‹ La sandale ailée, 1903-1905Chapitre 25 sur 52 · PÉGASE AU SATYRE · texte numérisé non relu

PÉGASE AU SATYRE

Rustique compagnon que jadis j'eusse fui,

Je viens à toi, puisque les hommes, aujourd'hui,

Vivent indifférents en leurs villes de marbre

Au vent qui passe d'herbe en herbe et d'arbre en arbre,

Car ils ne savent plus chanter comme autrefois

Le spectacle divin de la plaine et des bois,

La montagne, la mer, les fontaines, les roses,

Et leurs yeux sont fermes à la beauté des choses !

Au moins, toi, fils difforme et rustique des dieux,

Tu conserves encor. Satyre au po;l boueux,

La trace d'avoir bu à genoux dans la vase

De la source tarie, et ta face où s'écrase

Ton nez camus, encor, garde un reflet vermeil

D'avoir mordu la grappe et dormi au soleil,

Et toi seul, maintenant, connais peut-être encore

Le mystère oublié de l'aube et de l'aurore I

Et c'est pourquoi je viens à toi, humble témoin

De tout ce que l'on a quitté pour d'autres soins,

Toi dont les doigts salis, pourtant, savent peut-ôlre

Guider le souffle long et grave qui pénètre

Au fond du creux roseau de la flûte et en sort

Harmonieuse gamme où le son prend l'essor ;

Et c'est pourquoi, malgré que ta peau soit velue.

Malgré ton pied de bouc et ta tête cornue.

Le glorieux cheval dont le vol est divin,

Présentant doucement sa crinière à ta main,

Pliant son fier jarret et courbant l'encolure,

A toi, dernier chanteur dont la bouche est impure,

En ce matin d'avril encor tout étoile,

Pégase, qui hennit, ofl^re son dos ailé I

LA SANDALE AILEIÎ

PHRîXUS

Nous étions trois, Hélops, Mimas et moi Phrixiis Qui parle, et, d'entre tous, seuls nous étions venus Jusque ici, tandis que le reste de la harde, Argéios, Aphidas, qui boitait d'une écliarde; Et Ghromis, de qui Tâg-e a fait le pas plus lent, Et Cjllarus, qui part le premier en avant Et dont l'haleine courte est lasse la première, Et Dictys et Helès demeuraient en arrière. Et ce fut ainsi, seuls, que jusqu'à cet endroit Nous parvînmes, Mimas avec Hélops, et moi

Qui marchais le premier et qui voyais mon ombre S'allonger devant nous sur l'herbe aux fleurs sans nombre De qui je respirais la douce odeur mêlée A la verte fraîcheur de la verte vallée.

0 solitude î 0 site agreste ! 0 lieu charmant I Que de fois t'ai-je vu du fond de mon tourment La montag-ne pesante où scintille la neige De son flanc maternel t'abrite et te protège En ton calme silence et ta félicité.

Mais pourquoi fallait-il que ta fraîche beauté, Douce à mon souvenir, fût amère à mon cœur Et qu'il lui dût, hélas! la secrète douleur De sentir désormais se mêler dans ma vie A mon destin terrestre une divine envie ?

Eux, Hélops et Mhnas, sans doute ils oublieront Car leur esprit est lourd si leur jarret est prompt, Mais moi, j'ai conservé toujours sous ma paupière Un éblouissement de songe et de lumière

LA S.VNDAIE AILEE 87

D'avoir vu sur le pré, debout dans le soleil, Ce g-rand Cheval au poil éclatant et vermeil Qui, soudain, au bruit de nos pas, leva la tête Et, dressée à l'écho son oreille inquiète, Fit un bond en ouvrant tout à coup sous nos yeux Ses deux ailes de pourpre à son dos fabuleux, Et qui, mâchant encore un laurier dans sa bouche, Se cabra, hennissant, et s'envola, farouche !

Jadis, j'étais heureux d'être semblable aux miens. Sans désir, je vivais aux champs thessaliens, Satisfait de mon sort et content de ma force, Par la croupe, cheval, mais homme par le torse, Centaure! et j'écoutais fièrement dans l'écho Retentir et sonner mon quadruple sabot.

Un sang* double et divers se mêlait dans mes veines. J'aimais les bois, les monts, les torrents, les fontaines, La sueur qui mouillait mon poil et, sur ma peau, Attestait noblement mes robustes travaux. Mon bras nerveux tendait l'arc et lançait la flèche, Ma soif, heureuse alors, buvait à l'outre fraîche,

Et j étais plein d'org-iaeil si j'avais terrassé A la lutte Aphidas, Ghromis ou devancé Cyllarus, Argéios ou Dictys à la course, Et mes yeux, reflétés au miroir de la source, Contemplaient en riant, de sa g-loire étonné, Mon visage barbu, d'un pampre couronné!

Maintenant, me voilà morose et solitaire, Hélas ! Dans le passé, je regarde en arrière : Où sont les compagnons de mes rustiques jeux ? Hélops avec Mimas est retourné vers eux, Et moi, depuis ce jour, j'ai marché sans repos Si loin que, sous ma chair, on compterait mes 03 A parcourir le bois, la montagne et la plaine, Du roc escaladé sans y reprendre haleine Jusqu'au fond du ravin où gronde le torrent, La corne s'est usée à mon sabot errant. Et j'ai deux fois atteint les rives de la mer. Mais enfin aujourd'hui en ce vallon désert Où le même hasard a ramené mes pas.

Je m'arrête à jamais et couche mon flanc las

Dans la divine odeur de son herbe fleurie

Et j'attends allongé sur sa verte prairie

Que ce dernier soleil ajoute un dernier soir

A mon inconsolable et morne désespoir

Car, au ciel matinal comme au ciel étoile,

Je n'ai jamais revu le blanc Cheval ailé,

Et c'est pourquoi tu vois, mécontent et farouche,

Le sanglot à la gorge et le sang à la bouche,

Mourir, ô Voyageur, en ces illustres lieux.

Le Centaure Phrixus, de Pégase envieux.

LA SANDALE AILKK

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