LUNE
Un jour je serai las de vous, ô Lune rose, Lumineuse déjà en un ciel encor clair, Et qui, lente, sereine et mollement écloses Montez à l'horizon au-dessus de la mer.
Je serai las de vous et las de votre face, Dont le profil aigu qui s'incurve en croissant, S'arrondit pour former au milieu de l'espace Votre visage d'or, de cristal ou d'argent.
LA SANDALE AILLS K;^
Je serai las de vous et baisserai la tête Vers ce sable qui cède aujourd'hui sous mes pas En songeant que demain sur sa grève parfaite Mon empreinte sans but ne se marquera pas.
Pourtant, j'ai bien aimé, ô Lune diiTércnte,
Ta lumière fidèle et tes regards divers,
Et, dans les ciels nombreux où ta course est errante,
J'ai salué souvent ton astre par mes vers.
Je t'ai vue, éclairant de ma terre natale Les villes, les coteaux, les fleuves et les bois, Lune, et je t'ai connue aussi, orientale, Au-dessus des cyprès et des minarets droits.
l40 LA SANDALE AILÉE
Sur ce qui fut Bjzance et ce qui fut Athènes, J'ai vu tes beaux rayons, de la hauteur des nuits, Descendre et reposer leurs lueurs incertaines Sur les jardins en fleurs et les marbres détruits,
Et sous l'enchantement de ton silence, ô Lune, J'ai vu Rome dormir en son éternité.
Et Venise, à demi baignée en sa lag'une, Toute chaude du jour, rire de volupté.
Lune, dans les ag-rès d'un navire qui roule Par delà l'Océan, vers un monde nouveau. Je te revois, dansante au branle de la houle Et mêlant ton feu pâle aux couleurs des fanaux ;
Sur un fleuve qui gronde et tombe en cataracte Et qui remplit l'écho d'un tonnerre gelé Je revois, clair et dur au froid qui le contracte, Ton disque étincelant dans un ciel étoile ;
LA SANDALE AILEE l4l
Et, sur la molle terre où pousse la liane Aux arbres limoneux de l'humide forêt, Je me souviens de toi, aux nuits de Louisiane Où tu mirais ta face au miroir des marais.
Peut-être en plus d'un ciel te cliercherai-je encore Jusqu'à ce que mes yeux indifférents et las Se ferment pour ne plus savoir à quelle aurore Ton astre à son déclin aura conduit mes pas?
Lune, du sable pur de quelque beau rivage Ou par la vitre étroite au mur de la maison, Quand mon reg-ard verra ion lumineux visage Pour la aw*mère fuis Hiontci à l'horizon,
Je ne regretterai de tes heures limpides
Que celles dont l'inslant fugitif fut compté,
Au battement plus prompt de mon cœur plus rapide,
Par le jeune Désir ou par la Volupté.
LA SANDALE All.îîs l/jS