CHAPITRE QI
Volonté,
L'imagination est le premier attribut intellectuel de l'homme : celui-ci commence à peine à vivre qu'il rêve; ef le rêve c'est l'imaginatiQn en travail, I,a
volonté et la raison viennent plus tard : le jeune homme désire et l'homme pense, tel est l'ordre du développement de ces facultés. Etudions la volonté d'abord.
S'habituer à vouloir le bien est tout aussi facile que croupir dans la trop fréquente habitude de vouloir le mal. Je demande la méditation de cette pensée : c'est la science de la santé et du bonheur. " Sache vouloir, fais ce que tu dois : voilà en deux mots l'hygiène de l'âme." (Feuchtersleben.)
Quel est celui qui n'a pas été témoin des choses les plus étonnantes produites par la volonté ? Leibnitz raconte que, afin de pouvoir résister aux tourments un Italien, mis à la torture, se propose d'avoir continuellement en vue le gibet. On l'entendit répéter à différentes reprise io ti vedo (je te vois), ce qu'il explique ensuite quand il fut échappé. Est-ce qu'en 1837 on n'a pas vu un de nos Canadiens donner un exemple de volonté aussi héroïque? Qui n'a pas entendu raconter la folie de Poutre ? Pour échapper à la potence dressée sous les murs de sa prison, il simule le fou furieux, au point de tromper son plus intime ami, qu'il avait mis dans la confidence de son hardi projet. Il nous avoue lui-même que quand sa volonté faiblissait il pensait à la corde, et à lui comme à l'Italien de Leibnitz, cela donnait du courage et de la volonté. Un stoïcien voulant démontrer au grand Pompée que la douleur n'est pas un mal, joignit l'exemple à la leçon et triompha sur lui-même d'une violente attaque de goutte. Miracles de courage et de volonté parmi tant d'autres que je pourrais citer à nos molles générations dont toute la ii. ire consiste à faiblir toujours ! Oui/lous cm
exemples doivent frapper les esprits et les convaincre qu'une volonté énergique peut tout, et leur faire répéter à tous, avec une école antique : " L'esprit veut, le corps obéit."
" Quand je parle de volonté, nous dit un philosophe, je n'entends pas par ce mot la faculté de désirer, mais cette énergie vitale qui résulte de l'action de toutes les forces de l'âme, qui se sent et ne se définit pas, et qu'on pourrait nommer proprement la faculté pratique de l'homme." La volonté comprise de cette manière, c'est-à-dire telle qu'elle doit l'être, c'est la foi des Saintes Ecritures qui peut transporter les montagnes, qui surmonte les plus grandes difficultés ; pour une volonté semblable, il n'y a point d'obstacle : le chemin est libre partout. Voyez l'Indien, qui pense un bon matin avoir assez vécu et qui se couche pour mourir sans regret.
Certains auteurs nous rapportent que Diogène se donne volontairement la mort en retenant son haleine. Saint Augustin raconte dans la Cité de Dieu que Restitus, prêtre de la paroisse de Calame, pouvait à son gré se mettre dans un état tout à fait, semblable à celui d'un homme mort ; on avait beau alors le piquer et même le brûler, il avait perdu tout sentiment ; et on ne lui trouvait nulle apparence de respiration ; il ne s'apercevait même pas qu'il eut été brûlé que par les cicatrices qui lui en restaient ; il avait enfin un tel empire sur son corps, qu'en peu de temps, lorsqu'on l'en priait, il s'interdisait l'usage de ses sens,
Fontana possédait, parait-il, le singulier privilège de pouvoir diminuer à volonté, arrêter même pendant un certain temps les battements de-3oa cwiir
Un coquin célèbre, devenu plus tard un policier émérite, Vidocq, raconte avoir vu un prisonnier qui simulait à merveille les apparences de la mort pour obtenir quelque relâchement aux rigueurs de sa captivité, et qui simulait si bien, que lorsqu'il mourut réellement, on crut encore à une nouvelle tentative de fraude, et on le laissa enchaîné deux jours après sa mort. (Rahier.)
Le docteur Cheyne raconte que le colonel Thornsend pouvait arrêter à sa volonté le mouvement de son cœur et se donnait toutes les apparences de la mort. [1 se couchait sur le dos et ne bougeait plus. Un jour il en fit l'essai devant le Dr. Cheyne et deux de ses amis, et tomba comme un mort. Le Docteur lui prit la main et sentit le pouls baisser peu à peu ; il lui mit une glace devant la bouche : aucun souflle ne ternit le verre. Comme il demeurait assez longtemps dans cet état, les spectateurs s'effrayèrent, ils craignirent que Thornsend ne fut réellement mort. Le médecin effrayé crut que la plaisanterie s'était changée en une triste réalité, et se préparait à sortir de la chambre. Mais au bout d'une demi-heure, le prétendu mort, qui apparemment avait entendu leur conversation, rendit à son cœur son mouvement, le pouls et les battements du cœur devinrent sensibles, le colonel reprit la parole et reparut bientôt dans son état ordinaire. Mais on doit ajouter qu'un jour il prolongea trop l'expérience et fut victime de son imprudence. (Feuchtersleben.)
Nous avons vu les résultats merveilleux de la volonté dans toute sa force ; voyous à présent quelles sont les conséquences d'une volonté faible, qui an, lieu de commander est devenue esclave.
L'homme sans volonté, c'est l'homme indécis.
Quelle maladie de l'âme que l'indécision ! Il est bien à plaindre celui qui est victime de cette faiblesse fatale qui le met à la merci des événements les plus futiles, et le fait victime volontaire de son mauvais et malheureux sort.
Le Docteur Hertz rappelle un exemple frappant des maux qu'entraîne l'indécision, et la puissance victorieuse qu'exerce une volonté forte. Un malade se trouvait dans la dernière période de la fièvre hectique. Le médecin avait cru devoir toujours lui donner de l'espérance ; lui-môme avait la conscience de son état désespéré ; la lutte de ces deux sentiments entretenait et redoublait la fièvre. Alors le médecin se décida à une démarche fort hasardée. Il annonça au malheureux qu'il était perdu. Cette révélation amena naturellement une agitation excessive, suivie d'un morne abattement. Le soir le pouls était régulier, la nuit fut plus calme que les précédentes. La fièvre diminua de jour en jour et au bout de trois semaines la guérison fut achevée.
Un chirurgien célèbre avait pratiqué l'opération de la taille sur un personnage haut placé. La réaction inflammatoire qui survint exigea des saignées très-copieuses. Cependant, quelques jours après, il survint une hémorrhagie par la plaie. Impossible de saigner de nouveau. C'en était donc fait, car les moyens hémostatiques étaient insuffisants. Le chirurgien se ravise, et en réponse au moribond qui lui demande s'il n'avait plus rien à tenter pour le sauver, il lui dit nettement: non monsieur, il faut mourir! Ces paroles frappent si profondément le malade, qu'il tombe en syncope, l'hémorrhagie s'arrête, et Ja, guérison arrive rapidement. (Rahier)
On rapporte qu'un paralytique se faisait porter tous les dimanches à l'église. Un jour au milieu de la cérémonie religieuse on s'écrie tout à coup : voilà un lion ! un lion ! un lion ! La panique est générale, on le comprend : c'est un vrai sauve qui peut, aussi leste que possible. Notre paralytique effrayé, descend de sa chaise, court à l'autel et réussit à grimper dans une niche qu'il y avait au-dessus, à l'abri mieux que qui que ce soit de l'animal féroce ; la peur lui avait donné de la volonté, sans cet événement l'indécision l'eut laissé paralytique toute sa vie. Une résolution prompte et énergique est merveilleuse dans ses effets.
Dans les circonstances difficiles, il en coûte beaucoup de se décider à prendre un parti quelquefois. Voici la méthode que conseille Franklin quand la résolution ne doit pas être décidée trop promptement : " Lorsqu'il s'offre à nous des circonstances où nous avons à prendre, sur des affaires importantes, une détermination qui nous embarrasse, la difficulté vient principalement de ce que dans notre examen toutes les raisons pour et contre ne sont pas présentes en même temps à notre esprit, et de ce que nous avons en vue tantôt l'une, tantôt l'autre, la dernière nous arrivant lorsque la première est disparue. De là les différentes dispositions ou résolutions qui l'emportent alternativement en nous et l'incertitude qui nous tourmente. Pour la fixer, ma méthode est de partager une feuille de papier en deux colonnes, écrivant en tête de l'une pour et en tête de l'autre contre. Donnant ensuite à cet objet trois ou quatre jours d'examen, je place sous chacun de ces titres de iourtes indications des différents motifs qui se pré;
sentent par moments à moi, pour ou contre la mesure à prendre. Quand j'ai ainsi rassemblé en un tableau tous ces motifs contradictoires, je tâche d'en peser la valeur respective, et si j'en trouve (un de chaque côté) qui me semblent égaux, je les efface tous les deux. Si je trouve une raison pour, égale à deux raisons contre, j'efface les trois. Si je juge deux raisons contre, égales à trois raisons pour, j'efface les cinq — et par ce procédé je trouve enfin de quel côté le tableau l'emporte ; et si en donnant encore une couple de jours à la réflexion, il ne se présente d'aucun côté aucun aperçu de quelque importance, je fixe une détermination. Ces raisons ne peuvent sans doute être évaluées avec la précision des quantités algébriques ; cependant quand chacune d'elles est examinée séparément et comparativement, et que tout est là devant mes yeux, il me semble que je puis mieux juger et que je me trouve moins exposé à faire une démarche inconsidérée. J'ai souvent recueilli un grand avantage de cette espèce d'équation qu'on pourrait appeler une algèbre morale." (Rahier.)
L'histoire mythologique nous dit que les chevaliers allant à la conquête de la Toison d'Or ne devaient pas regarder en arrière ; tel doit être l'homme avec sa volonté et travaillant à parvenir à un noble but.
Les maladies de l'âme sont nombreuses comme on a pu le voir ; l'imagination et la volonté se donnent la main pour les former, la société qui travaille incessamment au fonctionnement de son existence, ne pense pas au rôle que pourrait jouer l'âme pour ce perfectionnement qui est pon rêve, La matiftie
absorbe toute l'activité gigantesque de son génie, et l'âme qui régit la matière à son gré est laissée de côté comme une puissance dont on n'a pas besoin... On dira qu'on ne peut empêcher la destinée de s'accomplir ; l'on ne comprendra pas que chacun fabrique comme il le veut son sort, et que celui-ci est sous la grande dépendance de sa volonté ! Arcane que tout cela.
Et comment tel camarade que la nature semblait n'avoir favorisé d'aucune des qualités qui doivent assurer le succès, parvient-il tout à coup au sommet des honneurs et laisse-t-il bien loin derrière lui ceux dont il n'avait toujours eu que l'indifférence, sinon la pitié ! Ah ! je le comprends. Il y a dans cette organisation une force cachée, mais toujours en ébullition, une faculté merveilleuse, comme ces baguettes magiques que l'on met dans la main des fées ; cette force, cette faculté puissante, c'est l'énergie ou tout simplement la volonté. Sa destinée à lui, jeune homme isolé de tous, devait bien être une continuelle obscurité, à en croire les camarades railleurs — et devait être bien loin d'exciter l'ambition — Non, l'on se trompait, l'on comptait sans la volonté qui fait tout et qui transforme le talent le plus humble en génie à qui rien ne résiste ; car le génie n'est peut-être pas autre chose que cette force qu'ont certains esprits de concentrer toute leur intelligence sur un seul point sans que rien puisse l'en détourner ! Gloire à celui-là qui a su montrer à l'humanité ce dont elle est capable, c'est-à-dire la ressemblance frappante qu'elle a avec celui qui est son auteur et son Dieu ! En effet, la volonté alors n'est-elle pas le sceptre divin de la toute puissance,
LA SANTE tOlJU TOLS 93.
sinon dans toute sa plénitude, au moins à un degré si élevé qu'il n'y a qu'un Dieu qui puisse en montrer une supérieure ! Travail gigantesque que celui de la volonté persévérante, et qu'au lieu de contempler avec admiration l'on regarde avec indifférence ! Les Titans essayèrent d'escalader le ciel, au moyen des efforts les plus inouïs ; il ne leur servit à rien d'entasser les montagnes les unes sur les autres : ils furent ensevelis sous leur masse énorme. Un crétin fera avec une volonté énergique ce que les Titans réunis avaient tenté en vain de faire : le ciel viendra jusqu'à lui.
L'imagination et la volonté, pour suivre une direction qui devra assurer notre santé et notre bonheur, ont besoin de s'alimenter de ce qui en est la cause certaine ; elles doivent s'abreuver constamment à leur source de vie. Or la source de la santé et du bonheur est l'étude du vrai, du bon et du beau : ce qui veut dire que l'imagination et la volonté doivent être filles de la raison qui veut tout cela et qu'elles doivent lui être soumises. Hâtons-nous donc ; avançons avec confiance dans notre travail ; plus que cela, chrysalides inertes, brisons notre enveloppe et élançons-nous hardiment dans les champs azurés du vrai, du bon et du beau.