CHAPITRE IV
Pression du sang dans les artères.
Pression du sang dans les artères. — Haies, célèbre expérimentateur anglais, découvrit une artère sur un animal (cheval), introduisit et fixa dans le vaisseau l’extrémité d’un long tube de verre, et vit alors le sang s’élever à 8 pieds anglais ou 2®, 44, ce qui donne une mesure de la pression artérielle.
Poiseuille, membre de l’Académie de médecine, que j’ai connu au Collège de France dans le laboratoire de Claude Bernard, a mesuré avec plus d’exactitude et de facilité la pression artérielle au moyen d’un manomètre à mercure. Un tube de verre recourbé, à deux branches parallèles de longueur différente, contient du mercure qui s’élève d’abord au même niveau; à la petite branche est attaché un tube de caoutchouc à parois rigides ou un tube de plomb qui se termine par un ajutage métallique; un robinet permet d’établir ou d’interrompre la communication du manomètre avec l’ajutage. On commence par remplir la petite branche d’une solution de 100 gr. de carbonate de soude et de 100 gr. de sulfate de soude dans un litre d’eau qui a pour but de retarder la coagulation du sang; on découvre une artère, l’artère carotide par exemple, chez un animal; on fixe dans le vaisseau l’ajutage du manomètre et, dès que l’on ouvre le robinet, le sang entre et soulève le mercure à 15 centimètres environ chez les animaux supérieurs; à chaque systole du ventricule gauche du cœur, le mercure monte plus haut, puis des-
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cend, et Poiseuille notait les hauteurs atteintes sur une règle graduée en centimètres et millimètres, placée entre les deux tubes de verre parallèles.
Manomètre enregistreur de Ludwig. — Le profes-. seur LudAvig a été le maître des physiologistes allemands, comme Claude Bernard a été celui des physiolo-, gistes français, et on j)eut dire avec plus d’exactitude que ces deux grands expérimentateurs ont été les maîtres de
Fig. 13. — Manomètre enregistreur de Ludwig.
tous les physiologistes; Ludwig apporta un grand perfectionnement dans l’application du manomètre en utilisant un flotteur guidé convenablement, reposant sur le mercure, qu’il suit dans tous ses mouvements, et traçant,, à l’aide d’un style horizontal, sur un cylindre de papier noirci à la fumée, une courbe qui indique toutes les variations de la pression sanguine (fig. 13).
Le cylindre reçoit un mouvement uniforme à l’aide d’un ressort moteur ou d’un poids, et le mouvement est réglé soit par un pendule conique, soit par un régulateur de Foucault, comme dans le cylindre de Marey. Pour que le style n’abandonne jamais la surface du cylindre, on se
sert d’un petit pendule formé d’un fil de soie tendu par un poids qui appuie sur le style.
La courbe obtenue présente des dentelures : les grandes correspondent aux variations de pression causées par les mouvements respiratoires, les petites sont dues aux systoles du ventricule gauche du cœur (fig. 14).
Manomètre double de François Franck. — Nous employons fréquemment dans nos laboratoires un instrument plus compliqué, composé de deux manomètres à mercure qui permettent, par exemple, d’inscrire à la fois la pression sanguine dans une artère et dans une veine; dans une veine du cou, la jugulaire, du côté du cœur, la pression est égale ou inférieure à la jiression atmosphérique; la pression dans une veine des membres du côté pé-
à l’aide du manomètre enregistreur : ^ ipheriquC jlCUt monter JUS la partie ascendante correspond à qu’à Une Certaine haUteur, l’inspiration, la partie descendante artériel Continuant
ispiration, à l’expiration.
à pénétrer par les capillaires dans les vaisseaux d’origine de la veine liée ; les valvules des veines s’ouvrent du côlé du cœur, mais se ferment aussitôt pour empêcher le sang de retourner en arrière du côté des capillaires.
Causes qui font varier la pression sanguine dans les artères.
Je ne décrirai ici que quatre moyens employés par les physiologistes pour faire diminuer ou accroître la pression du sang dans les artères : ce sont l’action du nerf pneumogastrique, celle du nerf dépresseur de Lud- Avig et de Cyon, l’insufflation d’air comprimé dans les
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poumons, la ligature des gros vaisseaux, de l’aorte abdominale en particulier.
Nerf pneumogastrique. — Quand on dissèque la région du cou chez un animal de la classe des mammifères, on trouve, à côté de l’artère carotide droite ou gauche, près de la trachée, un gros tronc nerveux : c’est un nerf crânien qui appartient à la dixième paire et qui fournit un grand nombre de filets au larynx, au cœur, aux poumons, à l’estomac. Pour son élude anatomique je suis
t'ig. 15. — Arrêt du cœur par l’excitatiou du nerf pneumogastrique
cliez le chien.
forcé de renvoyer le lecteur aux ouvrages d’anatomie si excellents et remplis de si belles figures que les étudiants en médecine utilisent avec tant de profit, car l’anatomie humaine est la mieux connue dans tous ses détails et sert de hase aux brillantes applications de la chirurgie. Nous connaissons aussi très complètement l’anatomie du chien, due à de savants vétérinaires, l’anatomie du lapin, celle de la grenouille (Eckerj.
• On découvre chez un chien ou chez un lapin convenablement fixé la région du cou, la trachée, le nerf pneumogastrique et l’artère carotide gauche, par exemple ; on mesure et on inscrit, à l’aide du manomètre de Ludwig ou de celui de François Franck, la pression du sang dans
Tarière. D’autre jiart, on lie fortement le pneumogastrique du côté du cerveau, pour qu’en excitant ce nerf très sensible au-dessous de la ligature on ne détermine point de douleur et d’agitation de l’animal, et en portant la pince électrique sur le nerf pendant l’inscription du tracé sur le cylindre de Marey on voit, comme le montre la figure 15, un abaissement considérable et immédiat de la pression, disparition des systoles, arrêt du cœur en diastole, toutes les cavités du cœur étant distendues par l’afflux du sang veineux. Cette expérience mémorable est due aux frères Weber, deux physiologistes éminents; elle a été répétée avec succès par tous les physiologistes.
Diminution de la pression sanguine par l’excitation du nerf dépresseur.
Une autre grande découverte est celle du nerf dépresseur, qui a été faite chez le lapin par le professeur Ludwig, et par l’un de ses meilleurs élèves, le docteur de Cyon. Quelle sagacité il a fallu à ces savants pour découvrir l’activité physiologique d’un filet nerveux très ténu et qui exige presque l’emploi de la loupe pour qu’on puisse l’isoler dans le tissu conjonctif voisin de la trachée de l’artère carotide et du nerf vague ou pneumogastrique : dans cette région, on découvre avec un tenaculum deux petits filets nerveux parallèles : l’un est le filet cervical du grand sympathique dont j’aurai l’occasion de reparler. En portant sous ce petit nerf qui réunit le ganglion cervical supérieur au ganglion cervical inférieur, la pince électrique pour l’exciter, on voit aussitôt l’oreille du même côté pâlir par suite de la contraction des vaisseaux artériels, et la pupille se dilater avec projection de l’œil en avant; l’autre filet est le nerf dépresseur, et, pour reconnaître son action, il faut, avant de Texciler avec la pince électrique, introduire un ajutage de verre ou de métal dans l’artère carotide, mesurer et inscrire la pression du sang; dès que Ton porte l’excitation électrique sur le nerf dépresseur, on voit s’abaisser immédiatement de 4 à 5 cen-
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timètres de mercure la pression du sang, comme le montre le tracé (fig. 16). L’explication de ce phénomène, qui n’a pu être observé pour la première fois que par des physiologistes très habitués à l’inscription de la pression du sang et aux manœuvres d’une expérimentation difficile, est celle-ci. Pour Ludwig et de Cyon, le nerf dépresseur qui naît à la partie antérieure du cou par deux filets, l’un fourni par le nerf pneumogastrique, l’autre par le nerf laryngé supérieur, branche du précédent (N. P. G.), se rend au cœur, où il se termine. Qu’un obstacle se présente
JC y
Fig. 16. — Courbe obtenue lors de l’excitation du nerf dépresseur.
dans l’appareil circulatoire et rende plus difficiles les systoles auriculaires et ventriculaires, les terminaisons du nerf dépresseur très sensible sont excitées; ce nerf, dans le cerveau ou dans la moelle allongée, agit sur les origines des nerfs moteurs des vaisseaux, qui se rendent aux fibres lisses des vaisseaux artériels, et les paralyse; de là résulte la dilatation de toutes les artères de l’organisme; les vaisseaux devenant plus larges, le cours du sang est rendu plus facile, et la pression baisse dans les artères, comme le démontre la figure que j’ai fait reproduire d’après un tracé du à mon habile assistant le professeur agrégé Gley.
En 1867, il y a trente-neuf ans, j’ai eu l’honneur de répéter devant une commission de membres de l’Acadé-
-mie des'sciences composée de Claude Bernard, Longet, Charles Robin, de Quatrefages et le baron Ilippolyte .Larrey, dans le laboratoire du Collège de France, la belle [expérience de Ludwig et de Cyon, qui réussit parfaitemènt. Dans la même séance, j’ai isolé un cœur de grenouille •et j’ai placé dans l’oreillette droite et dans le ventricule deux tubes de verre traversés par du sérum de sang de ■ lapin, qui entretient les contractions du cœur pendant 'plusieurs heures (expérience de Cyon).
Examen au microscope de la circulation du sang. — Ch ez la grenouille, le cœur possède deux oreillettes et un seul ventricule. L’un des plus beaux phénomènes que l’on puisse observer (Malpighi) est celui de la circulation du sang dans une patte de grenouille. On choisit un de ces batraciens ayant une membrane natatoire des pattes postérieures bien transparente, peu pigmentée, et on injecte sous la peau du dos dans les sacs lymphatiques, à l’aide d’une seringue de Pravaz, quelques gouttes d’une solution étendue de curare à 1 sur 1,000.
Au bout de 10 à 15 minutes, la grenouille est complètement paralysée. Nous étudierons plus tard les effets du. poison, qui ont été découverts par l’illustre Claude Bernard. On voit que les mouvements respiratoires du plancher buccal sont complètement arrêtés; la grenouille, placée sur le dos, y reste et ne peut pas se retourner, ce qu’elle fait instantanément lorsqu’elle est à l’état normal. Aucun mouvement n’apparaît dans les membres, cependant le cœur continue à battre : en effet, si l’on tend sur une plaque de liège, avec des épingles et au-dessus d’une ouverture circulaire, la membrane qui réunit les doigts de la patte postérieure, et si l’on dispose cette surface bien éclairée sous l’objectif d’un microscope, on aperçoit, à un faible grossissement de 30 diamètres, les vaisseaux artériels et veineux et les capillaires qui les réunissent traversés par un courant rapide de sang; on distingue les artères, dans lesquelles le courant se dirige du tronc vers les branches, des veines, dans lesquelles le sang
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pénètre des branches vers le tronc. Le réseau capillaire est riche, et les globules rouges n’en sortent pas (fîg. 17). A un plus fort grossissement, 200 diamètres, on voit les globules cheminer lentement dans les capillaires, et se courber convenablement ou s’étirer pour s’adapter à la forme des parois des capillaires.
Ce phénomène admirable, qui nous donne une idée juste de la circulation du sang, qui a lieu chez nous comme chez
les vertébrés et chez beaucoup d’invertébrés, peut être observé dans la langue de la grenouille convenablement fixée et tendue, dans le mésentère (membrane très transparente) qui conduit à l’intestin et à l’estomac de nombreux vaisseaux, et à la surface des poumons ou des sacs pulmonaires, que l’on dispose entre deux disques minces de verre rapprochés convenablement et qui constituent l’appareil du physiologiste Holmgren.
Dans le réseau capillaire très riche qui recouvre les poumons de la grenouille, le nombre et la rapidité du mouvement des globules donne la sensation d’une véritable pluie; mais il faut remarquer que le grossissement du microscope multiplie la vitesse.
G est un fait bien remarquable et que je signale ici, que les grenouilles pendant l’hiver restent constamment
Fig. 17. — Réseau capillaire de la membrane natatoire de la grenouille.
(Celle figure doit être examinée à la loupe.)
au fond de l’eau; les poumons ne leur servent plus, puisqu’elles ne viennent pas respirer l’air à la surface ; la respiration cutanée leur suffit. Il en est de même chez une
grenouille curarisée qui respire uniquement par la peau et qui, au bout de quelques jours, a éliminé le curare, probablement par les reins, et revient à l’état normal si la dose du poison n’a pas été trop grande.