‹ La santé pour tousChapitre 28 sur 42 · RAISON · texte numérisé non relu

RAISON

Comprenons-nous bien. Nous avons vu les influences nombreuses de l'imagination et de la volonté. Je me suis peut-être répété : c'était nécessaire pour en faire ressortir davantage la toute-puissance. Je n'ai pas craint d'accumuler les faits, ce sont des preuves

irrécusables ; je n'ai pas voulu les commenter longuement : leurs conclusions sont claires, elles sautent aux yeux.

La puissance de ces facultés de notre intelligence étant établie, à nous de les diriger à notre avantage. Il y a toujours eu deux classes d'hommes dans la. société ; les uns — et c'est le petit nombre — ont compris cette vérité et le bonheur a été leur partage ; les autres, et c'est le grand nombre, l'ont méconnue et ont été malheureux, et se sont tués. " L'homme ne meurt pas, il se tue. " Les uns et les autres étaient puissants ; seulement ceux-ci pour le mal, ceux-là pour le bien ; car je J'ai dit, ce n'est pas plus difficile de s'adonner à l'un que de pratiquer l'autre. Le mal et le malheur sont le partage du plus grand nombre, parce que le plus grand nombre est laissé dans l'ignorance de ce que sont le bien et le bonheur. Mais ce sont là des choses d'intérêt secondaire, et l'autorité comme les individus n'y prête aucune attention : la santé est pourtant la plus grande fortune des peuples. On ne le croit pas, on croit que c'est aller chercher la fortune trop loin que de la demander à la santé. Bref, je ne vois qu'un moyen de réformer la société de cette grave erreur ; c'est la diffusion des lumières, l'instruction à tous ; je descends donc du Capitule de la science sévère et spécialiste, dans le Forum de la science populaire* car la grande science de la santé et du bonheur doit être la science de tous, et nous allons l'apprendre dans l'étude du vrai, du bon et du beau, trois choses qui nous fournit la raison et qui, mises au service de l'imagination et de la volonté, font les hommes grands, heureux et immortels.

1° Le Vrai. — La vie est un mensonge : le mari ment à sa femme, l'enfant à son père, l'ami à son ami et la société à son Dieu : c'est pourquoi la vie est un malheur ! Celui qui ne ment pas place toute son affection dans le culte de la famille, de l'amitié et de la divinité, et là il trouve aussi tout son bonheur. La vérité seule peut sauver les individus, peut sauver le monde ! Soyons vrais dans notre intelligence comme nous devons être bons dans notre cœur. Les travaux de l'intelligence nous font aimer la vérité ; c'est là une de ses retraites sacrées, un de ses sanctuaires divins, où elle se recueille et se grandit I " Il faut apprendre à élargir le cercle de ses sentiments et de ses idées. Il faut comprendre que la vie n'est pas un don gratuit de la nature ; que c'est avant tout une tâche, une mission à remplir et que si elle confère des droits elle impose des devoirs. Eclairer son esprit, voilà pour l'homme le meilleur moyen de préserver et de rétablir sa santé. "

Le travail est une de ces lois de l'humanité qui doivent être gravées profondément dans ses entrailles, qui comporte en elle-même sa récompense ou sa peine selon qu'elle est observée ou méprisée. '•' Perdre le temps, c'est perdre plus que du sang ; c'est mutiler son être ; c'est commettre un vrai suicide. Dieu a attaché le plaisir à l'emploi du temps, la peine à sa perte. Si l'ennui nous gagne, courons au travail, le remède est infaillible. (Th. Young, Les Nuits, t. 1, 3 e nuit, pp. 63 et 76.)

Ailleurs nous dirons que la gymnastique est indispensable à l'homme qui se livre aux travaux de l'esprit ; ici disons que ces derniers sont nécessaires à l'homme qui demande chaque jour à ses mains le

pain de son existence. L'ouvrier qui comprend que son corps ne doit pas être sacrifié à son intelligence, qu'au contraire le travail de celle-ci complète celui de l'autre et l'ennoblit, celui-là comprend la mission de l'homme et la remplit fidèlement. L'antiquité donnait des récompenses à l'athlète infatigable; les jeux olympiques étaient plus pratiqués alors que les séances académiques ; le muscle chez elle primait le cerveau. La scène est changée ; la civilisation a dit son mot : sous l'action de l'hygiène, elle a déclaré que le travail du cerveau était le complément indispensable de celui du corps, que le corps sans le cerveau était un instrument grossier qui, comme la roue, ne faisait que suivre la marche de la veille, pour qui le lendemain n'offrait rien de souriant, rien qui puisse exciter son ambition ! L'hygiène doit être à la veille de réaliser ce grand rêve qu'elle avait fait pour le bien de tous : travaux intellectuels chez l'ouvrier, succédant à ses travaux manuels ; heures sereines après des heures d'agitation ; nourriture de l'âme après celle du corps.

La culture intellectuelle, occupant une place raisonnable dans la journée du manœuvre, prend quelquefois une trop grande part dans celle de l'homme qui lui a consacré sa vie ; nous ferons connaître plus loin l'hygiène que doit suivre ce dernier.

Brigham nous a prouvé que notre époque, amie du progrès, comprend et apprécie la valeur de l'intelligence par rapport au bien-être physique. Il nous a démontré que la mortalité a diminué dans tous les pays proportionnellement aux progrès des lumières, et que l'ennoblissement des plaisirs est une cause principale de longévité. Tous ceux qui se sont occupé

de statistiques sur la vie ont tiré la même conclusion que Brigham.

Abraham, Josué, Elie, Elisée, qui consacrèrent leur existence au travail de la pensée et à la méditation, furent tous des hommes dont le terme de la vie passe cent ans. A ce sujet je puis bien dire de suite que de toutes les professions intellectuelles, celle du théologien est la plus favorisée de la longévité ; la morale vient seconder ici les bons effets de l'esprit. Platon enseignait et apprenait encore à l'âge de quatre-vingts ans ; Sophocle était vieux quand il composa Œdipe à Colonne ; Socrate brillait comme orateur à quatre-vingt-quatorze ans; Goethe, parvenu bien au delà des dernières limites de la vie, cherchait à pénétrer encore les secrets de la nature et du cœur humain. Parmi les savants, les astronomes, les mathématiciens, les naturalistes, quelle longue liste de vieillards, à la figure sereine comme leur âme, dont l'influence salutaire n'a jamais cessé de se faire sentir ! Copernic, 70 ans ; Galilée, 78 ans ; Newton, 85 ; Halley, 80 ; Laplace, 79 ; Buffon, 81. L'étude de la nature a été une juste immunité pour leur vie. " La nature, en effet qui, pour se révéler, exige qu'on l'interroge avec un cœur d'enfant, rajeunit en retour ceux qui se consacrent à elle avec la candeur de la jeunesse ; la terre, quand nous nous appuyons avec amour sur son sein maternel, nous fortifie et nous anime jusqu'à nous rendre invincibles.'' (Feuchstersleben.)

Chercher la vérité dans l'intelligence ! Quelles découvertes consolantes ne faisons-nous pas à chaque pas dans ce travail qui, comme l'Eden primitif, nous révèle à chaque instant des merveilles nouvelles !

J'en appelle à tous ceux qui ont pu comparer le sentiment d'un bien-être purement matériel avec les joies de l'intelligence mises en possession de la vérité 1 11 C'est là la puissance bienfaisante que possède la véritable philosophie, d'assigner à l'homme un point de vue d'où, sans indifférence mais sans angoisses, comme d'une hauteur inaccessible, il regarde les flots changeants des phénomènes qui passent, où le passé lui apparait comme un legs sacré, l'avenir comme un but plein d'espoir, le présent comme un dépôt confié à la disposition de son intelligence et de ses besoins \"

3° Le Bon. — Le cœur comme l'intelligence a sa source de vérité où l'on doit se désaltérer à longs traits. Mais il est surtout la source du bon. C'est dans le cœur que naissent tous les sentiments de gaîté, de tristesse, d'amour et de haine : c'est le berceau de toutes les passions. Le cœur désire, sollicite la satisfaction ; l'âme accorde ou refuse à son gré.

Les passions existent. Elles sont des mouvements de l'âme poursuivant son bonheur dans la recherche de ce qu'elle croit le bien et dans la fuite de ce qu'elle croit le mal. (Belouino.) Prises dans le sens vulgaire, elles signifient tous les excès auxquels nous nous livrons.

La morale est liée à deux forces en quelque sorte très-ressemblantes aux forces physiques que nous .connaissons déjà. Nous pouvons les nommer forces créatrices du bien et forces destructives du mal. Les forces créatrices nourrissent l'âme de sa nourriture primitive du bien, du beau et du bon, sous toutes leurs formes. Avec elles, l'âme est dans toute sa

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vitalité première, telle que sortie des mains de son Créateur. Les forces destructives empêchent la prédominance des instincts mauvais sur la volonté, c'est-à-dire la subordination de l'âme aux appétits dépravés du Corps. Les premières s'affirment dans la pratique de toutes les vertus, dans la satisfaction des nobles penchants. Les dernières ont leur application quand les instincts brutaux, qui veulent accaparer l'homme et en être le mobile, quand ces instincts sont domptés. Avec celles-là nous vivons avec ce qu'il y a de beau et d'attrayant dans Ce monde, qui devient une source de douces réalités au lieu d'être un rêve. Avec celles-ci nous échappons à tout ce qu'il y a de laid et de repoussant qui, trompeuse sirène, nous appelle de loin avec une voix qui semble douce. L'âme gardée par ces deux sentinelles actives, sous la direction plus active encore d'une volonté, telle que nous l'avons déjà étudiée, passe la vie dans des délices que jamais remords vient troubler comme un triste passé, dans des délices que l'avenir ne peut qu'augmenter. L'âme au contraire, qui veut se soustraire à leur vigilance, est comme une embarcation qui a perdu et ses voiles et ses rames et qui se voit bientôt blessée, meurtrie aux flancs des rochers ! L'homme qui possède une telle âme ne vit que de déceptions et d'orgies, ne fait que courir d'abimes en abîmes : le peuple qui le voit passer dit en le montrant du doigt : c'est un homme perdu ! Le peuple, dis-je, voilà bien le philosophe qui se jugeant bien mal lui-même, sait néanmoins quelquefois bien juger les autres ! En effet, que dit-il de l'homme tel que nous l'entendons, c'est-à-dire maître de lui, maître et des vertus qu'il veut conserver et

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des vices qu'il veut fuir ? Voilà un caractère, dit-il, voilà un homme ! Tel est le jugement du peuple, et c'est un bon jugement.

D'après ces quelques réflexions, j'admets donc l'existence des passions, non pas à la manière des philosophistes qui, les assimilant à la matière, regardent leur existence comme aitssi indispensable au cœur humain que celle des globes planétaires l'est aux cieux, et prétendent qu'il doit y avoir pour elles une attraction dans le genre de celle créée par Newton. Non ; j'admets les passions comme la doctrine chrétienne les admet, c'est-à-dire en les faisant consister " dans ces mouvements de l'âme qui, poursuivant le véritable bonheur, cherche le bien et fuit le mal. "

Or, où l'homme peut-il trouver le bien ? Je l'ai déjà dit : dans le culte de la famille, de l'amitié et de la Divinité. Toutes ses passions, il doit les faire converger dans leur action vers ce but. Dieu, le prochain et soi-même, toute la vie de l'homme est dans ces trois mots ; elles résument tous ses devoirs, toutes ses obligations, comme aussi tous ses droits : car l'accomplissement d'un devoir est toujours suivi de la conquête d'un droit, et ici le droit c'est le bonheur qui est la récompense de celui qui remplit sa mission en satisfaisant à ce triple devoir.

Chacun cependant a sa réclame ; et la réclame de chacun, c'est le tempérament. Celui-ci est ivrogne, c'est son tempérament qui est le coupable ; celui-là est pire que l'ivrogne, il faut encore accuser son tempérament. Erreur que tout cela ; nous sommes ce que nous voulons bien être. Nul doute qu'il y a des germes du mal chez nous, dans l'intimité, dans

les profondeurs de notre organisation ; mais ces germes ne se développent qu'en autant que nous le voulons bien : et quand nos passions, au lieu d'être une source de bonheur, sont une source de malheur, c'est à cause que nous leur avons donné une mauvaise direction. Le tempérament en effet ne varie pas ; il est le même pour tous ; on vous dira qu'il est ou actif ou passif : actif quand les passions sont maîtresses de la volonté, passif quand elles en sont les esclaves. Erreur encore ici ; on a pu comprendre en effet d'après ce que nous avons vu que la volonté a le contrôle de nos actes ; le tempérament n'est que la résultante de nos penchants naturels, et nous ne voulons de l'existence continue de ces penchants qu'en autant qu'ils sont assujettis à la volonté : donc il ne doit y avoir qu'un seul tempérament, qui est le tempérament passif ; tous les phénomènes de la volonté le prouvent.

Avec le tempérament passif les passions, c'est-àdire nos penchants naturels, nous conduisent à toutes les satisfactions possibles, que ne suit jamais le regret. Le tempérament passif exclut tout ce qui peut nous être nuisible, et l'homme parvient à ift degré de perfection qu'on ne peut obtenir sans cela : car alors les passions sont converties en vertus. Quoi de plus facile en effet que de changer la prodigalité en libéralité et d'un téméraire faire un brave !

Les passions sont des courants qui sèment la fertilité ou la destruction selon la bonne ou mauvaise direction qui leur est donnée. Il n'y a pas de vice qui n'ait sa vertu congénère ; le travail de la raison et de la volonté prendra ce germe de vertu et le développera : le gland devient chêne ! Qui n'a pas.

vu chez les natures les plus violentes l'enthousiasme consolant de l'étude faire disparaître à jamais un amour qui menaçait de tuer, et la gaieté la plus animée succéder à l'humeur sombre ? C'est qu'alors il y a révolte de la raison du bien contre le mal. Digne et légitime rébellion, s'il n'y avait que toi parmi les hommes, si nous n'avions de passion que pour toi, au lieu de considérer la vie comme une coupe empoisonnée que l'on jette par terre et que l'on brise avec rage, nous la goûterions comme un breuvage délicieux dont on ne peut jamais assez se désaltérer !

L'oisiveté est une cause principale du triomphe des passions sur la volonté.

" Les Egyptiens faisaient de l'oisiveté un crime d'Etat. Amasis, un de leurs plus grands princes, avait établi des juges de police dans chaque canton par devant lesquels tous les habitants du pays étaient obligés de comparaître de temps en temps pour leur rendre compte de leur profession. Ceux qui se trouvaient convaincus de fainéantise habituelle étaient condamnés à mort comme des sujets inutiles. Afin de leur^n ôter tout prétexte, les intendants des provinces étaient chargés d'entretenir chacun dans leur district des ouvrages publics, où ceux qui n'avaient point d'occupation étaient obligés de travailler. Vous êtes des gens de loisir, disaient leurs commissaires aux Israélites, en les contraignant de fournir chaque jour un certain nombre de briques ; et les Pyramides de Gisch sont en partie le fruit des travaux de ces ouvriers ramassés, qui autrement seraient demeurés dans l'inaction,

! ' Le même esprit se remarque chez les Grecs, A

Lacédémone on ne souffrait point de sujets inutiles ; les occupations de chaque particulier étaient réglées conformément à ses forces et à son industrie. La môme maxime contre l'oisiveté régnait chez les autres peuples de la Grèce. Suivant les lois de Drâcon, de Solon et des autres législateurs, il y avait action criminelle contre ceux qui en étaient convaincus ; ils étaient punis du dernier supplice ; c'était une maxime universelle chez eux que les ventres paresseux étaient partout, comme dans l'île de Crète, de mauvaises et de dangereuses bêtes.

" Les anciens Romains ne le cédaient en rien aux Grecs sur ce point. Une des principales fonctions de leurs censeurs était de faire rendre compte à chaque citoyen de la manière dont il employait son temps ; ceux qu'ils trouvaient en faute étaient. condamnés aux mines ou aux travaux publics. L'inaction n'était pas un privilège de la noblesse; c'était une note d'infamie et un défaut essentiel, condamné universellement comme contraire à toutes les sociétés. Ils ne la toléraient môme pas dans les membres du Sénat. Un de leurs empereurs, Antonin, retrancha les appointements de plusieurs d'entre eux qui se contentaient de porter la qualité de sénateur, sans en remplir les devoirs, disant que rien n'était plus indigne et plus cruel que de laisser consommer les fonds de la république par des gens qui ne lui servaient de rien.

" Les anciens Germains, au rapport de Tacite, plongeaient les fainéants de profession dans la bourbe de leurs marais et les y laissaient expirer par un genre de mort proportionné à leur genre de vie.

'' E]n Chine, autrefois, on ne souffrait pas davan-

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tage l'oisiveté. On obligeait les enfants à travailler en leur donnant des travaux qu'il leur était possible défaire. Ceux qui étaient absolument hors de service étaient nourris et entretenus aux dépens du public." (Rahier.)

Tout n'est pas à imiter dans l'histoire, mais tout n'est pas également digne d'exemple dans notre civilisation ; et sans condamner à mort les oisifs petits et grands de notre siècle, il serait bien facile et bien avantageux de les réformer ; l'hygiène morale y gagnerait beaucoup, car l'oisiveté, je le répète, est bien l'ennemi le plus redoutable qu'elle ait ici à combattre : les passions y trouvent leur aliment, et je crois que ce ne serait pas trop de dire à l'autorité : Voulez-vous faire disparaître les excès nombreux dans lesquels se jettent les hommes tête baissée, rendez-les actifs, rendez-les laborieux !

L'oisiveté est mère de l'ennui. L'ennui tue plus de vieillards que la maladie. C'est aussi une maladie de notre siècle, comme la mélancolie, la tristesse.

" Au commencement de notre siècle, l'ennui fut presque une religion ; il se confondit avec une noble inquiétude des choses éternelles, il cherchait, il rêvait ; que dis-je, il osait même espérer. Aujourd'hui l'ennui règne plus qu'autrefois ; mais ce n'est plus un noble tourment, c'est une maladie lourde, fatigante, monotone ; il ne se contente pas d'enivrer l'âme, il la tue. L'ennui n'est plus une inquiétude comme au temps de Goethe et de Rousseau, c'est une négation, ce n'est plus ce septicisme qui rougissait de lui-même, et osait à peine l'avouer, c'est l'athéisme qui s'avoue sans fausse honte, froidement et franchement." (Rahier,)

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Dieu merci cette classe d'ennuyeux n'est pas encore en honneur parmi nous ; au lieu de lui dresser des autels on est bien plus disposé à la vouer aux gémonies. Néanmoins, comme tout ce qui traverse les mers, comme tout ce qui nous vient de l'autre côté, l'ennui de ce genre trouve quelques adorateurs dans notre société. Qu'ils soient honnis et chassés de nos cercles, si nous ne pouvons les guérir !

Les ennuyeux à la mode chez nous sont les ennuyeux ordinaires ; on les rencontre partout où il y a des oisifs ; c'est pour ainsi dire un ennui plus physique que moral : c'est le malheureux far nientt ! Voici les remèdes que conseillent Belouino à ces pauvres ennuyeux : " C'est en combinant avec sagesse l'exercice de la pensée, le travail du corps et les amusements permis que nous éviterons l'ennui. Un homme intelligent, un chrétien, devraient rougir d'avouer de l'ennui. Gomment s'ennuyer quand on a tant de besoin de s'instruire, de se rendre meilleurs, tant de devoirs à accomplir ! Gomment s'ennuyer, lorsque tant de malheureux ont besoin d'assistance !

" Ennuyez-vous, hommes lâches et efféminés, qui reniez vos devoirs et les tendances de votre nature, qui vous endormez dans la mollesse et qui voulez jouir par anticipation d'un bonheur que vous n'avez pas su gagner ; ennuyez-vous, c'est votre partage ! Mais vous qui avez été élevés sous les ailes tutélaires d'une religion sainte qui révèle à l'homme les besoins de sa nature, les devoirs de son âme et ses hautes destinées, non, vous ne le pouvez pas, vous ne le devez pas, c'est un crime véritable !

" Grands du monde qui vous endormez dans la paresse, qui souffrez dans les bnis de la nonchalance

tous les tourments de l'ennui, descendez un peu, venez contempler le laboureur qui vous nourrit, l'artisan qui façonne tous les matériaux de votre aisance, le prêtre à la tète de son troupeau, veillant au bonheur de tous ; demandez-leur s'ils connaissent l'ennui ! Non, vous diront-ils, nous n'avons pas le temps de l'éprouver. Faites comme eux, sachez vous rendre utiles, c'est le secret du bonheur. Femmes oisives et nonchalantes, qui passez des bras du sommeil sur les moelleux coussins de vos divans, qui ne voyez jamais le lever de l'aurore et qui ne payez point à la société votre dette, l'ennui vous consume, répand ses langueurs sur vos traits ; venez voir ces mères de famille qui se font un bonheur du travail, ces saintes qui sont la providence du malheur, les anges de la souffrance ! Là, vous trouverez 'le remède à l'ennui qui vous ronge ; vous serez frappées de honte en voyant leur vertu payer la rançon de votre- inutilité et vous vous demanderez comment vous avez pu oublier que la paix du cœur et le repos de l'âme ne s'allient qu'avec la pratique des devoirs et jamais avec la fainéantise ! "

Shakespeare nous représente le roi Tear et son compagnon perdus au milieu de la plaine sous la tempête furieuse, l'un trempé de pluie tremblant de froid ; l'autre impassible, sourd à l'orage, parcequ'il entend rugir à ses oreilles la voix plus haute de la colère.

Un médecin remarque qu'une femme malade et trop faible pour se promener dans sa chambre, dansera pendant la moitié de la nuit sans fatigue et sans souffrance avec un danseur qu'elle aime.

On ne meurt pas en voyage ni la veille d'un

mariage, dit le proverbe. Ces faits et texte nous montrent l'influence d'une passion quelconque ; colère, amour, espérance, soutiennent également les corps les plus débiles ; servons-nous donc de ces passions pour nous préserver de toutes les atteintes sensibles que nous porte chaque jour de la vie ! Seulement que la colère soit une juste indignation, l'amour et l'espérance ce qu'ils doivent être.

L'homme qui aime et qui espère peut surmonter les plus grandes difficultés. Douce amitié, espérance plus douce encore, quel enivrement vous jetez dans nos cœurs ! Battu par la tempête, ruisselant sous l'orage, brisé par les coups du vent le plus rude, j'ai craint de mourir sous le choc trop violent ! Je me trompais, j'ai été fort parce que mon cœur était

plein d'amour et plein d'espoir ! Amis n'avez-vous

pas la même résistance contre un sort injuste ? n'êtes-vous pas debout, sur le devant du navire, interrogeant l'horizon ? et votre œil inquiet n'a-t-il pas découvert un point depuis longtemps attendu ? est-ce que vous n'avez pas déjà poussé ce cri du cœur plus encore que des lèvres de Christophe Colomb : terre, terre, terre ? Oui, vous avez eu cette consolation parce que vous aimez, parce que vous espérez !

Vous souvenez-vous, amis, de ces premières années de la vie, où notre âme, notre intelligence commençaient à s'ouvrir à un horizon nouveau ? L'avenir était brillant d'espérance ; aucun doute, aucune inquiétude sur les chances de succès, il était certain, nous le tenions, il était à nous. Le temps a suivi son cours, nous nous sommes éveillés un matin, la scène avait changé. Nous avons eu un moment d'illusion, un moment d'erreur, et pendant ce court

instant passé à côté du chemin que nous nous étions tracé, un voile est tombé sur la scène riante qui avait apparu à nos jeunes années, et la scène s'est assombrie ! Ici, à cette époque de la vie, la même pour la plupart, se trouve le point de départ de la vie nouvelle que nous nous faisons tous. Les uns croient tout perdu, et laissent aller l'embarcation au gré des flots et des vents nouveaux. Les autres se recueillent un moment, et ce seul moment a enfanté une résolution, une idée énergique ; la volonté fière et menaçante se lève, grande comme le génie, et l'avenir est tracé à grands traits, et l'avenir obéit, et l'avenir s'accomplit tel que le premier rêve l'avait fait ! Avec l'espérance s'opère ce grand triomphe 1

François 1 er était malade et désespérait de sa guérison ; il fit venir de Constantinople un'médecin juif qu'il imagina être le seul capable de le rendre à la santé. Le médecin vint et n'ordonna que le lait d'ànesse qui avait déjà été employé : mais le roi était si prévenu qu'il devait guérir, qu'il guérit en effet bientôt, tant il est vrai qu'il ne fut jamais inutile de faire intervenir les passions de l'âme pour la guérison des maux du corps.

L'espérance est mère de la gaieté, et la gaieté, nous dit Noirot, assainit le corps comme les rayons du soleil assainissent une habitation.

Ambroise Paré, le père de la chirurgie française, regardait la joie comme le meilleur remède de toutes les affections chroniques.

Un soldat eut les jambes fracassées sur la ftotille de Boulogne ; sa guérison était fort douteuse. " Si tu restes estropié, lui dit Napoléon l"', je te nomme capitaine des invalides." Dès ce moment la cicatri pation fit de rapides progrès,

Un auteur raconte l'histoire d'une dame qui voyant sa fille presque agonisante, s'écrie : " Mon Dieu, rendez-la nloi, et prenez tous les autres ! " Un de ses beaux fils s'avance et lui dit gravement : " Madame, vos gendres en sont-ils ? " Cette demande fit rire les spectateurs, la mère et la fille mourante elle-même, qui dès lors alla de mieux en mieux.

L'homme gai est digne d'envie ; soyons tous gais et la gaîté conservera notre santé comme elle guérit les maladies.

Les émotions, quellesqu'ellessoient, produisent les effets les plus puissants sur nous-mêmes ; la volonté ne peut-elle agir de môme ?

Le fils de Grésus était muet. Un jour il voit le glaive levé sur la tête de son père ; l'amour filial triomphe d'une infirmité physique que rien n'avait pu guérir jusque-là ; il retrouve la voix et s'écrie : " soldat, épargne mon père ! "

Noirot cite un paralytique qui depuis plusieurs mois se trouvait condamné dans son lit à une immobilité absolue et qui, voyant à l'autre extrémité de la chambre le feu envahir le berceau de son fils, se leva précipitamment, sauva l'enfant et se trouva guéri. L'amour filial et l'amour paternel sont capables de tout!

Le cœur palpite d'espérance, il est serré par la tristesse. Ces deux sentiments produisent des effets contraires bien sensibles sur la circulation. La jalousie resserre la poitrine depuis l'estomac jusqu'au^ gosier ; l'envie rend pâle, la pudeur fait rougir, l'amoureux vainqueur devient radieux.

L'étude du cœur est la culture du bon.

Etudions-nous nous-mêmes ; apprenons à connaî-

110 LÀ SANTÉ POUR TOt'ta

tre la force de nos passions ; sachons en réprimer les excès ; disons-nous que ce qui est puissant pour notre malheur peut être également puissant pour notre bonheur. Mais qu'on n'aille pas croire que je veuille insinuer que nous pouvons faii'e taire à volonté la douleur, comme tout ce qui nous est contraire ; non. Si ce rêve des stoïciens était réalisable, l'homme ne mourrait pas. Ce que j'ai voulu faire comprendre, c'est que nous devons nous appliquer par la force de notre volonté à développer, à cultiver en nous ce qui nous est avantageux et à combattre ce qui nous est contraire, et que nous pouvons réussir dans ce travail bien au delà de ce que l'on peut croire. Que notre volonté dirige toutes ces forces que nous possédons, et la paix de l'âme étant assurée, notre corps se portera mieux !

Le philosophe et législateur Drâcon avait fait des lois qu'on ne pût exécuter ; il niait pour ainsi dire les passions, puisqu'il supposait que la volonté était suffisante pour les détruire : c'était méconnaître notre organisation.

Je n'ai pas voulu raisonner comme Drâcon ; s'il n'y avait pas de passions, il n'y aurait pas de crimes sur la terre. J'ai essayé de prouver qu'on pouvait en réprimer l'ardeur et en redresser la mauvaise direction. Que chacun s'éprouve, se mette à l'expérience et il verra que notre maître c'est nous-mêmes, quand, comme Jeanne d'Arc, on demande à Dieu iï> " un grand cœur et de nobles pensées. "

L'homme se laisse tromper par son cœur, parce qu'il s'en croit l'esclave. Qu'il en soit le maître et il découvrira une grande vérité : c'est que notre cœur est tout notre bonheur.

LA SANTÉ l'OUR TOUS ijl

Il ne m'appartient pas de chercher le vrai à sa source unique, qui est en Dieu et en la sublime religion qu'il a donnée lui-même aux hommes.

Notre société est trop essentiellement catholique pour que j'essaye de lui faire comprendre une chose qu'elle connaît et pratique. J'ai préféré me contenter de l'ordre des recherches que j'ai faites qui, étant moins connues, aideront je l'espère à compléter le travail du prêtre et en assureront le succès.

3° Le Beau. — Le vrai et le bon sontbien le beau ; et celui qui sait cultiver son intelligence et son cœur, puise aux sources communes du beau. L'étude du beau fait cependant partie des travaux intellectuels plus particulièrement, en autant que l'on donne à ce mot la signification ordinaire, qu'on la fasse consister dans l'étude des travaux où l'imagination joue le plus grand rôle, c'est-à-dire des travaux artistiques.

"Tous les arts ont pour principe, comme l'art musical, le sentiment de l'harmonie. Donc ils deviennent tous les gardiens de la santé lorsque sous, la direction de la volonté, ils tendent à mettre dans l'âme la paix et le calme. Ils sont le charme de la vie et dans le sens même de la mort, comme a dit le mystique Jacques Boëhme, les âmes transportées dans les sphères éternelles sont enveloppées de lumière et d'harmonie." (Feuchtersleben.) Les arts sont peu nombreux dans notre jeune pays où, s'ils se rencontrent, on s'y livre bien peu ; c'est là pourtant que l'on trouve les plus douces consolations et les plus heureuses influences !

Les poètes, ces bardes ailés de tous les climats, trouvent-ils nos hivers trop longs, et les frimas

Il '2 LA SANTÉ POUR TOLb

détruisent-ils leur inspiration comme la toile d'un peintre ? Je voudrais en compter un grand nombre ; je cherche et j'en trouve bien peu.

Le marbre et la toile restent toujours muets : le ciseau et le pinceau ne pourront-ils jamais tenir dans nos nlairts ? Car pour avoir quelques âmes d'élite, qui ont bien une parcelle du feu sacré, la peinture et la sculpture ont bien peu d'admirateurs ! Est-ce un mal que ce développement tardif ? Si l'on étudie la direction capricieuse que l'on donne ailleurs à la culture des arts, si l'on consulte leurs effets sur la société, on pourra regretter moins leur absence parmi nous. Et si je fais un souhait d'abord pour leur étude, comme pour une bonne nourriture de l'âme, j'en fais un autre en même temps pour la guérison des artistes qui paraissent malades à la manière des poètes. Les arts de nos jours répondentils en effet réellement à leur but ; et comme l'Apollon du Belvédère, peuvent-ils guérir le cœur ulcéré de qui les contemple ? Le seul art qui ait pris un peu racine ici, c'est bien la musique. Tel qu'il existe, c'est bien plus cependant un bienfait de la nature qu'un talent acquis. Pour être la propriété de tous, atteint-il l'idéal en dehors duquel il n'est plus rien ? La musique comprise de cette manière est-elle la divine harmonie de Boëhme ? Non ; comme les autres arts, la musique est encore dans les langes parmi nous, malgré l'élan digne de louanges que lui donnent des cœurs dévoués; mais pour être un art banal ici, son influence n'est pas moins bien marquée et nous devons la rechercher. Un observateur trèsprofond a remarqué que la musique a pour dernier but la santé ; car, dit-il, quand un être se sent vivre

lui-même, dans son âme, avec toutes ses forces et tous ses penchants, il se porte Lien. Le chant et la musique animent tous nos organes ; les vibrations se communiquent au système nerveux et l'homme entier se met à l'unisson.

J'emprunte au Dr.Rahierles observations suivantes sur les différents effets de la musique. Il l'étudié sous les trois points de vue suivants : 1° influence de la musique dans l'éducation ; 2° influence de la musique sur l'imagination et les pensées ; 3° effets thérapeutiques de la musique.

1° Influence de la Musique dans l'Education. — " La musique a été considérée comme un auxiliaire de l'hygiène dans le système pédagogique des Kindergarten (jardins d'enfants) de Frobel. Des chœurs ouvrent et ferment les classes de chaque jour et des chants accompagnent les jeux. " La musique, dit à ce propos M. Raoux, est bien autre chose qu'une succession d'ondes sonores. . . La mélodie et l'harmonie possèdent la merveilleuse puissance d'évoquer tout un monde d'idées, de sentiments, d'expansions, de désirs, d'émotions de toutes sortes, que rien auparavant n'avait pu réveiller dans les profondeurs de l'âme. Cette mystérieuse influence de la musique s'accroît encore quand elle est secondée par deux autres milieux agissant dans le même sens, savoir : la nature extérieure, telle qu'elle doit être dans le jardin de Frobel, et la réunion d'un certain nombre de voix innocentes et pures, qui célèbrent en chœur les merveilles de la création et les bienfaits de la Providence, et qui ont fait plus d'une fois couler les larmes de l'âge mûr, ouvrent dans l'âme des enfants

des sources fécondes en émotions et en idées morales, esthétiques et religieuses. Frobel, qui vit sur une terre où la musique verse si généreusement des trésors, n'a eu garde de négliger un aussi puissant auxiliaire pour combattre le mal et développer le bien dans tous les éléments de la nature humaine."

2° Influence de la Musique sur l'imagination et les pensées. — " C'était la musique qui élevait l'âme des poètes et des prophètes des temps antiques. L'antiquité la plus reculée nous offre des faits qui tiennent du prodige, mais ils ont été enveloppés par les mystères obscurs de la magie et de l'astrologie. C'était sous ces apparences que les anciens charlatans cachaient les véritables effets de la musique, pour tromper plus sûrement les peuples, en donnant un air mystérieux et divin aux faits les plus naturels produits par les causes ordinaires. Il y a lieu de penser, dit Boërhave, que tous les prodiges qu'on nous raconte sur les enchantements et les vers employés dans la guérison des maladies doivent être attribués à la musique, science dans laquelle les anciens médecins étaient parfaitement versés.

" Les accès de sombre mélancolie ou de manie dont Saiil était tourmenté ne pouvaient, suivant les Saintes Ecritures, être calmés que par le son de la harpe de David. (Livre des Rois, i, chap xvi.)

"La musique des anciens plus simple, plusimitative, était aussi plus pathétique et plus efficace ; ils s'occupaient plus à émouvoir le cœur qu'à réveiller l'esprit et inspirer le plaisir. Ils avaient distingué trois airs principaux : l'un, appelé phrygien, qui avait le pouvoir d'exciter la fureur, la colère, d'animer le courage,

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etc. ; l'autre, connu sous le nom de dorique, inspirait les passions opposées, et ramenait à un état pins tranquille les esprits agités : il était destiné pour les sons graves et religieux ; le troisième, qu'on appelait le lydien, était propre à la mollesse et à la tristesse ; c'était pour cela que Platon l'avait banni de sa république. Quand Achille s'emportait, Ghiron jouait de la guitare pour l'apaiser, et Clinias se servait de cet instrument pour se calmer lui-même, quand il sentait qu'il allait s'irriter, ou pour s'apaiser quand il s'était fâché.

" Le tribunal de Lacédémone condamna Timothée pour avoir fait à la guitare des changements qui, en rendant les effets plus attendrissants et plus voluptueux, pouvaient corrompre les mœurs. L'habile musicien fut obligé d'arracher en public les cordes qu'il avait ajoutées et il fut même chassé de la ville.

" Un célèbre improvisateur de Florence se trouvait quelquefois dans l'impuissance absolue de produire une seule strophe sur un sujet demandé ; soit caprice, soit mauvaise volonté, il y avait des jours où on n'en pouvait rien obtenir ; mais si l'on avait le soin de mettre dans les intérêts des amateurs le musicien Nardini, celui-ci avait si bien l'art de monter, en jouant certains airs de violon, l'imagination de l'improvisateur, qu'il lui rendait et lui ôtait en quelque sorte, à volonté, sa puissance d'improvisation.

" Le peintre Meus, avant de mettre la main au pinceau pour arrimer ses toiles, se faisait donner souvent des concerts, tantôt doux, tantôt bruyants, pour élever sa fertile imagination au gré de ses désirs.

"De tous les beaux-arts, dit Napoléon 1 er , la musi-

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que est celui qui a le plus d'influence sur les passions, celui que le législateur doit le plus encourager. Un morceau de musique fait de main de maître touche incomparablement plus le sentiment, et a beaucoup plus d'influence qu'un bon ouvrage moral qui convainc la raison sans influer sur nos habitudes."

3° Effets thérapeutiques de la Musique. — " C'est par des chants, suivant Homère, que les fils d'Antinous appaisèrent les souffrances cruelles qu'éprouvait Alysse de la morsure d'un sanglier, et guérirent la blessure dont les traces devaient un jour le faire reconnaître.

" Pindare nous apprend qu'Esculape, célèbre par la guérison de tous les genres de maladies, avait appris la musique ou d'Apollon son père, ou du centaure Ghiron son précepteur, et qu'il en traitait plusieurs avec des chants doux, agréables et voluptueux.

" Dans le cours du XV> et du XVI e siècle il régnait un si cruel vertige parmi la population de l'Italie, que les personnes affectées tombaient bientôt dans un abattement extrême accompagné de délire et d'un penchant insurmontable à se détruire. Cette épidémie se répandit sur le peuple en masse sans distinction de personnes. Une fin tragique était ordinairement le terme de ce désordre moral. C'est cette maladie qu'on attribua à tort à la morsure de la tarentule, espèce d'araignée fort commune dans le midi de l'Italie, et qui n'est qu'une maladie convulsive produite par les coups de soleil ; quoiqu'il en soit, l'unique remède de Baglivi, Geoffroy, Mead, consistait dans le jeu des instruments, suivant les

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goûts particuliers ; c'était tantôt la guitare, tantôt la flûte, d'autres fois même les sons éclatants de la trompette ; mais toujours est-il que la musique seule opérait la guérison de cet état. Aux premiers accords, les malades se réveillaient de leur anéantissement, prêtaient une oreille attentive ; bientôt leurs membres se déliaient, ils marquaient la mesure et suivaient toutes les modulations de l'instrument, leurs mouvements devenaient de plus en plus décidés et les malades finissaient par se livrer à la danse la plus passionnée. Suspendait-on les accords de l'instrument, toute cette agitation cessait, mais alors aussi l'affaissement et ses conséquences funestes ne manquaient pas de reparaître. Il était indispensable de continuer la musique jusqu'à ce que les malades excédés tombassent de lassitude. Dans cet instant, un sommeil délicieux les saisissait, et ils en revenaient parfaitement dispos." (Rahier.)

Dans un cadre aussi restreint que celui que je me suis tracé, l'étude du beau ne peut occuper une plus grande place qu'il mériterait néanmoins. Il est un livre qui a été écrit sur ce grand sujet par la plume d'un de nos plus grands maîtres, c'est le Génie du Christianisme, par Chateaubriand. Le lecteur qui voudra bien méditer cet ouvrage incomparable, tout de poésie et d'amour, fait par un cœur malade pour se guérir lui-même, et qui en même temps en a guéri tant d'autres y trouvera, j'en suis sûr, le remède que j'eusse tant voulu lui offrir moi-même !

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