SCÈNE IV * JÉSUS, LES Disciples
PIERRE, descendant
Maudit soit ce pays! Que la peste s'y vautre! Et que la sauterelle y tombe, avec son bruit!
JACQUES, de même.
Que la nielle sur l'arbre abolisse le fruit, Ou que le ver l'attaque au fond de la réserve !
ANDRE, de même.
Et que la femme avorte et que Thomme s'énerve! Qu'ils connaissent toutes les soifs, toutes les faims! Que tous leurs ennemis viennent sur leurs confins. Et qu'il ne reste rien de leurs villes rasées !
PIERRE
Que jamais, jamais plus, sous les bonnes rosées. Vous ne vous incliniez et vous ne murmuriez, Citronniers, amandiers, grenadiers et mûriers! Que jamais plus sous les fruits lourds l'arbre ne crie!...
JÉSUS
Les bénédictions de Dieu sur Samarie !
/ (Il descend.)
Quoi, Rabbi? Mais ces mots de toi, que je retins : « Évitez les Gentils et les Samaritains. Ne prêchez qu'aux brebis d'Israël!... »
ANDRE
Tu paraissais haïr ces païens
Oui, toi-même
JESUS
Je les aime,
PIERRE
Je te les entendis cependant prononcer, Ces paroles. Pourquoi?
JÉSUS
C'était pour commencer.
Vous n'aviez pas encore assez large poitrine Et je ne pouvais toute y loger ma doctrine. Si je vous avais dit d'aimer jusqu'aux Gentils, Vous vous seriez scandalisés, mes chers petits. Pouvais-je sans danger, dans votre ombre première, Faire entrer brusquement tout mon flot de lumière? A vous, faibles, verser d'un coup tout mon vin fort? Non, certe, et c'est pourquoi j'étais prudent d'abord : Je filtrais le rayon, je mesurais la dose, Je n'osais tout livrer. Mais voici l'heure. J'ose.
ANDRÉ
Quoi! de n'être pas Juif, cela n'empêche rien?
JÉSUS
Elisée a guéri Nahaman le Syrien.
PIERRE
Quoi! nous devons aimer ces gens de Samarie?
JÉSUS
Et vous les aimerez, puisque je vous en prie.
PIERRE
Que nous demandes-tu, Rabbi?
JÉSUS
D'être parfaits.
On se sent allégé quand on porte mon faix. Portez-le. Chérissez le prochain.
PIERRE
Ce qu'on nomme Le prochain, est-ce donc-un vil païen?
JÉSUS
Un homme.
Qui de Jérusalem allait à Jéricho, Rencontra des voleurs. On le frappe, on le blesse. Ses cris demeurent sans écho Et, le croyant mort, on le laisse.
Il n'est plus qu'une plaie, il gît; Le sang fuit de son corps comme le vin d'une outre... Passe un prêtre. Il voit là ce corps, ce sol rougi :
Il passe outre.
Passe un lévite. Il voit cet œil où meurt le jour :
Il passe outre, à son tour.
Passe un Samaritain. Il voit la pauvre tête :
II, s'arrête.
Il saute de sa mule; il s'empresse; en versant Du baume mêlé d'huile, il étanche le sang; Il prend doucement sous l'aisselle L'agonisant,
Puis il le monte sur sa selle, Le porte à Tabri, le descend, Le fait coucher, le veille encore.
Et le lendemain à l'aurore.
Ayant mandé les hôteliers Et leur ayant donné d'avance Deux deniers.
Il leur dit : a Je m'en vais. Mais, pendant mon absence. Qu'on en prenne soin, qu'on le panse; A mon retour, je compte bien Payer le surplus de dépense. »
Et puis il s'en va, ce païen !
— Voulez-vous maintenant me dire, en conscience, Du malheureux mourant délaissé comme un chien Lequel par sa conduite Fut vraiment le prochain.
Le prêtre, le lévite.
Ou le Samaritain?
Mais..