CHAPITRE V
Les vaisseaux : artères, veines, capillaires.
Du ventricule gauche part un gros vaisseau artériel, l’aorte, qui se recourbe en forme de crosse et descend chez l’homme le long de la colonne vertébrale; elle se divise à la partie inférieure de l’abdomen, dans la région lombaire, en deux troncs, les artères iliaques, qui se distribuent dans le bassin et dans les membres inférieurs (artères fémorales, tibiales, pédieuses, etc. (fig. 18).
Tout le long de l’aorte naissent des branches artériel les; de la crosse part le tronc brachio-céphalique, qui se divise en artère carotide droite et artère sous-clavière droite, qui se continue par l’artère humérale du bras, radiale et cubitale de l’avant-bras, par l’arcade palmaire, qui réunit la radiale à la cubitale, d’où partent les artères qui fournissent à toutes les parties de la main, cet organe qu’on ne peut pas trop admirer. L’aorte fournit des rameaux au cœur : les artères coronaires, qui naissent un peu au-dessus des valvules sigmoïdes, des artères qui vont aux bronches, les artères intercostales. Dans l’abdomen, au-dessous du diaphragme, je signalerai le tronc cœliaque, qui fournit au foie (artère hépatique), à la rate (artère splénique), à l’estomac; l’artère niésenlérique supérieure et l’artère mésentérique inférieure, qui se divisent à l’inlini dans l’intestin et dont les rameaux se trouvent compris entre les deux feuillets du mésentère, membrane qui rattache l’intestin à la région lombaire.
Pour avoir une idée exacte du nombre et de la distri-
bution des artères, il est nécessaire, comme on le fait pour l’instruction des étudiants en médecine, d’injecter par l’artère carotide tout le système artériel : on sait qu’après la mort les artères se vident complètement, de sorte que les anatomistes anciens croyaient que les artères ne contenaient pas de sang et renfermaient de l’air, erreur qui n’a été détruite que par les résultats d’observations faites sur des animaux vivants.
On introduit et on fixe dans l’artère carotide un ajutage métallique présentant une extrémité rétrécie sur laquelle le vaisseau incisé est fortement lié; d’autre part, on prépare une matière à injection formée de graisse, de suif ou d’axonge, que l’on fait fondre à une douce chaleur et à laquelle on a incorporé une matière colorante très divisée, comme du vermillon (sulfure de mercure rouge) ou du bleu de Prusse. Dans une seringue métallique qui a été immergée dans l’eau chaude, on aspire ce liquide, «t on l’injecte avec une certaine pression dans l’artère : on obtient une injection pénétrante, et on attend plusieurs heures avant de commencer la dissection, qui permet de reconnaître, d’étudier et de dessiner ou de photographier toutes les branches artérielles.
Je ne puis que recommander à tous ceux qui désirent avoir des notions anatomiques précises, des visites répétées dans notre splendide galerie d’anatomie comparée, où l’on verra un nombre considérable de préparations dues aux anatomistes les plus habiles, parmi lesquels j’aime toujours à citer le regretté Boulard, qui, dans un emploi modeste de préparateur, a enrichi cette galerie; on trouvera dans les vitrines des préparations fort instructives avec des étiquettes bien détaillées.
C’est un fait anatomique remarquable que les artères principales dans les membres et à la racine des membres se trouvent toujours du côté de la flexion; ainsi, pour les membres inférieurs, l’artère fémorale se trouve vers le milieu du pli de l’aine, puis elle se dirige à petite distance du fémur (os de la cuisse), traverse l’anneau du tendon
du 3® muscle adducteur, pour passer en arrière et devenir artère poplitée; quand on croise les jambes, la jambe droite étant placée sur le genou de la jambe gauche, on aperçoit à l’extrémité du pied droit de petits mouvements, synchrones à ceux du cœur : c’est la compression de l’ar-
Fig. 19. — Sphygmographe de Marey isolé.
1ère poplitée qui traduit ainsi le pouls de l’artère, comme le fait le sphygmographe de Marey.
La situation des artères dans la flexion les protège contre toute contusion dans les chutes ou dans les chocs qui sont si fréquents à notre époque (fig. 19, 20, 21).
Fig. 20. — Sphygmographe appliqué sur le bras d’un homme, doauant le tracé du pouls radial.
Je dois aussi appeler l’attention de mes lecteurs. sur la ligature des artères, découverte par Ambroise Paré, qui est pratiquée par les chirurgiens dans les grandes hémorragies; quand on lie une artère importante, une artère carotide par exemple, chez un animal, les deux bouts du vaisseau s’oblitèrent, il se forme un caillot qui
détermine leur fermeture, mais, en raison des anasto'moses avec d’autres artères, c’est-à-dire des communications établies avec d’autres vaisseaux et qui augmentent de calibre, aucun trouble ne se produit et ne compromet la vie de l’animal.
Le cerveau, le cervelet, la moelle allongée, ces cen-
Kig. 21. — Courbes tracées par le sphygmograplie.
1, i)0uls normal; 2, pouls de rinsuflisance aortique; 3, pouls dierote.
très nerveux qui occupent la cavité du crâne, reçoivent le sang artériel de quatre vaisseaux, les deux carotides, protégées par les muscles sterno-cléido-mastoïdiens, et les deux artères vertébrales, qui suivent un trajet bien compliqué. Elles partent des sous-clavières, pénètrent dans les trous des apophyses transverses des vertèbres cervicales, puis par le trou occipital : les deux artères se réunissent en un tronc unique, le tronc basilaire, qui se bifurque et forme un véritable hexagone artériel en s’a-
nastoraosant avec les deux artères carotides internes; de ce réservoir sanguin, où la pression est constante, partent toutes les artères qui desservent les plus importants de nos organes, ceux qui dirigent toutes les fonctions si compliquées de l’organisme.
L’arrêt du cœur suspendant aussitôt la circulation, il
Fig. 22. — Veines du cou, du bras et de la cage thoracique; veine cave supérieure, veine cave inférieure.
y a perte immédiate de connaissance ; on tombe aussitôt sans mouvement; il faut coucher le patient horizontalement, produire sur la surface de la peau des excitations mécaniques, pratiquer les tractions de la langue du docteur Laborde, faire respirer de l’oxygène, frictionner les membres inférieurs, l’abdomen et le thorax, particulièrement dans la région du cœur. Un jour, dans un cas de syncope produite chez un jeune berger, à la campagne , par une violente hématémèse (vomissement de
sang provenant de l’estomac), étant loin de toute pharmacie et de tout secours, l’idée me vint de prendre avec un linge une poignée d’orties et de pratiquer sur les jambes découvertes une urtication énergique, douloureuse il est vrai, mais qui réussit à merveille; l’hémorragie s’arrêta, le patient reprit connaissance et se rétablit complètement.
Les veines. — Ces vaisseaux, dont la paroi est plus mince que celle des artères, sont formés aussi de trois
tuniques et renferment des fibres musculaires lisses et des fibres élastiques comme les artères, mais en moindre quantité. Presque toutes les veines, surtout celles qui se trouvent dans les muscles et à la plante du pied, contiennent des replis membraneux appelés valvules, qui ont été décrits par Fabrice d’Aquapendente, savant italien (lig. 23); les valvules s’ouvrent du coté du cœur et laissent passer le sang venant de la périphérie, mais elles s’opposent au retour du sang des gros vaisseaux vers ceux qui sont de moindre diamètre. Les valvules manquent dans la veine porte, qui se distribue dans le foie, dans les veines rénales, dans les veines pulmonaires et dans celles du crâne. La présence des valvules dans les veines des membres s’oppose à l’injection de ces vaisseaux par l’introduction d’un liquide coloré par les troncs veineux d’un certain calibre comme la veine fémorale ; quand on pousse le piston de la seringue, le liquide est arrêté par les premières valvules, qui sont disposées par deux, l’une en face de l’autre.
Il faut doncinjecter les veines par la périphérie, comme l’a fait le professeur agrégé^Lejars, qui a obtenu de belles
préparations du réseau veineux très riche, qui se trouve sous la plante du pied et que représente la ligure 24; nous marchons en réalité sur une nappe de sang contenu dans les veines garnies de valvules, et à chaque pas que nous faisons, la coin-:
pression de ces vaisseaux favorise la circulation et aide le travail du cœur.
On ne peut donc trop recommander l’exercice à ])ied, qu’il ne faut pas abandonner, quelque nombreux et variés que soient les moyens de transport qui sont à notre disposition.
Pression du sang dans les veines. — Nous avons mesuré la pression du sang dans les artères; on l’a mesurée aussi dans les veines.
Prenons un tube manométrique contenant du mercure et unissons-le par un tube de caoutchouc avec un ajutage fixe, dans les veines fémorales du côté périphérique : nous voyons le mercure s’élever jusqu’à une
certaine hauteur, tandis que . j , , , • ,
du coté central de la veine iujectées par le professeur Lejars. lar^ pression est presque
nulle. Même dans la région du cou, on peut observer dans les veines une pression négative inférieure à la pression atmosphérique due à l’aspiration thoracique. Tous les chirurgiens savent que dans les opérations faites dans la
région du cou, il faut éviter avec soin l’ouverture des veines; un mouvement énergique d’inspiration pourrait faire entrer de l’air dans une veine : l’air mélangé au sang dans le cœur droit pénètre par l’artère pulmonaire dans ses nombreuses divisions, et le sang, séparé par les bulles d’air dans les moyens et dans les petits vaisseaux, ne peut plus
Fig. 25. — Représentant l’artére aorte abdominale, les origines de la veine porte [vp], les veines sus-hépatiques et la veine cave inférieure. f, foie; VJ), veine porte; r, rate; e, estomac.
circuler; c’est comme si on avait lié l’artère pulmonaire : la mort de l’animal a lieu rapidement.
Le célèbre physicien Jamin a démontré directement qu’une série de bulles d’air séparées par des index de liquide (eau) dans un long tube capillaire de verre apporte une grande résistance au mouvement du liquide, et on ne peut déplacer ces index qu’en exerçant à l’extrémité du tube une pression assez forte.
Quel est le trajet suivi par un globule sanguin dans tout l’appareil circulatoire? — Ce trajet est variable, mais prenons un exenijile : supposons un globule pris dans la veine cave inférieure, au niveau des veines sushépatiques; le globule, chez l’homme qui se tient debout, monte dans la veine cave jusqu’au cœur; il pénètre dans l’oreillelte droite, passe dans le ventricule droit, dans l’artère pulmonaire, dans les capillaires si nombreux formant des réseaux admirables, dans les veines pulmonaires qui aboutissent à l’oreillette gauche; de l’oreillette, le globule passe dans le ventricule gauche, et par la systole ou contraction énergique pénètre dans la crosse de l’aorte. Suivons le globule dans ce gros vaisseau, il peut entrer dans une des nombreuses artères qu’il fournit. Supposons qu’il entre dans l’artère mésentérique supérieure, il pénètre dans le mésentère. Arrivé à l’intestin, il passe dans le réseau capillaire et ensuite dans les veines mésentériques, qui se réunissent avec d’autres veines pour former le tronc de la veine porte qui pénètre dans le foie, où cette veine se divise comme une artère ; les plus petites divisions de la veine porte se continuent avec un réseau capillaire d’où naissent les veines sus-hépatiques qui se terminent à la veine cave inférieure, point de départ du globule. Je ne m’étendrai pas sur les autres trajets que peuvent suivre les globules, et qui sont très variés, dans les reins, dans les membres inférieurs, etc.
Mesure du temps qu’un globule sanguin met à parcourir l’appareil circulatoire. — Hering a résolu ce problème en injectant dans un vaisseau, dans la veine jugulaire du côté du cœur, une solution de ferro-cyanure de potassium qui colore en bleu une solution de perchlorure de fer. On a fixé d’abord dans le bout périphérique du vaisseau un ajutage par lequel s’écoule le sang que l’on recueille dans une série de tubes à essai, et on trouve qu’au bout d’un certain temps la coloration bleue apparaît dans le sang additionné du sel de fer.
Chez le cheval, on a trouvé un temps égal à 30 secon-
des; chez le chien, on a trouvé 15 secondes, et chez le lapin, 7 secondes; mais le trajet suivi par les globules dans cette expérience est un des plus courts, tandis que celui que j’ai indiqué à partir de la veine cave inférieure au niveau du foie est plus long, et, chez le cheval, le chemin à parcourir par le sang depuis la veine cave inférieure jusqu’aux extrémités voisines du sabot des membres postérieurs est encore plus long.
Pour plus de détails sur la vitesse du sang, je renvoie aux traités de physiologie que j’ai déjà cités.
Mesure de la pression nécessaire pour déterminer la rupture des vaisseaux sanguins par Gréhant et Quinquaud. — Nous nous sommes servis, pour ehectuer cette mesure, d’une pompe de Régnault et d’un manomètre à mercure à air libre que le professeur Jamin avait fait installer par notre ami M. Maneuvrier dans l’escalier d’une maison de la rue Saint-Jacques qui appartenait à la vieille Sorbonne et qui a été démolie lors de la reconstruction de la splendide nouvelle Sorbonne. Nous avons fait fixer par Golaz à la partie supérieure du récipient de la pompe un robinet de laiton à trois voies, sur lequel on pouvait visser différents ajutages (fig. 26). On liait fortement sur ces ajutages des bouts d’artère ou de veine pris chez l’homme ou chez les animaux après la mort; voici quelques-uns des résultats que nous avons obtenus : les pressions, indiquées en atmosphères et dixièmes d’atmosphère, ont été mesurées au moment de la rupture.