ENVOI
Je plante en ta faveur cet arbre de Cybclle, Ce Pin...
PIEUr.B DE ROKSARD,
A l'ombre des pins verts où je prends au hasard Le sentier qui m'eng-age
Je m'assois sur le sable et j'ouvre mon Ronsard A sa plus belle page.
L'heure est douce ; le bruit des cimes dans le vent,
Au-dessus de ma tête, Unit sa rumeur rauque au murmure savant
Des vers du vieux poète ;
LA SANDALE AJLEE If) 7
Parfois, je m'interromps et je lève les yeux De la strophe nombreuse,
Et j 'écoute tomber de l'arbre résineux Une pomme écailleuse ;
Pendant que long'uement vibre le mètre ailé Tout bas, à mon oreille.
Et qu'un papillon blanc vole dans l'air salé Où bourdonne une abeille.
Mais le livre bientôt qui pèse entre mes mains Me rappelle à sa page;
Sur son charme sonore, odorant et divin Je penche mon visage ;
Car tantôt l'Ode en feu bat de son vol pourpré Le ciel qu'il illumine
Tandis que l'on entend la Muse au pas sacré Qui monte la colline ;
igS LA SANDALE AILEE
Tantôt l'Hymne en chantant lève son rameau d'or
Et TEg-logue alternée Cueille l'humide jonc dont sa tête est encor
Doublement couronnée;
A moins que l'Épigramme avec le Madrigal Et la Chanson qui danse
Ne mêlent aux échos du Bocag'e Royal Leurs diverses cadences ;
Mais partout, ô Ronsard, ton livre est,tour à tour,
En ses strophes écloses Aux rayons de la gloire, aux flammes de Tamour,
Plein de pourpre et de roses .
Les Muses, les Héros, les Amants et les Dieux Y parlent aux mortelles
Dont le regard salue en la hauteur des cieux L'astre qui les fit belles j
Tu nous dis le cortège aux Indes parvenu Sous le pampre et la grappe,
Le Satyre et le Faune également cornus A qui la Nymphe échappe.
Le noir bouc dont le sang rougit le vert gazon Que l'Avril renouvelle,
Le temps de chaque fruit et de chaque saison Et la terre éternelle.
De toutes les beautés qu'elle expose aux humains Tu sais l'ordre et le nombre,
Le blé et son épi, la vigne et son raisin, Lq6 fleurs, la forêt sombre;
Mais, mieux que les grands bois et les rives des eaux
Marines et courantes, C'est la source petite au milieu des roseaux,
0 Ronsard, que tu chantes I
C'est l'épine fleurie où vient le rossignol A la fin des journées,
La lumière du ciel et la douceur du sol Où tes amours sont nées ;
C'est la fontaine vive et c'est le jeune pin Par- dessus toutes choses
Que célébra ton vers odorant et divin, Le laurier et les roses ;
C'est pourquoi, dans ce bois où murmure le vent Aux branches qu'il incline
Et qui, sonore, harmonieux et grave, sent Le sable et la résine,
0 Ronsard, en ce bois marin qui, rouge et vert, Pousse du sol de France
Et dont le bruit se mêle au refrain de la mer, 0 poète, je pense
A ce pin de Boiirg-ueil où tu gravais un nom
A la place choisie, Dont les lettres d'amour devaient croître à raison
De l'écorce élarg-ie.
Il me semble te voir, du bout de ton couteau, Entailler le jeune arbre
Plus éternellement qu'un sculpteur, du ciseau Ne façonne le marbi^e.
Tu répètes tout bas le sonnet immortel Que ta pointe éternise
Et; deux fois, la quadruple rime, à ton appel, Sonne en ta barbe grise,
Alors qu'auprès de toi, modeste et coutumier
De la même victoire, Préparant à ton front le bandeau de laurier
Se tient debout la Gloire.
l^fluseî Si je ne suis pareil au Vendômois Dont le luth fît entendre
La louange sans fin et qui dure en sa voix D'Hélène et de Cassandre,
Je n'en ressens pas moins le glorieux désir Qu'un peu de moi demeure
Et l'espoir de ne pas tout entier me mourir Avec ma dernière heure,
Lorsque le vent d'oubli disperse au cîel d'hiver La forêt qui frissonne,
Fais que je sois semblable à ce feuillage vert Qui ne craint pas l'automne,
Et si, sur mon front nu, le laurier souverain A tes doigts ne se plie,
0 Muse, accorde-moi cette branche de pin : C'est l'arbre de Marie !