‹ La Samaritaine, évangile en trois tableaux en vers. Représenté pour la premiere fois a Paris, sur le Théâtre de la Renaissance, le mercredi saintChapitre 11 sur 36 · PIERRE JÉSUS · texte numérisé non relu

PIERRE JÉSUS

Avez-vous compris?

JACQUES

Certe!...

JEAN, à Jésus, le guidant vers la margelle du puits.

Assieds-toi. Respire.

Les chemins furent longs et pierreux.

ANDRÉ

Et le pire C'est qu'on dit les voleurs terribles, par là-bas... Un surtout... Je ne sais plus son nom...

JESUS, doucement.

Barabbas.

JEAN, s'agenouillant prés de lui.

Tu t'es interrompu pour demander la route

Quand tu nous expliquais — continue, on écoute ! —

La Fable de celui qui semait son terrain.

JÉSUS, souriant.

Que faut-il expliquer?

JEAN

Qu'est-ce que le bon grain?

JÉSUS

C'est celui que je sème.

PIERRE, s'asseyant à ses pieds.

Et le champ?

C'est le monde.

ANDRÉ, de même.

La moisson ?

JÉSUS

C'est tous mes élus, la moisson blonde.

JACQUES, de même.

L'autre grain ?

JÉSUS

C'est celui que sème le méchant Qui, dès que vous dormez, vient vite dans le champ.

Les moissonneurs enfin, maître?

JÉSUS

Ce sont les anges :

Car c'est là-haut, mes chers épis, que sont les granges !

PIERRE

Je ne dormirai plus pour garder la moisson !

JÉSUS

Tu dormiras encore. — Et de celte leçon

Retenez bien surtout qu'il faut que l'on tolère :

Aussi n'arrachez pas l'ivraie avec colère.

De peur que vous n'alliez, dans le même moment.

En arrachant l'ivraie arracher le froment.

NATHANAËL, avec une gourmandise triste.

Le froment !... Ça sent bon, quand on vient de le moudre! J'ai faim.

JÉSUS

Demande au ciel qu'il laisse se résoudre Ce nuage qui passe en manne au goût de miel I

PIERRE

Et tu crois?...

JÉSUS

Mais oui. Toi, Pierre, demande.

PIERRE

Au ciel?

JÉSUS

Oui.

PIERRE

Et la manne, alors, pleuvra?...

JÉSUS

Blonde et friande.

PIERRE

Mais...

Demande.

PIERRE

Pourtant..,

JESUS

Demande.

PIERRE

Je...

JÉSUS

Demande.

Ciel, fais pleuvoir sur nous ce miel aérien Qui plut sur les Hébreux, jadis.

(Un temps.)

11 ne pleut rien.

JÉSUS

Parce qu'à la demande il se mêlait un doute.

Si vous aviez la foi, si vous l'aviez bien toute.

Vous diriez à ce mont : « Marche, énorme rocher ! »

Et le Mont Garizim se mettrait à marcher.

Hommes de peu de foi, cherchez tout seuls des vivres...

Moi je vais lire ici, — dans d'invisibles livres.

Allez tous : Pierre, André, Jacques, Nathanaël,

Judas.

(Ils s'éloignent. — Jésus à Pierre, qui sort le dernier, tout déconfit.)

Oui, Pierre, un jour, les anges de mon ciel T'ayant rassasié du vent de leurs écharpes. Te désaltéreront d'un murmure de harpes ; L'âme se nourrira de souffles et d'accords !... En attendant, cherchez la pâture du corps !

(Les disciples se dirigent les uns vers la ville, les autres vers les champs. Jésus reste se ul.)

Je suis las!... Il le faut!... Il faut, sans fin, que j'aille. Et que soit, pour mes mains, griffante la broussaille. Et, pour mes pieds, que les cailloux soient aiguisés!... Mais le salut jaillit de mes membres brisés Comme le vin des grains écrasés de la vigne, Et cette lassitude heureuse, elle est le signe Qu'ici va s'accomplir quelque chose de bon:

Car toujours, ô mon Dieu, de ton fils vagabond Chaque fatigue aura quelque suite divine. Et je sens, puisqu'ainsi je souffre, je devine, Puisque d'épuisement je suis presque mourant, Que quelque chose ici va s'accomplir de grand ! ... Les rayons tombent droit; voici la sixième heure.

— Un chant de flûte vient dans le vent qui m'effleure.

— Une femme... Elle sort de Sichem... D'un pas lent, Elle vient. Elle vient au puits. L'air est brûlant...

(Il s'est rassis au bord du puits.)

Même, elle est assez près déjà pour que je voie Le triple collier d'or, la ceinture de soie, Et les yeux abaissés sous le long voile ombreux... Que de beauté mon Père a mis sur ces Hébreux !

— J'entends tinter les grands bracelets des chevilles. Voici bien, ô Jacob, le geste dont tes filles Savent, en avançant d'un pas jamais trop prompt. Soutenir noblement l'amphore sur leur front.

Elles vont, avec un sourire taciturne.

Et leur forme s'ajoute à la forme de l'urne.

Et tout leur corps n'est plus qu'un vase svelte, auquel

Le bras levé dessine une anse sur le ciel !...

(A ce moment la Samaritaine paraît en haut du sentier.)

Immortelle splendeur de cette grâce agreste!

Je ne peux me lasser de l'admirer, ce geste

Solennel et charmant des femmes de chez nous.

Devant lequel je me mettrais presque à genoux

En pensant que c'est avec ce geste, le même.

Que jeune, obscure et douce, ignorant que Dieu l'aime.

Et n'ayant pas reçu dans un grand trouble encor

La Salutation de Tange aux ailes d'or,

Ma mère allait porter sa cruche à la fontaine.

Elle a beaucoup péché, cette Samaritaine Mais l'urne, dont a fui le divin contenu. Se reconnaît divine à l'anse du bras nu !... — Elle chante en rêvant à des amours indignes.

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