‹ La sandale ailée, 1903-1905Chapitre 40 sur 52 · MADRIGAL · texte numérisé non relu

MADRIGAL

Viens écouter les fontaines Derrière les buis égaux ; Versailles aux vasques pleines Est bien la Cité des Eaux.

Une onde noble et diverse L'enchante encor de ses jeux, Et ces bosquets qu'on traverse Sont habités par des Dieux !

LA SANDALE AILEE iBq

Mais, des bassins qu'on admire, Nul ne me semble plus beau Que ton miroir, quand il mire Ton visage dans son eau.

UACGUEIL

Tous deux étaient beaux de corps et de visag'es,

L'air francs et sages

Avec un clair sourire dans les yeux,

Et, devant eux,

Debout en leur jeunesse svelte et prompte,

Je me sentais courbé et j'avais presque honte

D'être si vieux.

Les ans

Sont lourds aux épaules et pèseùt

Aux plus fortes

De tout le poids des heures mortes,

Les ans

Sont durs, et brève

La vie et l'on a vite des cheveux blancs ;

Et j'ai déjà vécu beaucoup de jours.

Les ans sont lourds....

Et tous deux me reg-ardaient, surpris de voir

Celui qu'ils croyaient autre en leur pensée

Se lever pour les recevoir

Vêtu de bure et le front nu

Et non pas, comme en leur pensée,

Drapé de pourpre et lauré d'or

Et je leur dis : « Soyez tous deux les bienvenus. »

Ce fut alors

Que je leur dis :

« Mes fils, quoi vous avez monté la côte

Sous ce soleil cuisant d'août

Jusqu'à ma maison haute,

O vous

LA SANDALE AILÉE i65

Qu'attend là-bas peut-être au terme du chemin

Le salut amoureux de quelque blanche main!

Si vous avez pour moi allongé votre route

Peut-être, au moins mes chants vous auront-ils aidés,

De leurs rythmes présents en vos mémoires,

A marcher d'un jeune pas scandé ?

Je n'ai jamais désiré d'autre gloire

Sinon que les vers du poète

Plussent à la voix qui les répète.

Si les miens vous ont plu : merci,

Car c'est pour cela que, chantant

Mon rêve, après l'avoir conçu en mon esprit,

Depuis vingt ans,

J'habile ici. »

h]t, d'un geste, je leur montrai la chambre vide Avec son mur de pierre et sa lampe d'argile Et le lit où je dors et le sol où, du pied, Je frappe pour apprendre au vers estropié A marcher droit, et le calame de roseau Dont la pointe subtile aide à fixer le mot

l66 LA SANDALE AIL^E

Sur la tablette lisse et couverte de cire

Dont la divine odeur le retient et l'attire

Et le fait, dans la strophe en fleurs qu'il ensoleille,

Mystérieusement vibrer comme une abeille.

Et je repris :

(( Mes fils,

Les ans

Sont lourds aux épaules et pèsent

Aux plus fortes

De tout le poids des heures mortes.

Les ans

Sont durs, la vie est brève

Et l'on a vite des cheveux blancs..

Si quelque jour.

En revenant d'où vous allez,

Vous rencontriez sur cette même route,

Entre les orges et les blés,

Des g'ens en troupe

Montant ici avec des palmes à la main,

Dites- vous bien

Que si VOUS les suiviez vous ne me verriez pas Comme aujourd'hui debout en ma robe de laine Qui se troue à l'épaule et se déchire au bras, Mais drapé de pourpre hautaine Peut-être — et mort Et lauré d'or ! »

Je leur ai dit cela, pour qu'ils le sachent,

Car ils sont beaux tous deux de corps et de visages.

L'air francs et sages

Avec un clair sourire aux yeux,

Parce qu'en eux

Peut-être vit quelque désir de gloire,

Je leur ai parlé ainsi pour qu'ils sachent

Ce qu'est la gloire,

Ce qu'elle donne,

Ce qu'il faut croire

De son vain jeu,

Et que son dur laurier ne pose sa couronne

Que sur le front inerte et qui n'est plus qu'un peu

Déjà d'argile humaine où vient de vivre un Dieu.

Mais qu'importe sa vie à qui peut par son rêve Disposer de l'espace et disposer du temps ! Qu'importe, puisque j'ai, d'une illusion brève, Satisfait à jamais mon désir d'un instant,

Et qu'à travers Stamboul et dans la verte Brousse J'ai ressenti l'attrait du pays musulman Où s'allonge, le soir, sur la terre âpre et douce, L'ombre du cyprès noir et du minaret blanc !

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Î^Ô l'^ SANDALÏ AILÉE

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