un bond la porte du préau , Hyacinthe glissa rapidement sur les marches , et , derrière eux, descendit Jeanne, en réglant son pas sur le pas de Romaine.

Comme elle se fût élancée si elle n'avait pas eu à la main cet enfant ! . . . elle était si joyeuse !

AU uoiin in: LA MER. ]'.).»

■ Madame! Madame ! je La ramène;... nous L'avons enfin; — son père n'j est plus!

— Son père n'y esl plus! répéta M"" Hérouard. — Son père n'y est plus! »

El autant Jeanne était soudante et radieuse, autant Romaine avait La figure triste et Les veux mouillés en entendant dire que son père n'y était plus.

« C'est vrai, Madame, nous sommes arrivés dans cette allée où il faisait noir comme au fond d'un four; nous avons mouté le premier, le second, le troisième étage, et là, qu'avonsnous vu? Une porte, la porte de Tempête ouverte toute grande , et dans la chambre pas un lit, pas un matelas, une paillasse, un haillon, une chambre tout à fait déménagée enfin ! — Qu'est-ce que cela veut dire? — me demandais-je , et Romaine regardait cela d'un œil tout ébahi. — Père! père ! où es-tu? s'écriait- elle , et elle ne voulait plus descendre.

« Pourtant il fallait bien tacher de savoir quelque chose. Je frappe à la porte d'un voisin , de celui qui demeurait au-dessous; mais il ne peut rien m/apprendre , rien absolument. Au premier je recommence mes questions, et Romaine sanglotait , la pauvre enfant ! — Tempête? me dit le voisin ,... Tempête?... atten-

dez;... je l'ai vu ce matin à neuf heures porter quelques mauvais haillons, une table en débris et un matelas déchiré chez ce fripier que vous voyez là-bas. — Je n'en demande pas plus long, et je cours chez le marchand. C'était vrai ; il avait vendu ce mobilier misérable pour quelques pièces de monnaie.

« Il ne compte donc plus revenir! médis je, en me réjouissant de la pensée que cette gentille Romaine allait enfin être heureuse à l'Asile. Je repassais devant la maison où Tempête logeait, lorsqu'un matelot que je connais vient à moi. — Tous cherchez le père de Romaine? Je ne sais pas où il est allé: mais je l'ai vu ce matin un mauvais sac sur le dos. Il prenait , avec un autre marin portant comme lui son bagage, la grande route de Rretagne.

— Et puis tu oublies, Jeanne, dit Emile. — Cet homme t'a dit que le matelot qui était avec Tempête devait s'embarquer pour aller à la pêche de la baleine,... dans la mer du Sud... Et le fils de Tranchevent regarda M. Bartaud d'un air de satisfaction.

— Ah dame ! je ne sais pas tous ces grands mots-là, moi; mais ce que je vois, c'est que Tempête est parti, qu'il ne reviendra plus, et

BORD DE LA Mil;. 197

que nous ayons Romaine à nous tout à fdit ;

n'est ce pas , Madame? »

M",r Bérouard ne put que tirer la même conclusion, à laquelle M. Bartaud donna presque uu degré de certitude en racontant que le matin il avait yu Tempête en société de ce marin. Or, il avait entendu quelques mots de leur conversation , et il en résultait qu'en effet ils allaient pêcher la baleine dans la mer du Sud, sur un batimenl partant d'un port éloigné.

■ Eh bien! viens dans mes bras, ma pauvre Romaine, lui dit Alme Bérouard en la prenant sur ses genoux. Tu n'es pas abandonnée;... tu seras bien heureuse avec nous à l'Asile.

— Oui,... oui, mon enfant, continua Mme Aslier; Mme Hérouard et moi nous te servirons de mères l'une et l'autre. »

Alors Romaine sourit doucement , et ses larmes se séchèrent un peu aux rayons de son joli sourire.

Puis les dames Astier, qui s'étaient assises de nouveau pour assister à cette scène , quittèrent leurs sièges, mais non sans entrer dans la salle afin de donner encore un regard, on devine a quel objet précieux. Le dernier reflet rose du couchant éclairait d'uue lueur magique, presque d'une teinte de vie , le portrait de

î(.)8 LA SALLE D'ASILE.

Frédéric près de l'image delà Résurrection , et, après avoir contemplé en silence ces deux tableaux dont le rapprochement semblait une prédiction consolante, elles soupirèrent, puis partirent après avoir dit à M,ne Hérouard et à tout l'Asile non pas adieu, mais à revoir.

-A-T7 X*-.'VH~i'V&TTA-r.

•père point : céder au désespoir ,

ivr.ir point d<- foi , nier la Providence, Des merveilles d'en haut c'est nier l'abondance. Dieu qui voit tout, sait tout, n'a-t-il pas tout pouvoir!

Ce n'était pas non plus adieu, mais à revoir que, il y avait onze ou douze ans , elles disaient à Frédéric lorsqu'il mettait a la voile. Hélas! aujourd'hui et depuis longtemps elles craignaient bien que eet à revoir n'eût été qu'un vœu stérile, une impuissante espéranee, un éternel adieu.

Il n'en devait cependant pas être ainsi peutêtre : Frédéric Astier vivait encore.

Au moment où l'Alcyon sombrait sous lui qui grimpait de cordage en cordage, de mat en mat, de hune en hune, ayant les flots à sa poursuite , Frédéric était parvenu jusqu'au sommet du grand perroquet, et Là, suspendu cà une vergue , il voyait venir son dernier moment , car la chaloupe qui avait recueilli Tempête était bien loin et de retour au navire, qui remit tout aussitôt a la voile pour s'éloigner et se perdre dans l'horizon . . . Plus d'espoir que lahaut ! et , à cette heure de détresse , il invoquait le Ciel, sa mère, ses enfants, sa femme. Il n'avait plus qu'une minute, moins peut-être, pour y penser encore, car les flots battaient le pied du mât de grand perroquet. Quel fut donc son étonnement , quand cette brisure du grand màt , ébranlé par les rafales , se^détacha , tomba sur les flots, au lieu de plonger dans la mer avec le reste de l'Alcyon, et au même instant il aperçut un autre navire qui se dirigeait de son côté.

Frédéric avait conservé sa tête saine et froide jusqu'en face des plus imminents périls : elle ne lui manqua donc point en cette circonstance, qui pouvait être son salut. Il embrassa

Va HORD DE T. A MB». 20

de toute la force qui lui restait, le mât, que soutenait al la vergue et La voile de perroquet, Laquelle, en se déferlant, s'étendit sur les flots. Ce màt, cette voile, le portèrent assez Longtemps pour qu'un navire, qui passait de L'Amérique du nord à L'Amérique du sud, pût le recueillir : mais ce ne fut que pour être ass dlii par une nouvelle tempête qui le jeta sur les cotes de la Piata. Là, captif des indigènes, qui le conduisirent de plus en plus avant dans les terres, à travers leurs vastes prairies, avec les immenses troupeaux de chevaux et de bœufs, qu'ils n'élèvent que pour en avoir les peaux, il parvint a fuir la servitude chez les sauvages , mais pour tomber dans une servitude plus absolue encore , sous un homme civilise, le dictateur Francia. Frédéric fut à peine a l'Assomption, capitale du Paraguay, qu'il dut renoncer plus complètement que jamais à l'espoir non-seulement de revenir en Europe, mais même d'y faire arriver de ses nouvelles. Ce qui l'isolait d'une façon si désespérante au milieu de ces vastes plaines déroulées entre les deux Océans, ce n'étaient pas tant les énormes distances à franchir que le despotisme implacable du souverain du Para su av.

Le dictateur, continuant un état de choses établi dans le pays depuis près d'un siècle, avait pour principe dominant de sa politique un principe analogue à celui qui , pendant des milliers d'années, a fait un monde à part de l'empire de la Chine. La grande muraille n'isolait pas plus parfaitement cette vaste contrée du reste de la terre, que la tyrannie de Francia ne séparait le Paraguay des autres pays, même des régions les plus voisines.

Captif dans la ville, surveillé sans cesse, de façon à n'en pouvoir sortir , Frédéric Astier était presque aussi esclave que s'il eût été dans un cachot. Ce beau soleil qu'il voyait se lever chaque jour du côté de la patrie , suivre sa radieuse voie sur le ciel le plus magnifique, et descendre dans l'horizon pour reparaître là où était la France; ce vent, qui avait peutêtre soufflé sur sa ville natale et reçu les soupirs de sa femme , de sa mère ; ces oiseaux qui , fuyant l'hiver de l'Europe , venaient chercher de plus doux climats, oh! tout cela faisait bien amèrement sentir à Frédéric combien il était esclave , esclave des caprices d'un homme, en présence de la vaste création.

Bien des fois , cependant , il avait tenté

AU BORD DE LA mm; *Jn:î

d'écrire a sa famille, mais toujours ses Lettres avaient été saisies, ouvertes, confisquées, et même le dictateur, ne prenant pas la peine de cacher son odieux abus de confiance, lui avait déclare (pie, s'il essayait d'écrire encore en Europe , il saurait bien le punir plus efficacement. Voulait-il Lui parler de la mort? Ce n'aurait point été une menace pour Frédéric s'il n'eût pensé à sa mère, a sa femme, a ses enfants, qui L'attendaient peutêtre encore. 11 ne peidait pas l'espoir de les revoir un jour, et alors il demandait au Ciel la vie et le retour au pays natal.

11 n'oubliait pas non plus qu'il avait entre les mains un dépôt sacré, échappé, comme lui, miraculeusement aux vagues, le testament de M. Tëbaud, la dernière volonté d'un mourant, la fortune d'une famille pauvre. Il avait songé quelquefois à adresser ces papiers en France, à quelque correspondant auquel il eût délégué ses pouvoirs; mais ces documents si importants n'auraient-ils pas partagé le sort de ses lettres? Cette réflexion l'avait toujours arrêté , et il avait remis à la Providence le soin des intérêts de cette famille, comme des siens propres.

Pour se soustraire autant que possible aux tortures de sa captivité , il travaillait beaucoup, car le travail est le grand consolateur. Sa capacité naturelle , secondée par une bonne éducation et une jeunesse laborieuse, l'avait rendu fort expert dans un grand nombre de connaissances, depuis les spéculations du haut commerce et de l'industrie , jusqu'aux sciences nombreuses qui , par leur union , forment un ingénieur parfait. Le dictateur en eut des preuves, et, craignant plus que jamais de perdre un homme qui pouvait lui rendre de grands services , il resserra encor^ les liens de Frédéric.

Et bien souvent le soir, la nuit, assis sous un arbre du Brésil, dans son jardin illuminé par les magnifiques clairs de lune qui rafraîchissent l'atmosphère embrasée de ce climat , à l'heure où tout le monde dormait à l'Assomption, à l'heure où l'on n'entendait rien que le pas lourdement marqué des patrouilles qui surveillaient la ville , rien que la voix du sereno proclamant les heures, cris lugubres mêlés aux glapissements lointains de quelque panthère qui rôdait dans les campagnes , Frédéric Astier se reportait par la pensée dans sa patrie, entre

vi nom» hi l\ Ml i:.

- 1 m mme, I e SU . cette fille qu'il

avail quittes si enfants, il essayail de Be les dépeindre tels que La croissance avait dû les faire. Il Be voyait avec « u\ à table; car il avait calculé que l'h< ure nocturne pendant laquelle il méditait ainsi devait êtn

: « \« 1 1« - . ••< - chimèn s le i n issaient. Ensible alors aui doue. - senti ars de vanille que la brise de nuit apportait, que n'eût-il pas donné pour sentir la bonne odeur de goudron et de cordage qu'il avait respirée pour la première fois dans le port de mer où il était né! Ainsi, réveillant tous les bons souvenirs du hei' eau, du pays, de la famille, vivant par l'aine avec tout ce qu'il aimait, il prenait de plus en plus fortement la résolution de franchir tous les obstacles pour chercher par la fuite a aller goûter réellement de ; bonheur

dans Lequel il se berçait.

11 n'était alors effrayé par aucun de ces obstacles. Les vastes pampas à traverser au milieu de populations féroces, d'animaux sau- - plus féroces encore; ces déserts immenses où, comme dans ceux du Sahara, on est menacé par la faim et par la soif, tout cela lui apparaissait dans ces heures de nocturne

contemplation : mais rien ne l'épouvantait. Au-delà étaient sa mère , sa femme , ses enfants , son \

S-îVXTVT K.OAI-'VXTV harkngs e;^" îvi-<vx:v.

La mer est un gr<nd champ , la mer est un grand pré

Où la récolte est toujours prête; J'y moissonne, j'y fauche, ou j'y glane à mon gré,

Par le beau temps , par la tempête.

La mère et la femme de Frédéric avaient donc raison de ne pas s'abandonner à la désolation, an désespoir; elles ne s'étaient pas laissées aller à ces sentiments qui découragent et abattent, et leur vive croyance a été récompensée. Celui qu'elles pleurent est vivant encore, il peut d'un jour a

l'autre revenir dans leurs bras , et alors ne diront-elles pas à genoux que ne pas compter sur la Providence c'est presque une impiété?

C'était donc une pensée toute pieuse qui les avait portées à confier aux prières de l'Asile le portrait de Frédéric , une pensée non moins pieuse que celle des matelots lorsqu'ils voulaient voir leur Providence ici-bas dans Emile , celui qu'un homme vénéré avait appelé YAnge gardien du navire. Cependant, à leur grand regret, V Emile était parti sans lui.

Les enfants de Trancbevent , après avoir suivi de l'œil, jusqu'à ce qu'ils ne vissent plus rien qu'un point noir à l'horizon , le navire qui portait leur père, rentrèrent à l'Asile, où , comme nous le savons , leur mère future , Jeanne, avait obtenu de M"* Hérouard la permission de les garder près d'elle, Hyacinthe, comme à l'ordinaire, pendant les vingt-quatre heures de chaque jour, et Emile, la nuit seulement , puisqu'il passait sa journée à l'école primaire.

Hyacinthe était à présent comme une petite mère de famille; elle avait son enfant à soigner, c'était Romaine, que Mlue Hérouard confia à sa surveillance tout affectionnée , et Romaine n'avait pas à se plaindre de son nouveau sort.

l oe quinzaine seulement de séjour dans cette douce demeure, entre les mains si bienveillantes et si tendres qui caressaient L'Asile , avait suffi pour rendre à la pauvre iiile de

Tempête tous les charmes de son âge. Ses

beaux yeux bleus, rayonnants (Tune expression d'enjouement et de sourire, brillaient comme scintille L'étoile du matin sous le voile rose du

jour renaissant, et de même le rose revenait a - - joues naguère si paies, si creuses, aujourd'hui déjà si pleines, si bonnes à embrasser. Le sourire dont son regard était le reflet jouait toujours sur ses lèvres vermeilles ; ses cheveux aussi avaient pris de l'éclat, et leurs longs anneaux châtains luisaient du lustre de la bonne santé. Voir cette enfant se relever et s'épanouir ainsi comme une plante qui a langui longtemps et qui reverdit et se couvre de fleurs sous des mains assidues, cela faisait plaisir a l'àme, et Mme Astier aurait bien vivement joui du résultat de son bienfait.

Hyacinthe en était bien fière aussi , et eu grande partie s'attribuait cet effet si prompt. Hyacinthe était eu effet le modèle de l'Asile, de même qu'Emile était celui de l'école primaire, et M. Bartaud se montrait de plus en plus satisfait de son travail, que signalaient des progrès d'une

surprenante rapidité. Le secret des progrès d'Emile, il était presque tout entier dans un bon sentiment , le désir qu'il avait d'entendre M. Bartaud faire son éloge à son père, et de lui causer ainsi d'autant plus de joie au retour.

Et pour bâter ce retour après un bon et fructueux voyage, Emile ne manquait jamais de nommer dans ses prières du matin et du soirson frère de nom, V Emile, en ce moment bien loin du pays , sur la côte d'Irlande ou au milieu des récifs des Orcades. Toutes les fois qu'avec sa sœur il allait voir la bonne vieille Mme Thomé , la pauvre aveugle , après les avoir embrassés et avoir été droit à certain tiroir où elle gardait pour eux une portion des douceurs que son fils lui rapportait à chaque voyage, AIme Thomé leur recommandait de ne point oublier le navire dont il était le gardien devant le Ciel, et Hyacinthe prenait part de toute son àme aux prières d'Emile ; elle voulait en tout partager comme une bonne sœur.

Et c'était l'Asile qui avait produit ces enfants si excellents !... Aussi toutes les mères, bénissant ce refuge, leur véritable Providence et celle de leur famille, ne pouvaient se lasser de témoigner leur reconnaissance à Mme Hérouard, et elle, de son côté, dans la conscience

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du bien qu'elle faisait depuis Longtemps déjà, cédait à un sentiment de contentement et de bonheur qui, Loin d'être de L'orgueil, était la récompense intérieure que nous donne le bien accompli par nous. Qui lui eût tait pressentir qu'au-dessus ou plutôt au-dessous de ces pures joies se formait un nuage né des misérables accusations de Tempête?

Quoique nous n'ayons pas depuis longtemps parlé de M. Bartaud, il n'en était pas moins un fidèle visiteur de l'Asile , qu'il suivait , nous l'avons dit, avec le regard paternel d'un borticulteur dont la pépinière et les semis promettent de doux fruits ou de belles Heurs, c'est-à-dire de bons élèves tels que celui qu'il avait dans Emile : un bon élève est le bonheur et l'orgueil d'un bon maître. L'affection que M. Bartaud avait pour l'Asile, l'Asile le lui rendait du reste avec usure, comme nous le savons. Il était si instructif et si amusaut à la fois avec les histoires que , pendant les récréations de l'école primaire, il aimait à venir raconter aux garçons et aux filles de Mme Hérouard! Avant vu beaucoup de choses, ayant lu beaucoup aussi, il savait si bien intéresser son petit auditoire par des récits analogues aux circonstances ou aux époques! Ainsi , dans

ce mois où il n'était question dans la ville que du hareng et de la pèche de ce poisson , il se plaisait à peindre tout ce qu'il savait à ce sujet par ouï-dire ou par sa propre expérience.

C'était véritablement quelquefois comme un véritable conte des Mille et une Nui te, lorsqu'il faisait le tableau de la grande caravane de harengs qui descend du pôle nord, aussi large que l'Angleterre et l'Irlande , et révèle son passage dans l'Océan par une immense nappe de lueurs phosphoriques qui ondoyent dans les nuits , au mouvement des flots , comme une gaze d'argent que le vent agiterait sur un ciel sombre. Les auditeurs de 31. Bartaud et de Mme Hérouard ouvraient de grands yeux lorsque le capitaine - instituteur leur montrait cette merveilleuse armée précédée d'une avant-garde, et le tout guidé par un hareng de deux pieds, le roi des harengs , que les pécheurs respectent, c'est-à-dire qu'ils le rendent a la mer s'ils le trouvent dans leurs fdets. Garçons et filles ouvraient les yeux bien plus grands encore en apprenant que chaque hareng femelle arrive sur les côtes de la Hollande , de l'Angleterre ou de la France ayant dix mille œufs dans le corps!

Et les enfants , en sortant de l'Asile , re-

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gardaient alors avec d'autant plus d'intérêt les masses prodigieuses de poissons que chaque marée apportait , répandant la richesse dans le port ; mais si Le capitaine leur dépeignait ces nuits noires, agitées, orageuses, pendant lesquelles la pèche est le plus favorable, favorable en proportion des périls qu'elle fait courir aux pécheurs, les pauvres enfants levaient les yeux et joignaient les mains.

Et Tranchevent, ainsi que l'équipage, ne pensait pas moins à Emile , surtout au milieu de ces nuits de tempête dont parlait M. Bartaud, nuits où la mer tourmentée battait de lames menaçantes les flancs du navire, affreusement balancé de droite à gauche. Cependant il fallait y travailler comme si l'on eût été sur la terre la plus solide, pour retirer les énormes filets chargés de milliers de poissons. Les efforts que les matelots-pécheurs avaient à faire sur le pont à demi penché au - dessus de l'Océan , étaient alors d'un extrême danger, et ils ne faisaient pas un mouvement sans recommander leur came à Dieu , sans demander tout bas une prière à leur ange gardien, à Emile.

Quelle aurait donc été l'inquiétude de leur foi naïve s'ils avaient appris qu'il était malade ! Dans leurs préoccupations superstitieuses n'au-

raient-ils pas craint de voir l'Emile d'autant plus en péril sur la mer, qu'Emile serait plus en péril sur terre? La bonne vieille Mme Thomé était aussi crédule que les matelots ; d'ailleurs elle avait pour Tentant une tendresse si grande , qu'elle exagérait encore les craintes que l'on pouvait avoir , et l'inquiétude que lui causait Emile , elle la confondait avec celle que lui inspirait le sort du bâtiment qui portait son nom. Elle ne vivait plus, tant était vive son anxiété depuis qu'elle savait son petit guide si malade. Chaque matin, chaque soir, plusieurs fois dans la journée, elle envoyait a l'Asile pour avoir des nouvelles, ou bien Jeanne, qui veillait près du fils de Tranche vent comme une mère, Jeanne lui en apportait. Si elles étaient plus mauvaises, la pauvre aveugle, voyant par la pensée, regardait avec épouvante son fils et son bâtiment dans une position plus mauvaise aussi, et Emile lui-même , pendant ses accès de fièvre , se tourmentait sans cesse en parlant de V Emile, qui était peut-être comme lui bien malade.

Qui pourrait dire à quelle tristesse fut livré l'Asile pendant qu'il était dans son lit, souffrant et exposé à la mort? L'école primaire n'avait plus son surveillant général , son savant moniteur, et M. Bartaud n'était pas en train de

M BORD DE LA Min. 215

conter comme à L'ordinaire. <>n ne l'aurait pas d'ailleurs écouté avec plaisir quand Emile ne pouvait pas L'entendre. M1'"' Bërouard, l>i<ii Inquiète, bien affligée, se demandait même avec effroi si Tranchevent trouverait son fils vivant à son retour.

Et ce retour ne pouvait tarder. 11 y avait déjà plus de sii semaines que l'Emile était en mer, et déjà beaucoup de bâtiments rentraient avec leur chargement de harengs sales, justifiant ainsi le dicton : Saint Romain ij\rengs î:\ mao. Dans quelques jours, a la lin d'octobre, venait la fête de saint Romain, qui fut chancelier du roi Clotaire II, et ensuite archevêque de Eouen. Aussi toute la Normandie , qui n'a guère de famille où ce nom ne soit a chaque instant répété, conserve-t-elle de cette façon le souvenir de son plus illustre prélat. Les pécheurs conservent encore ce souvenir en le rattachant au moment de leur passagère prospérité, l'abondance de la pèche du hareng. Le port était donc dans un mouvement qui faisait plaisir à voir; les barils de salaisons s'entassaient sur le quai , les charrettes à bras , chargées de ces barils , se croisaient dans tous les sens pour aller porter en magasin les produits de la mer d'Irlande ou des Or-

cades, et il n'était pas alors un pauvre habitant qui ne gagnât suffisamment sa vie.

Les bons soins triomphèrent enfin du mal d'Emile , et bientôt , à la grande joie de Mnie Hérouard, de Jeanne, de M. Bartaud, de l'école, de l'Asile , le malade entra en pleine convalescence , et le jour même où Emile retourna à la classe de M. Bartaud, V Emile rentra avec un magnifique chargement , qui devait assurer une bonne part à Tranche vent comme a tous les hommes de l'équipage , et donner à la mère du capitaine, la pauvre aveugle, toutes les aisances dont son âge et son état maladif pourraient avoir besoin dans le cours de l'hiver, si rude sur les bords de l'Océan!

-%. bord -de: i^>î:%xii-iî:.

Le beau Ipmps est plus beau quand il suit la tempête En sortant d'un nuage un rayon est plus pur. L'orage, qui du ciel croyait troubler la fête, Eu fait bien mieux briller l'azur.

Mmes Àstier, leurs enfants et Mmt Hameliu sont à Paris depuis quelque temps. Allons les y voir puisqu'elles nous ont quittés. Leur demeure d'hiver est une charmante maison qui leur appartient , dans un des quartiers les plus élégants et en même temps les plus retirés de

la grande \ i Ile. Le jardin qui, peut-être, hélas î deviendra bientôt une masse de maisons à six ou sept étages , est à présent le seul promenoir de Virginie et d'Adolphe. Le bassin d'eau stagnante qui luit immobile au milieu du gazon, comme un miroir sur une toilette , voilà ce qui , sous leurs yeux , succède à l'Océan qu'ils aimaient, qu'ils admiraient naguère, et les majestueuses futaies aux dômes de verdure sont bien mal remplacées par l'allée de tilleuls dépouillés à peu près de leurs feuilles. Nous sommes à la fin d'octobre ; quelques dahlias , quelques marguerites, quelques chrysanthèmes, voilà ce qui rappelle encore , mais bien tristement, la spiendide floraison de mai et de juin. Déjà le feu est un bon et aimable compagnon des longues et solitaires soirées des dames Astier, car, depuis le naufrage de l'Alcyon, elles ont cessé de voir le monde où l'on rit , où l'on s'amuse, pour ne voir que celui où Ion peut faire du bien ; et à force de chercher des consolations à donner aux affligés , elles en ont quelquefois un peu trouvé pour elles-mêmes.

Or, un matin elles étaient sorties de trèsbonne heure pour aller visiter, avant le déjeuner, quelques pauvres et ensuite la salle d'asile de leur arrondissement , dont elles étaient

\i BORD DE iv m 219

dames inspectrices. Pendant ce temps là . Ado!

plu* et Virginie, qui ne les avaient pas encore vues, liaient dans le jardin dont nous venons de vous montrer un coin, et dépouillaient les

dahlias, les marguerites et les chrysanthèmes, pour orner de bouquets la chambre de leur mère, aujourd'hui était le jour anniversaire de sa naissance, et ils se préparaient aie célébrer, non-seulement par l'hommage des dernières fleurs de L'année, mais encore par l'offrande des résultats de leurs travaux durant les récréations d'une quinzaine, deux rouleaux de papier, enjolivés de faveurs roses ou bleues.

Et a voir l'impatience qu'ils témoignaient de présenter leurs cadeaux , on pouvait jurer qu'ils étaient assez contents de leurs œuvres. Aussi, lorsque la sonnette de la porte d'entrée leur annonça M"1' Astier et Fanny de retour, ils rougirent de joie et n'attendirent pas qu'elles fussent entrées dans le salon fleuri par leurs mains pour sauter au cou de leur mère , et lui souhaiter tout le bonheur qu'elle pouvait désirer.

« Le bonheur! » redit-elle en soupirant et en regardant le portrait de Frédéric , ce même portrait d'après lequel avait été faite l'image déposée à l'Asile.

Comment, dans cette maison où manquait le

fils, Tépoux, le père, une fête de famille n'aurait-elle pas tout d'abord produit une émotion pénible, un douloureux souvenir, un regret? Les yeux des pauvres femmes se remplirent de larmes , et ce fut seulement au bout de quelques minutes qu'elles purent faire connaissance avec les surprises que leur faisaient leurs enfants, et qu'elles voyaient se préparer depuis si longtemps dans le mystère.

C'est par celle du garçon que l'on commença , et comme ses yeux flamboyent à chacun des tours du ruban bleu que l'on déroule lentement, avec précaution, pour ne pas froisser le velin si doux qu'il enveloppe! Enfin le papier est libre et étale aux yeux de Fanny une pièce d'écriture magnifique, sans aucun doute, mais elle n'y comprend pas un mot, attendu que c'est un long thème latin. Ces dames auraient été bien tentées de rire de bon cœur de cet hommage de l'écolier naïf , si tout aussitôt une pensée triste ne fût venue traverser ce mouvement de gaieté : Frédéric en eût été bien meilleur juge qu'elles ! . . .

Quoi qu'il en fût, Adolphe méritait d'être embrassé , et il le fut de bon cœur.

Vint alors le tour de Virginie , et le rouleau , s'échappant enfin des trois ou quatre tours de

BORD in: LA MFR. 2'Jf

iveur rose qui Le tenait captif, se déploya comme an ressort qui Be détend, et, bui regards de ces dames, s'étala une carte fort bien dressée et lavée. M"" Lstier et Fannv la contemplèrent avec satisfaction et i n remercièrent Virginie avec une effusion qui aurait peut-étr< rendu le frère jaloux, s'il n'avait en un excellent caractère. C'est que le travail géographique de Virginie ne leur inspirait aueune réflexion douloureuse; et pourtant, cette carte, bien plus que le travail classique d'Adolphe, bien plus que toute autre carte de l'atlas, eût été de nature à éveiller dans leurs cœurs les plus poignantes émotions, si la vue et la pensée de L'homme n'étaient également bornées. La carte que Virginie avait faite avec tant d'amour et leur présentait avec une si vive joie, c'était celle du Paraguay et de la Plata.

— Une lettre pour Madame! — M"11' Astier ut arrachée à l'examen qu'elle faisait du travail de sa petite -fille par ces mots de la femme de chambre. Depuis que Frédéric Astier avait si fatalement disparu , toujours l'annonce d'une lettre faisait battre le cœur à l'épouse, à la mère; et en ce moment, au milieu des souvenirs que venait de ranimer la scène de famille

que nous avons cherche à peindre, cet effet se produisit plus vivement encore.

— Voyons,... voyons, — dit Mn'° Astier en prenant la lettre avec empressement .

— D'où est-elle?... De qui, ma mère?

— De M*6 Héroiiard, répondit Mme Astier à sa fdle ; et elle se mit à lire avec un empressement assez mal secondé par sa vue qui commençait à faiblir. Pendant cette lecture à voix basse , Fanny ne quittait pas du plus avide regard les yeux de sa mère. Mme Herouard aurait-elle enfin découvert quelque chose de relatif à Frédéric?

Virginie et Adolphe avaient eu la même idée, et l'exprimèrent en dévorant aussi du regard Mmc Astier.

— Hélas! non, mes enfants; il n'y a rien de cela. >~ous avions prié Mme Herouard de nous faire connaître l'époque à laquelle aura lieu le mariage de Jeanne et de Tranchèrent; c'est pour le 12 novembre.

— Et Romaine , et Hyacinthe , et Emile , en parle-t-elle , ma mère ?

— De tout le monde de l'Asile. Emile est toujours le modèle de l'école de M. Bartaud, Romaine se porte à ravir, Hyacinthe... Mais que vois-je?... Elle a beaucoup de chagrin,

a: BORD di i\ mi k. 223

cette excellente MmeHérouard. Elle Tient d'apprendre de ML Bartaud qu'une Lettre anonyme a été écrite contre elle à Paris... Une lettre anonyme,... une dénonciation.

— Une dénonciation contre cette femme excellente!... Quel peut être le misérable calomniateur?...

— C'est ce qu'elle se demande dans sa douleur. Vois, Fanny, avec quelle expression elle

ie : — Comment puis-je avoir un ennemi , moi qui n'ai jamais lait que du bien autant que je l'ai pu? — Femme parfaite! savoir, sentir qu'elle a un ennemi , un ennemi qu'elle n'a point mérité, c'est là toute son affliction; — clic n'a rien à redouter d'une accusation quelle qu'elle soit; — il n'est pas un des agents chargés d'examiner sa gestion, d'après les ordres venus de Paris, qui n'ait aussi complètement qu'elle-même la conviction de sa conduite irréprochable. — Ce n'est point cette enquête qui la tourmente, non, mais bien la pensée qu'il est ici-bas quelqu'un qui ne l'aime point, qui la hait, qui lui veut du mal.

— Quelle indignité ! dirent Fanny et M"16 Astier en fermant la lettre. — Courons sans retard voir ce que cela signifie; s'il est besoin de notre témoignage, il ne lui manquera point. »

On pressa le déjeuner, et, tout aussitôt après, la mère et la fille se rendirent dans les bureaux où la dénonciation avait dû parvenir.

Comment l'administration supérieure n'avait-elle pas repoussé tout d'abord cet avis sans nom avec le mépris quil méritait? C'est ce qu'elles dirent avec énergie en exprimant la haute opinion qu'elles avaient de MmeHérouard. — Sans doute, leur fut-il répondu, on a eu tout le dédain qu'il mérite, pour un avis donné honteusement en se cachant dans l'ombre ; cependant il pouvait avoir quelque chose de fondé, et la mission que la société confie à l'État en lui donnant ses enfants à élever est si délicate, si imposante, que l'on ne saurait en assurer le bon accomplissement par trop de soins et de vigilance. Il a donc fallu procéder à une enquête ; mais soyez complètement rassurées, dit-on enfin aux dames Astier, le résultat en a été des plus honorables , et cette infâme accusation va être anéantie.

— Ne la déchirez pas, donnez-la-moi, que je la livre à la victime de cette calomnie, pour qu'elle soit consolée en voyant par ses propres yeux le cas que l'on a fait d'un tel mensonge. »

La dénonciation de Tempête fut remise à Mme Astier, qui se hâta de rentrer chez elle

m M>RD DE LA MER. 225

pour répondre bien vite à M" Bérouard. Elle avait retrouvé les jambes de Bea quinze ans: elle savait qu'elle allait faire tant de plaisir a une femme bien digne d'ètreaimée !

Quoi qu'il en lût , la ténébreuse calomnie aurait toujours l'ait bien du mal pendant quinte jours. M""' Hérouard , comme nous le savons, se sentait de plus en plus malheureuse de savoir qu'il fût une personne au monde dont elle n'eût pas l'affection ; cette pensée était une gène horrible pour elle, il semblait qu'il manquât quelque chose a sa Nie. Jeanne, voyant sa maîtresse tellement affligée, déclara à Tranchevent que le mariage n'aurait pas lieu tant que durerait le chagrin de M"" Bérouard , chagrin dont elle connaissait la cause, et Tranchevent, qui avait le plus excellent cœur, eût été le premier à repousser l'idée que Ton pût être en fête chez lui, tandis qu'a l'Asile on serait triste.

Et chose remarquable, à l'Asile , personne n'était aussi triste que Romaine , la fille de Tempête, de Tempête la cause de tout ce trouble. A tout moment la pauvre enfant accourait vers M™ Hérouard, s'élançait sur elle et cherchait, par mille gentillesses, a la faire sourire comme quelques jours auparavant. Elle était ainsi un matin dans les bras de sa véritable mère , la

surveillante , la caressant , la priant de lui clianter un air qu'elle lui chantait souvent autrefois , lorsqu'elle se retourna avec la vivacité d'un oiseau. La porte venait de s'ouvrir, et un visiteur inaccoutumé descendait les marches du perron ; c'était le facteur de la poste aux lettres.

Romaine bondit pour courir au-devant de lui, mais Jeanne l'avait devancée, car depuis qu'elle savait que le chagrin de Mme Hérouard venait d'une lettre, toute lettre nouvelle lui semblait devoir être une réponse consolante ; elle prit donc à la hâte celle rue lui présentait le facteur, et, chemin faisant du préau à Mme Hérouard, Hyacinthe eut le temps de lire ces deux mots sur la suscription : Irès-pressêe.

Mme Hérouard obéit à ia recommandation et brisa le cachet avec empressement. Elle ne s'aperçut même pas qu'en tirant de l'enveloppe la lettre qui y était renfermée , un autre papier plié en quatre était tombé à terre. Il n'y était pas resté longtemps, du reste, Romaine l'avait ramassé; mais c'était en vain qu'elle le tendait à Mme Hérouard , qui lisait avec une vive attention et une émotion visible dans tous ses traits.

Cependant , arrivée à un passage de la lettre de Mme Astier, elle s'interrompit brusquement

VI BORD DI LA Mil;. 22Ï

pour regarder d'un œil inquiet dans l'enveloppe, autour d'elle, à ses pieds. Alors Romaine, toute souriante, Lui pic-» nia le papier qu'elle tenait depuis quelques minutes avec tant d'impatience.

— C'est ça que vous cherchez, Madame? — s'écria telle de sa voix la plus sonore.

Mmt Hérouard saisit cette feuille, la déplie,

et recale, comme frappée d'un coup violent,

a la Lecture des trois Lignes que nous connaissons.

Ce saisiss< ment, ce qui le causa, ce ne fut point

seulement le contenu de la dénonciation, mais encore la main qui l'avait tracée. Bien qu'elle eût cherché a se déguiser et n'eût plus son assu-

ranee ordinaire, eette écriture était parfaitement reconnaissais , on ne pouvait s'y méprendre. C'étaient toujours les lettres inégales, mal en ordre, le caractère irrégulier, bizarre , et , pour ainsi dire, toujours en eolère, de l'écriture de Tempête. Cette écriture l'avait tellement frappée dans le petit billet qu'elle avait reçu de lui autrefois, comme nous le savons, qu'il lui était impossible de se tromper. Elle voulut cependant s'en assurer, et alla ouvrir le tiroir d'une table de la salle , et , après y avoir cherché quelques minutes , elle en tira un véritable

chiffon, le compara à la dénonciation de Tempête, et remit l'un et l'autre papier dans le tiroir, en se disant : — C'est cela !

Cette infâme accusation d'avoir détourné de l'argent l'avait fait frémir des pieds à la tète , elle avait rougi , pâli ; mais quand elle eut reconnu l'écriture de Tempête , elle se sentit soulagée. Certainement elle ne pouvait pas penser qu'elle eût été accusée , et accusée d'une manière aussi lâche, par un homme honorable : il se serait pu cependant que quelqu'un digne d'estime eût été trompé sur son compte , et cette incertitude lui avait fait surtout bien du mal. Si elle l'eut conservée , elle en aurait souffert toute sa vie; mais elle en était délivrée. Cette basse injure n'était plus que celle d'un mauvais sujet méprisé de tout le monde. Ce n'était qu'une action indigne ajoutée à tant d'indignes actions; elle savait qu'elle n'aurait qu'à nommer l'auteur de la calomnie pour être encore plus pleinement justifiée, s'il était possible ; mais elle s'arrêta tout à coup devant cette pensée en regardant la petite fille de Tempête. Garder le silence sur l'ignominie de son père , c'était une charité qu'elle voulait ajouter à celles qu'elle prodiguait à cette enfant.

Romaine l'avait suivie , et , après avoir exa-

\i BORD DE LA Mil;. 229

miné en silence tous ses mouvements, elle se

jeta à son cou m souriant , parce qu'elle voyait que la maîtresse n'était plus si triste. — Pauvre petite innocente! pensa .M""' lleioiiard tout en répondant a sescaresses; ne dirait on pas qu'elle

me demande pardon pour son père''

Si Romaine s'était aperçue du changement heureux que décelait le visage de >!""' Mérouard, on doit bien penser que Jeanne et Hyacinthe le virent tout aussi clairement, et peu à peu la joie et la sérénité rentrèrent a l'Asile. Les leçons furent mieux écoutées , l'exercice du gradin l*i 1 1 plus animé, les récréations, aussi, redoublèrent de joyeux mouvement , et cette bonne journée eut pour complément la venue de M. Bartaud et d'Emile, aussitôt l'école terminée. Du reste, l'Asile n'avait pas cessé de recevoir des visites gaies et heureuses. Le maire, le curé, tous les membres du comité chargé de la surveillance des écoles et des asiles , vinrent témoigner à Mme Hérouard combien ils avaient été désolés des enquêtes qui leur avaient été recommandées. Elles étaient , du reste, d'autant moins pénibles pour eux, qu'ils avaient la conviction de les voir tourner au plus grand honneur d'une femme si indignement accusée ; mais il fallait qu'ils fissent

passer leur conviction dans l'esprit de ceux qui ne connaissaient pasl'accusée. Ils s'empressaient donc de venir lui présenter leurs excuses en lui exprimant toute leur joie. Tant de témoignages si flatteurs dissipèrent le chagrin de Mme Hérouard. Tranchevent avait , on n'en doute pas , pris , dès qu'il le put , le chemin de l'Asile.

— Et la noce , père ! lui dit Emile : elle sera pour le 12 bien sûr, à présent?

— Tu as raison , garçon , dirent Tranchevent et Jeanne ; nous pourrons à présent danser de bon cœur. —

Ce colloque était accompagné de regards pleins de contentement adressés à Mme Hérouard. Elle devait être bien heureuse , en vérité , et l'odieuse action de Tempête , après l'avoir troublée pendant quelques jours , lui causait un véritable bien , puisqu'elle voyait à cette occasion combien elle était aimée de tout le monde. La mention de la noce de Tranchevent et de Jeanne lui rappela que la lettre de Mme Astier contenait , a propos des futurs , un post scriptum, dont l'agitation de la journée lui avait fait oublier les termes. EUe savait qu'il s'agissait d'une commission pour les mariés , et elle r'ouvrait sa lettre pour leur lire

AU BORD M LA Mil'.. 231

le passage qui les intéressait , Lorsqu'à La grande joie de L'Asile Le Loquet se souleva encore, et un homme en veste grise, à boulons jaunes e1 collet de même couleur, descendit le perron,

portant une petite caisse de DOIS blanc, soigneusement liée et cachetée aux points où se croisait la ficelle. Toute la petite troupe s'élança curieusement autour du facteur de La diligence de Paris, ou plutôt autour de ce qu'il tenait : — Une boîte! quelque chose de caché, de mystérieux , d'inconnu ! Emile et Hyacinthe ne tardèrent pas toutefois à en savoir quelque chose, en lisant a la volée cette adresse : A Mme Hérouard , pour remettre à M. Tranchèrent.

Sur ces mots, Jeanne s'avança avec Tranchevent, et la boite, qui était assez lourde, fut remise , d'après la suscription , à Mme Hérouard, qui la passa au père d'Emile. Combien tous ces mouvements de la boite intriguaient les enfants ; on peut le concevoir. Aussi le sifflet fut-il bien nécessaire pour élargir un peu le cercle qui étreignait Tranchevent lorsque celui-ci , avec son couteau , fit quatre, parts de la ficelle, et souleva le couvercle que quelques clous retenaient. Quel émerveille-

ment lorsque vint à scintiller une chose inconnue à tous les enfants de l'Asile, ce qui est le fond le plus précieux d'un ménage qui se forme , de l'argenterie , des couverts étincelants !

— Un , — deux , — trois,— quatre, — cinq, — six ! Chacun de ces nombres fut prononcé en chœur par toute l'assistance ; c'était une véritable leçon de calcul. Oh! la demi-douzaine y était bien , une demi-douzaine de pesants couverts à filets , et tous marqués de ce chiffre un T et un J enlacés. Les deux enfants avaient aussi leur part, deux belles timbales d'argent, sur l'une desquelles était le nom de Hyacinthe , sur l'autre celui d'Emile, au-dessous d'un petit navire gravé dans la perfection ; mais ce n'était pas tout , et sous les couverts , sous les timbales, on trouva deux petits cahiers à couverture bleue. C'étaient deux livrets de la caisse d'épargne , pris au nom d'Emile et de Hyacinthe , et constatant chacun un dépôt de cent francs, que l'économie et la bonne conduite des titulaires pouvaient doubler , 'tripler , décupler avec les années.

C'est ce que Mme Hérouard répondit aux enfants de Tranchevent, lorsque, à l'aspect de

ces livres, ils avaient poussé un cri de joie. Hs étaient si studieux , que la vue seule d'un livre les transportait.

— Ces cahiers, mes «Mitants, sont de L'argenl aussi bien que les couverts; c'esl an premier fonds auquel vous ajouterez vos épargnes, et ce ne sera jamais sans vous rappeler l'origine de ces livrets qui sont un double souvenir, et du dévouement de votre père et de la reconnaissance des dames Asîier : reconnaissance et dévouement , deux sentiments bien nobles et bien dignes l'un et l'autre! »

Trancbevent trouvait ces présents d'une telle magnificence, qu'il déclara tout d'abord ne pas vouloir lesaccepter, parce qu'il n'avait fait qu'une chose toute naturelle , et qu'il n'avait pas pu ne pas faire , puisque son cœur le poussait. 11 refusait donc toute récompense; mais MneHérouard parvint à lui faire comprendre , à la grande satisfaction de Jeanne, qu'il ne pouvait refuser sans que ce fut pour les dames Astier un chagrin et une offense. Cette raison, la crainte de faire du chagrin surtout, le détermina à recevoir les cadeaux.

Emile et Hyacinthe , fort inquiets pendant cette délibération , furent transportés , et leur premier cri fut qu'il fallait se servir des tim-

baies le jour même. Jeanne aurait bien été du même avis pour les couverts, mais Tranchevent pensa que ces présents devaient être inaugurés, comme sans doute en avaient eu l'intention les donatrices, le jour même de la noce. Toutefois, le brave matelot ne voulut pas attendre aussi longtemps pour les remercier, et il pria Mme Hérouard de joindre à la lettre qu'elle leur écrivait quelques mots qu'il traça d'une main bien inhabile, d'une écriture lisible à peine, tant elle était mal formée et dépourvue de toute orthographe. C'est qu'à l'époque où il aurait pu apprendre, il n'y avait pas d'écoles ouvertes pour tout le monde. Le griffonnage de Tranchevent était, du reste, presque embelli par de naïves et sincères expressions venues du cœur. C'est ainsi qu'une belle àme peut donner de la grâce aux traits les plus difformes et aux corps les plus laids.

Rien ne s'opposait donc à ce que la célébration du mariage eût lieu le jour dit, le 12 novembre. On eût cru , en vérité , que le Ciel voulait contribuer à la solennité par le beau temps le plus rare a cette époque, à laquelle, d'ordinaire, le littoral de la Manche est froid , brumeux , battu par la tempête. La tempête, en effet, et de froides brumes avaieut attristé le commen-

au Bonn de i.\ mi R. 235

cemenl du mois; mais peu a peu le Ciel s'apaisa , s'épura, L'atmosphère devinl toute sereine, et un suave soleil vinl briller doucement sur L'horizon, à travers cette gaze d'or qqe^donnent pour voile à ses rayons Les plus belles matinées de L'automne. Toujours, au <1<;clin de l'année, il Luil quelques riantes journées au ciel et sur La terre. Ce sont les dernières lueurs de la lampe qui va s'éteindre; de doux et tendres regards de consolation , d'adieu : c'est Vètè de la Saint- Denis; Vétè de la Saint- Martin.

Or l'été de la Saint-Martin fut, plus que jamais, cette année-là, un été véritable, ou plutôt un printemps délicieux , et il eût été vraiment regrettable que le temps restât pluvieux, sombre, comme il lavait été presque jusqu'alors, puisque le repas de noces devait se donner à bord de V Emile. La pensée , peut-être un petit peu étrange , de donner pour scène , à cette fête , le pont du bâtiment, était d'origine toute nautique; elle était venue k Tranchevent, et tous les matelots y avaient applaudi : — On a à supporter des moments assez rudes sur ces planches, avaient-ils dit ci l'unanimité, et un petit peu de gaieté et de bon temps n'y fera pas de mal. — Jeanne trouva bien quelque chose à dire à

ce projet, mais son fiancé partagea le différend en lui accordant que, si le festin nuptial se faisait chez lui, sur V Emile , le bal aurait lieu chez elle, à Y Asile, mis par Mrae Hérouard à la disposition des noceiuc. Le mari, la femme eurent ainsi chacun leur part : c'était le prélude d'un bon ménage.

Une journée entière avait donc été employée à débarrasser, ici , le bâtiment du pécheur; là , le préau et la salle de l'Asile, de tout encombrement , tel que rouleaux de cordes , bancs , filets, gradins, barils, ustensiles de pèche, ustensiles de travail ; et , quand le capitaine Thomé et Mme Hérouard , assistés de Jeanne, eurent préparé , lui , la salle de festin , elle , la salle de danse , le maître voilier , le parrain de r Emile , s'empara du navire pour le tapisser à sa façon. Une immense voile fut tendue de lavant à l'arrière , pour figurer un plafond; et des voiles moindres , se déroulant tout alentour, furent bientôt devenues de blanches murailles. Enfin, quand le matin du 12 arriva, le lougre V Emile avait l'air d'un salon, de forme trop allongée sans doute ; mais on ne se serait néanmoins guère douté cà présent que l'on était à bord du lougre V Emile t s'il n'eût conservé, sous ses parures de salon, une indestructible

m BORD DE I I MER. 237

odeur de goudron, de marée et de Baumure C'est ainsi que, malgré les robes les plus élé gantes et les habits les plus recherchés, L'homme commun reste toujours commun , s'il n'a rien de distingué dans les manières , L'esprit , le cœur. Ou aura beau Le laver, L'enjoliver, chercher même à L'imprégner de parfum , la raque soit toujours le hareng : c'est ici bien Le cas du proverbe.

Quoi qu'il en soit, r Emile était , le 11 110vembre, plus coquettement paré encore que le jour du baptême. Le coq d'un navire en rade, habile cuisinier, ami de Tranchèrent , obtint de ses chefs la permission de venir apprêter le repas de noce , dont les plus magnifiques poissons devaient en partie faire les frais. Quant au couvert, M™* Herouard, et d'autres dames de la ville, qui connaissaient Jeanne, fournirent tout ce qui était nécessaire pour bien servir la table nuptiale , dressée pour trente personnes environ. La vaisselle et l'argenterie n'y manquaient pas , mais les couverts donnés par M""* Astier éclipsaient tous les autres. Aussi en fiton les honneurs aux principaux convives, après les mariés ; et Mme Thomé , Mme Herouard , la femme du maître voilier, et le capitaine , inaugurèrent avec Jeaune et Tranchevent le bril-

lant cadeau venu de Paris. Les timbales de Hyacinthe et d'Emile servirent aussi pour la première fois ; et, si les santés portées a l'aide de ces gobelets étincelants devaient avoir leur effet, certes, en ce moment et de longtemps, les dames Astier ne pouvaient être malades.

On s'était mis à table à midi, suivant le vieil usage qui se réfugie encore dans quelques coins de province où l'on collationne , où l'on soupe , et le soleil avait , tout le jour , frappé de ses tièdes rayons; il effleurait encore de ses dernières lueurs le plafond et les murailles de toile de la salle du banquet. Une chaleur suave comme celle d'une serre tempérée , régnait donc dans cette enceinte voilée, dont le couchant empourpré teignait en rose vif la transparence , et jetait sur la table un jour charmant ; mais aussitôt que l'astre de chaleur et de lumière se fut plongé dans l'horizon de l'immense rade , la fraîcheur se fit de plus en plus sentir.

La plupart des convives, habitués à ce qu'ils nomment galamment bon frais, ne s'aperçurent nullement de cette fraîcheur du soir, mais les dames commençaient à y songer, et bientôt 31uie Thomé , vieille, malade, et qui n'était venue que par amitié pour Jeanne et Tranche-

\i BORD DE l.\ Mil'..

veut, parla de se retirer :- i.i vous ue nous en pas seule, Madame, lui dit Trancheveut.

Est-ce ({Me nous n'allons pas tOUS , à présent . ,i

l'Asile, pour Le l > i i ! ** Nous vous eouduirous en grand cortège. —

En grand cortège, en effetj un matelot, violoniste distingué du port, prit La tête de la marche nuptiale, réglant son pas sur les airs Les plus gais du pays, et il n'était personne qui ne se mit au\ fenêtres , ou n'accourût sur Le seuil , pour voir dénier cette joyeuse bande, sautant et dansant plutôt qu'elle ne marchait ; il n'était personne qui , en voyant ce riant et bruyant cortège , ne se rappelât que bien souvent, dans ces mêmes rues , sur ee même pavé , passaient des processions lentes , muettes , solennelles, processions de matelots aussi, tristes débris des naufrages de l'Océan.

Il y avait cependant, à Carrière de la troupe des noceux , trois personnes qui marchaient bien lentement : c'était Mme Tliomé, appuyée d'un coté sur le bras de son fds, de l'autre sur celui d'Emile ; mais à peine la bonne vieille fut-elle rentrée chez elle, dans son grand fauteuil, que son petit guide partit comme un trait pour accourir à l'Asile, devenu salle de bal, et salle de bal aussi vaste qu'élégante. Le parrain

de l'Emile avait tendu sur le préau la grande voile d'unbriek, à la hauteur du plafond de la salle des exercices , de sorte que les danseurs avaient la plus vaste carrière ouverte à leurs sauts et gambades. Un splendide luminaire éclairait la fête, que M. "Bartaud ouvrit en faisant danser la mariée, puis Mme Hérouard. Elle n'était plus trop en âge de figurer dans un quadrille, mais, ce soir, il n'y avait pas d'âge qui tint; il fallait faire honneur à ces braves gens , en se mêlant à leurs plaisirs , et les dames Astier eussent bien certainement oublié , pour prendre part à la joie de tous, les constantes préoccupations de leur cœur.

:CTT I A MORT DK l. Il

Celui qui, devant faire un jour un long voyage, Attend, toujours attend pou dresser -on bagage, Tant qu'il n'est pas pressé par l'heure de partir,

Ressemble aux âmes obstinées Pour qui h dernière heure est, après tant d'années,

La seule heure de repentir.

Si Mme Astier et sa fille n'étaient point, par le fait, à la noce qui se célébrait dans F Asile, elles y étaient , du moins , présentes par la pensée, car Mme Hérouard leur avait donné tous les détails de ce qui se préparait pour cette

fête. Il s'en préparait, en ce moment, une bien plus grande encore pour elles. — Frédéric 4stier était en mer, revenant vers la France.

On sait que jamais ce malheureux exilé par le naufrage n'avait abandonné un seul instant un désir, une espérance, un plan quelconque d'évasion, et, pour y parvenir, il ne s'était fait aucun scrupule de s'appliquer de tous ses efforts à inspirer de la confiance a son soupçonneux tyran, le dictateur Francia. Il y était parvenu, et, deux ou trois fois déjà, Francia avait envoyé son hôte forcé , son ingénieur malgré lui , Frédéric , diriger des travaux hors de l'Assomption , sa prison si infranchissable jusqu'alors ; il ne lui avait pas même donné pour compagnon un de ses affidés , et cependant Frédéric n'en était pas moins rentré dans la ville. Cela se renouvela tant de fois, que son geôlier finit par ne plus juger les précautions nécessaires, et commit l'imprudence de ceux qui , ayant habitué un oiseau favori à revenir fidèlement dans sa cage , oublient qu'après tout il a des ailes , et le lâchent de plus en plus librement; mais, ses ailes, l'oiseau ne les a point oubliées , et un jour vient qu'il les ouvre ; il ne rentre plus, il plane dans les vastes et libres régions de l'air.

M BORD Dl LA Ml .;.

Frédéric Utier lit enfin comme l'oiseau. Le lictateur l'avait un jour chargé d'aller à plusieurs Lieues de la capital* r le plan

de quelques travaux , en compagnie d'un autre Français qu'il croyail avoir éprouvé aussi bien que Frédi ris, l'un et L'autre, ils avaient

bien arrêté d'avance un projet de fuil qu'ils se virent Loin de L'Assomption, hors de la portée de tous les regards, ils L'exécutèrent. Après avoir fait, à la faveur de la nuit et sans être a ibitants du pays, espions

forcés «le leur despote, un Long chemin à traies plaines, ils se trouvèrent le matin dans des parages presque inhabités, mais où ils pouvaient aller devant eux sans crainte, sans crainte des hommes , du moins. Ils ne marchaient point, du reste, au hasard, car ils suivaient le cours de la rivière du Paraguay, qui, après deux mois de marche sur ses bords ou de navigation à l'aide des canots des nations riveraines, devait les conduire à l'embouchure de la Plata, où ils ne pouvaient manquer de trouver un navire pour l'Europe, soit à Buenos-Ayres, soit à Montevideo.

Dans leur fuite ils n'avaient pu prendre que quelques effets d'habillement, une hou r se de pesos assez hien remplie pour qu'ils fussent

2 i i LA SALLE D'ASILE

à même de récompenser les services qu'ils auraient à demander aux sauvages dont ils traversaient les pays, et enfin payer leur passage. Ils n'avaient point nonplus oublié leur boussole. Frédéric s'était surtout précieusement muni des papiers que lui avait confiés M. Tebaud , le négociant d'Halifax; ces papiers que Tempête eût été si beureux de posséder, et qu'il aurait eus sans sa mauvaise action.

Virginie Astier, lorsqu'elle traçait les détails de la carte du Paraguay , était loin de supposer que ces régions si légèrement marquées , nuancées par sa plume ou son pinceau, ces vastes fleuves, ces plaines brûlantes, ces plages marécageuses , son père les traversait , tantôt par terre, tantôt par eau, soit sous la conduite des Guacourousou dans leurs embarcations légères, soit porté par les barques que les Indiens Charmas lancent sur le fleuve Paraguay, grossi par ses affluents, la Parana et l'Uraguay, qui en font l'immense Rio-de-la-Plata.

Les débordements de ces trois grands fleuves réunis opposèrent de nombreux obstacles à la marche de Frédéric et de son compagnon; mais enfin ils arrivèrent à Buenos- Ayres , la veille même du départ du trois- mâts la Finance pour les chères plages dont ce navire portait

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Le nom . La Frana ! \ caus< di ce nom . I déric l'eut choisi de préférence à toul autn ; il moula donc aussitôt à son bord. <>u partit dès le Lendemain, et L'on était à deux degrés à peu près au Large de L'embouchure de la Plata, quand, un malin, L'équi| g< et les] sagers remarquèrent, sur la déserte étendue des eaux , un bâtiment , un seul , dout La mardi irrégulière prouvait qu'il n'était dirigé par aucune main ; il allait à droite, à gauche, au courant des . L'on ne savait que penser de à bord de la France. Déjà Le capitaine et Les passagers apprêtaient Leurs Longues-vues , lorsqu'ils entendirent des coups de feu; puis ils virent luire dans le soleil des armes en mouvement.— Ou se battait.

Et Frédéric , ainsi que tous ceux qui avaient des lunettes d'approche, les braquèrent versée navire.

« C'est un baleinier, — dit le capitaine.

— La révolte est à bord... Voyez,... voyezvous ,... un homme jeté à la mer. — C'est affreux î

— Oui,... et un autre encore,... un antre!

— Il faut aller au secours de ces malheureux. — Vite !... vite!... les chaloupes a la mer! »

On s'empressa d'obéir à Tordre du capitaine ; mais les amarres et les poulies des embarcations résistaient , arrêtées par quelques obstacles.

Heureusement, le vent était favorable, et le brick conduit par le gouvernail, le baleinier poussé par les courants , se rapprochèrent bientôt assez pour qu'à l'œil nu on vit distinctement ce qui se passait à bord de ce flottant champ de bataille.

« Mais , mon Dieu . . . quel carnage ! . . . Il n'y a plus que deux hommes sur le pont 1 s'écria Frédéric.

— Deux hommes ! regardez donc bien , Monsieur, — il n'y en a plus qu'un à présent. — Voilà l'autre qui tombe dans la mer avec un coup de sabre à la tète.

— Au nom du Ciel! capitaine, reprit Frédéric , — voyez ce malheureux , il est blessé , mais il se soutient sur l'eau, — il nage... le laisserions-nous périr ?

— Non, certainement! non! »

Enfin une des chaloupes venait d'être mise a flot ; elle fila, à force de rames, vers le matelot , l'attrapa , le recueillit , et il fut hissé sur le brick.

Quant au baleinier sur lequel avait eu lieu

\{ BORD l»i: LA MER. '2 \~

vent qui s'éleva tout à coup l'emporta dans une autre direction, et il s'é loigna rapidement pendant que Ton recevait à bord de la France une des victimes de la révolte.

Frédéric Istier, qui avait intercédé le premier pour que Ton allai au secours de cet homme, l'ut le premier a aller au-devant de lui, ou plutôt des matelots qui le portaient,

Car il et lit presque évanoui.

Sa face d'une pâleur effrayante faisait ressortir encore le sang coulant abondamment de sa blessure sur ses joues; ses yeux étaient fermes comme ceux d'un mort , et le mouvement irrégulier de sa poitrine annonçait seul la présence de la vie, mais d'une vie fébrile, convulsive , expirante.

Dès qu'il fut couché dans la cabine du maître,le chirurgien vint le panser, mais, en même temps , témoigna par un sinistre mouvement de tête que ses soins étaient inutiles et appela près du mourant un prêtre qui se trouvait parmi les passagers.

Tout le monde se retira alors pour laisser libre ce solennel et suprême entretien de l'homme qui tombe et gémit, de l'homme qui relève et console.

Les passagers et l'équipage, se tenant à l'écart avec un pieux respect, contemplaient en silence cette scène imposante.

Le matelot blessé avait enfin repris quelque force. 11 balbutiait à l'oreille du prêtre des mots entrecoupés, et le prêtre, à chacune de ces paroles, levait vers le ciel des yeux aussi épouvantés que suppliants. — C'étaient donc de bien terribles révélations que celles qu'il recueillait ?

« A présent, continua le mourant d'une voix plus élevée , à présent que je vous ai tout avoué, et... je me sens soulagé d'un grand fardeau,... peut-être penserez -vous que découvrir aux hommes mon véritable nom, le nom d'une famille que j'ai déshonorée, ce sera une mauvaise action de plus. Ce nom, je l'ai caché jusqu'ici avec soin, mais... mon enfant... qui

est là-bas ma pauvre fille! elle peut être

moins misérable que moi. — Son aïeul... mon père... m'avait laissé sa fortune. Je l'aurais... si... mais... je vous l'ai dit... je ne pourrais le répéter 1 . . . Que ma pauvre enfant ne porte pas la peine de mon crime! Veuille le Ciel qu'elle recueille ce bien un jour! Et comment le pourrait-elle , si je laissais ignorer son nom... le mien, le nom de mon père? »

\i BORD DE LA MER.

I e malheureux se tut quelques instants... la mort était dans m voix, dan- ses traits, dans ses mains convulsivement agitées par L'agonie, adant, Taisant un effort puissant but luini, me : n enez ' approchez ! dit-il , en Be tournant vers L'équipage aussi attentif que devant Le pins solennel spectacle.

— Soyez témoins ..«pic. ma fille., se nomme Romaine Tébaud! et que moi... je suis Charles Tébaud . «lit Tempête, du port de...

— Charles Tébaud ! s'écria Frédéric Aatier, en se précipitant vers Le Lit du moribond, qui venait de prononcer, d'une voix moins assurée , le nom de la ville d'où il avait fui.

Et Le blessé, dont Les paupières étaient toujours restées baissées, les Leva; et, a peine son rd se fut-il arrêté sur Frédéric , qu'il poussa un cri si violent que chacun crut que c'était le dernier.

« Charles Tébaud! répéta Frédéric.

— Mon Dieu!... Et, se tournant vers le prêtre à genoux à son chevet : — O mon père! mon père !... un fantôme !

— Ce sont vos remords , mon fils ; demandez pardon au Ciel !

— Et à lui aussi . . . Mon Dieu ! . . . pardon ! . . .

pardon ! — Il joignait les mains en regardant Frédéric. — Pardon! oh ! pardon!

— Comment ne vous pardonnerais-je pas , malheureux? lui répondit Frédéric Astier en lui remettant les papiers de la succession de son père. — Reconnaissez-vous cette écriture?

— Ma vue est bien faible... à présent... — Vous avez donc été sauvé? — Mais cette écriture... je la reconnais... oh! oui!... C'est la signature de mon père. — Et il porta , d'une main tremblante , ces papiers à ses lèvres, Eh bien !

— C'est son pardon... c'est son testament... c'est votre bien... celui de votre fille...

— Et ces papiers... je le sais.... vous les aviez ... là . . . quand . . . ô mon Dieu ! . . . quand . . . vous étiez à... abord de V... Alcyon. »

A ce mot , Tempête se dressa comme un spectre , puis il retomba en disant : « Pardon ! oh !.. . pardon ! . . . — Madame. . . . Hérouard, . . . pardon!... — Et, d'une voix expirante... — Eomaine... Romaine... adieu! — Ayez pitié

de ma fille ! » Et il mourut en rendant à

Frédéric les papiers mouillés de ses dernières larmes.

Tout aussitôt un acte de décès , constatant le véritable nom de Tempête , fut dressé à bord ;

\i BORD DE LA MER. '2.M

el Frédéric A.stier, admirant cet arrêt <!«• la Providence , qui avait voulu «pic <•< i homme vint mourir devant Lui, sa victime, Frédéric prit pieusement part aux prières que l'on récita sur ce corps avant de le rendre a la mer, à laquelle on l'avait arraché pour quelques heures.

Ainsi , il avait fallu La mort pour décider Tempête au repentir.

Frédéric ne tarda pas à lever une eopie authentique de Pacte de décès de Charles Tébaud, et cette précaution fut sage, on le verra. La mission dont il avait été chargé par L'aïeul au lit de mort, puis par le père expirant dans les remords les plus affreux , eette mission sainte et réparatrice devenait encore plus belle pour Frédéric, depuis qu'il savait qu'elle aurait pour résultat le bien-être , le salut d'une pauvre or pheline.

Bien des fois, dans les longues conversations de l'Avant , les matelots se demandaient quelle avait pu être la cause de la révolte du baleinier , et ils regrettaient bien que le matelot qu'ils avaient recueilli n'eût pas vécu assez longtemps pour contenter leur curiosité en ce point. Cette révolte, le prêtre le savait, avait été le dernier crime de Tempête. C'est lui qui avait ourdi la conspiration , avec le projet bien

arrêté de se rendre maître du navire; ear il était, plus que jamais, possédé de la soif de l'argent, depuis qu'il avait découvert qu'il aurait pu être riche. C'est à son instigation que le capitaine fut le premier jeté a la mer : quelle fut donc sa colère lorsqu'il vit se dresser devant lui deux prétendants, le matelot qui, en France, l'avait engagé à venir à son bord , et le timonier, le maître du gouvernail ! Ce dernier, tout à son projet ambitieux , ne se tenait plus a la barre, et le baleinier, à bord duquel était la guerre civile , allait comme il plaisait aux flots et aux vents de î .:• conduire.

Ce fut en ce moment que l'équipage de la France l'aperçut, errant de çà et de là, et les deux seuls hommes que le carnage avait laissé abord, c'étaient Tempête et son antagoniste, d'aujourd'hui , son ami d'autrefois, le matelot de la taverne. Le sort de Tempête nous est connu; quant à son digue compagnon, s'il n'a point péri, par le naufrage, sur ce navire qu'il ne pouvait guider et manœuvrer seul, il a du être arrêté et pendu , comme pirate et assassin , a la grande vergue du premier vaisseau qui l'aura rencontré.

Le brick la France devait relâcher quinze jours environ à Rio- Janeiro , et cette relâche

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eu! lieu, en effet, au grand désespoir de I m déric. i ne fois !h>i^ <!< $ étreinte g de la main de fer qui Le retenait au Paraguay , il eût voulu être, en une heurt . an instant , au milieu de cette famille qu'il avait si Longtemps aspiré à revoir. Chacune des journées de sa lente marche de L'Assomption à la cote, chacune des heures de sa traversée de Buenos- V} res à Rio- Janeiro, avaient été Longues comme les heures . Les journées que mesure et compte L'impatience. Six semaines encore de mer Le séparaient de son pays, et cet intervalle, il fallait Le prolong Le prolonger d'une manière désespérante, par une quinzaine d'oisiveté, une quinzaine pendant laquelle on ne filait pas un seul nœud vers la France.

Oh! si un autre navire lût parti pour Le pays, Frédéric serait monté a son nord sans hésiter, car il souffrait de ce retard une angoisse véritable, une véritable fièvre, et, dans ses rêves, dans ses \eilles, lui apparaissaient sans cesse sa m sa femme ; il les reconnaissait ; bien qu( » d'eux depuis dix ans , il les reconnaîtrait au pre • miercoup d'oeil, il en avait la conviction. Toujours, les suivant du regard de la pensée , il avait ainsi suivi en quelque sorte l'effet de la marche du temps sur leurs traits. « Mais moi! se disait-

2j4 la salle d asile

il, me reconnaîtront-elles aussi facilement? Le soleil doit m'avoir hàlé au point de me rendre méconnaissable, et les tourments , les fatigues ont sans doute vieilli ma figure plus rapidement que n'ont marché les années. >»

Or, un jour qu'en se promenant sur le port il se livrait à ces réflexions , et restait convaincu d'une triste chose , c'est qu'en rentrant sur le seuil de sa maison , il faudrait décliner son nom comme un étranger , un de ses compatriotes , établi en Amérique , et qui ne l'avait pas vu depuis quinze ans , l'aborda en le saluant par son nom. — Quel bonheur ! se dit Frédéric ; elles me reconnaîtront ! — Enfin, le terme de la relâche arriva ! le navire remit à la voile pour venir directement au Havre, et, vers la fin de mars, il avait doublé le cap Finistère. Le 30 mars aussi, V Emile prenait la mer pour se rendre à la pèche au maquereau; et, malgré les instances de M. Bartaud et de 3Ime Hérouard , Emile était monté à bord de ce frère de nom , dont il avait été salué l'ange gardien. Tranchevent aurait bien volontiers cédé aux supplications de Jeanne qui eût voulu retenir Emile, et il eût , lui-même , bien mieux aimé le savoir à terre, dans l'école ou à l'Asile, par l'affreux temps d'équinoxe qui battait la mer; mais le

m BORD M l I mm:. 255

capitaine, l'équipage, son Qlfl Burtoul , Le pressèrent tellement, qu'il consentit. Emile partit donc, accompagné des voeui de >!"" Tbomé, de >1" Hérouard, < ! « * Hyacinthe; puis Jeanne lui Buspendil au cou, sur Le navire même, et au moment de La séparation , cette image «le l'archange Raphaël , pieux ornement de L'enfance de Frédéric tatier, et donnée, comme

On le sait, par M""' Astier a Tranelie\ent , en

de reconnaissance.

t.e \ent , soufflant du sud-sud est , ("tait favorable pour la sortie du port; ear V Emile se rendait à l'ouest, sur les fonds de pêche qui sont au large des cotes de Bretagne, entre celles du département dUle-et- Vilaine et celles du Finistère, c'est-à dire à l'entrée de la Manche, là même où l'Océan se précipite dans ce passage, et y roule à l'étroit entre des roches et des écueils. La mer est doue plus tourmentée encore là que sur tout autre point du détroit; aussi voit-on dans ces parages la Baie des Trépassés , et plus d'un gouffre nommé CEnfer'.iiyà un banc de rochers appelé (a Chaussée de Sein , près duquel il est de tradition immémoriale de se mettre en prières , tant le navigateur y court de périls , et Ton vous montrera sur la côte plus d'une chapelle l'ondée , disent les

vieux historiens , afin d'intercéder pour les âmes de ceux qui périssent sur la côte de Bretagne.

C'est vers ees rivages menaçants que V Emile se dirigeait , mais bientôt sa marche cessa d'être aussi rapide : le vent ayant subitement changé, il fallait des efforts inouïs, non point tant pour avancer que pour n'être point rejeté violemment au point de départ. Plus d'nuefois le bâtiment fut contraint de se mettre à l'abri dans une anse, une crique , soit sous la chapelle de Notre- Dame -du- Pardon , soit sous celle de >~otre- Dame-de-Salut. Plus loin, il lui fallut se mettre à l'abri au pied de l'oratoire de Notre-Dame-de- Pitié, de >~otre-I)auie-de-Gràce;et, en péril dans les rochers du Calvados et du cap de La Hogue, il eut recours à jsotre-Daine-de-Délivraude et cà celle de Bon-Secours. — Ainsi une grande partie du mois d'avril se passa, pour V Emile , en luttes avec les vents contraires et les flots soulevés.

— Si le maquereau aime le mauvais temps, disait alors Emile à son père , en se tenant intrépidement au m i lieu des plus violentes bourrasques, il doit être content , j'espère ! — Et Tranchevent, quand son fils se montrait si tranquille et si gai, était fier de lui voir tant de courage. Le

w BORD DE LA Ml l;.

calme t la sérénité d'Emile, Livrant ses beaux cheveux châtains aux coups de la tempête, el

se plaisant a les \<>ir flotter dan- Lee rafales, exerçai! une bonne influence mm- Les marinspécheurs. Os se disaient : L'ange gardien n'a

pas pour' c'est qu'il n'y a pas de risqui

El alors, à la nuit, alors que le vent redoublait de violence, el que la mer grossissait en proportion, ils lançaient avec confiance leurs lilets, dans Lesquels les feux allumés sur le navire attiraient les bandes de poissons, qui, croyant venir trouver Le jour et Le beau temps, ne trouvaient que la captivité et la mort. C'est ainsi qu'autrefois, sur ces mêmes cotes de Saint- Pol-de-Léon et de Cornouailles, au large desquelles l'Emile péchait en ce moment, les habitants, inhospitaliers allumaient des phares trompeurs pour attirer au milieu des éeueils Les navires en détresse : les malheureux se croyaient hors de péril, et ils accouraient pour faire naufrage, pour voir piller leur chargement, souvent pour périr par le fer des habitants des côtes.

Du reste les immenses troupes de poissons se trahissaient d'elles-mêmes dans ces nuits sombres. Le brocart d'argent et de nacre, dont est splendidement vêtu le maquereau, reflète à la surface de Peau un vaste sillon lumineux qui

permet aux pécheurs de jeter leurs filets dans la direction que suivent ces armées étincelantes. Ces vastes réseaux , d'une superficie de soixante brasses, restent dans la mer jusqu'au point du jour, et , dès l'aube, tout l'équipage doit être sur pied pour les retirer, à moins que la force irrésistible des vagues ne les ait emportés avec leur capture redevenue libre.

L'Emile n'avait pas encore éprouvé ce fatal accident, et' déjà , plus d'une fois, on avait amené à bord des pèches miraculeuses; mais plus elles étaient abondantes , plus elles faisaient courir de risques à l'équipage. Que l'on se figure l'opération d'arracher à une mer, d'autant plus résistante qu'elle est agitée , un filet chargé de seize ou vingt milliers pesant, et cela lorsque l'on n'a pour point d'appui qu'une embarcation tout à fait penchée sur le côté. Tel est l'effet que produit tout le poids de l'équipage travaillant sur le même point , que les lames , qui battent la bande opposée, passent quelquefois par-dessus le tillac , qu'elles encombrent , en menaçant d'emporter quelques-uns des travailleurs.

Et quand , sur nos tables paisibles et joyeuses , on sert le poisson si péniblement , si dan-

\i BORD DI I I Mi.r. . 2.V)

gereusement «1 ispu ti* a la mer , <>n ne songe Beulemenl pas a implorer la protection «l'en haut pour Les pauvres pécheurs!

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