XXVIII
FAITES-MOI vos ADIEUX.
Quand Richard entra, et qu'il aperçut cette femme entourée de fleurs, d'or et de lumières, il crut à une vision ; la porte s'était refermée derrière lui. Où suis-je ? se demanda-t-il un peu étourdi. Qu'est-ce que tout cela signifie, est-ce une femme ou un portrait? ajouta- t-il en regardant plus attentivement.
Sapho n'avait pas fait un mouvement» ellq &xf^ ses deux grands yeux noirs sur Richard, il baissa
la tète, il se sentait troublé malgré lui. Ce fut Sapho qui rompit le silence.
—Que me voulez-vous, monsieur? je vous écoute.
—C'est étrange, pensa Richard, Tétonnement m'a presque fait perdre la mémoire. Vous devez vous douter de ce qui m'amène, mademoiselle.... madame.... balbutia-t"il , vous connaissez mon frère?
— Peut-être, je connais beaucoup de monde. —Il se nomme Henri Campbell, et si ce qu'on dit
est vrai....
— Et que dit-on ? demanda Sapho, en jouant avec une boucle de ses cheveux.
— On dit qu'il vous aime, répondit Richard, qui commençait à se remettre un peu.
— Et cela vous étonne ? demanda Sapho en riant d'un rire strident qui le fit frissonner.
— Non, murmura Richard en la regardant en face. Non, madame, jele comprends, je vous vois... Mais il s'arrêta ; sa mémoire semblait l'abandonner pour parcourir les souvenirs vagues du passé.
— Ne cheirchez pas à être aimable, répondit Sapho en souriant ; dans la disposition d*esprit où vous êtes, cela vous sera difficile, impossible; tenez, monsieur, asseyez-vous là, en face de moi, je vais vous dire ce que vous pensez ; vous me méprisez, vous me croyez le mauvais génie de votre frère parce qu'il a changé quelques-unes des lettres de son nom, leyôtre, que voulefe-vous? Il faut bien que jeunesse se passe.
Richard releva la tête, il était devenu pâle, le cynisme de cette femme venait de lui faire peur. Sapho reprit :
— Que voulez-vous, Henri aimait mon luxe, il est digne de porter votre nom, il fait les choses en grand seigneur ; il s'est laissé entraîner, tous les hommes ne savent pas bien diriger leurs amours ; au lieu de ces dorures, de ces parfums, de ces chimères qui n'ajoutent rien à la beauté d'une femme, ils devraient rechercher de pauvres filles ; les chambrettes ont aussi leur parfum, celui de Tinnocence; elles ne demandent que peu d'amour, et puis l'on peut s*en débarrasser si facilement, n'est-ce pas?
— Je ne vous comprends pas, madame, vous ignorez sans doute la gravité du motif qui m'amène.
— Je le sais, Moses m*a prévenu, vous venez pour racheter des lettres de change souscrites par votre frère? Je suis désolée, vous arrivez trop tard, une des personnes à qui j'en avais donné une en payement a eu des doutes, et Ta déposée chez le schérif.
— C'est impossible, s'écria Richard en pâlissant. Oh ! malheureux, ajouta-t-il en cachant sa figure dans ses mains, je suis perdu, déshonoré !
Sapho se leva avec le mouvement de l'aigle qui s'envole. — Enfin, lui dit-elle, te voilà comme je voulais te voir ! Je voudrais que tes larmes fussent de feu, et qu'elles te brûlasselit les paupières.
Richard se leva, sa chaise en tombant lui fit peur, il recula épouvanté.
Par Un mouvecaent protiipt comme là pensée, Sapho de ses deux mains rejeta ses cheveux en arrière pour découvrir son front, en lui disant : Me recotinais-tu, Richard? Ôh! tu me reconnais, puis-» qae tu pâlis. Je suis le contraire des autres, là mort eh toe touchaiit iïi*a rendue belle, la honte m'a rendue puissante, tu m'as appris à être lâche, parjure, cl*uelle, tu verras si j'en ai profité.
— Ah f Marie s*écria Richard. Ah I Marie, pardonné-moi.
— Jaiôai^, répondit Saphô avec un inouvemeht énergique ; Marie est morte, vous l'avez tuée, j'ai juré de la venger. Vous avez été sans pitié ; vous qui croyez avoir une grdnde âme, vous serez tous flétris. Je veiix voir ta mère pleurer devant moi, tes enfants rougiront de porter ton iiom, ce nom que tu n'as pas voulu me donner parce que tu le vendais à une autre.
— taon Dieu I murmura Richard au désespoir, mais ils sont innocents.
'—Et moi, est-ce que j'étais coupable? et ma mère méritait- elle le mal que vous lui avez fait?
—Marie, murmura Richard enjoignant les mains, Dieu pardonne I
— Dieu, reprit Sapho en jetant autour d'elle un regard sombre ; osez-vous bien prononcer son nom ici? c'est un blasphème. A cause de vous, il m*a fermé son paradis è tout jamais ; allez, mes prières n'arrivent paô plus à lui que les vôtres n'arriveront à
moi. J'ai voulu être bien sûre de ma vengeance, elle ne peut m'échapper. Je ne vous rendrais pas ces billets pour tout Tor du monde : je suis plus riche que vous ; seulement je suis réprouvée, je mourrai seule, j'irai au cimetière accompagnée du mépris des honnêtes gens, tandis que vous, honoré, pleuré, l'on vous accompagnera chapeau bas. Est-ce juste, cela? Et croyez-vous que le mauvais esprit ne fait pas bien de venger les innocents que la Providence abandonne ? J'ai voulu voir ce que vous éprouveriez à ma vue. Allez , partez à présent, je n'ai plus rien à vous dire ; si je suis un monstre, c'est vous qui m'avez créée. Adieu, Richard, défendez-vous mieux de ma haine que je ne me suis défendue de votre amour. Richard allait répondre, s'expliquer, supplier, lorsque le domestique entra et remit une carte,
— Tenez, dit-elle, je ne fais pas les choses à demi. Paul Pallier est ruiné, ou peu s'en faut, reprit-elle en riant ; je devais bien cela à la généreuse hospitalité que m'a donnée votre beau-père. Je vais le faire entrer ; je ne doute pas que vous ayez du plaisir à le voir chez moi.
— Non , non , s'écria Richard. Au nom du ciel 1 écoutez-moi, j'ai été moins coupable...
— Reconduisez monsieur, dit-elle au domestique qui attendait ses ordres ; et soulevant une portière» elle disparut.
— Je suis aux ordres de monsieur, dit le dômestique que Richard semblait avoir oublié.
Richard se laissa condi\ire dehors. Une fois dans la rae, ses idées lui revinrent.
— Elle sera implacable/ murmura-t-il en s'éloignant. Il faut qu'Henri la voie ; s'il n'obtient rien , nous sommes perdus.
En arrivant, Richard se renferma avec son frère. Ce fut lui qui rougit et se troubla à sa vue ; pourtant il ne lui raconta pas l'histoire de Marie. Il parla de haine, de vengeance, sans que Henri comprît un seul mot
— Enfin, disait -il, si elle vous aime, tâchez de la fléchir.
Henri ne voyait qu'une chose, c'est qu'il était pardonné, qu'on lui donnait quatre fois la somme due ; et il se promit d'aller chez Sapho dès qu'il pourrait sortir, car Léo ne le quittait pas.
En arrivant à Londres, monsieur Pallier avait fait demander Paul hors de chez lui ; il craignait de ne pouvoir contenir sa colère devant sa fille.
Paul arriva le cigare à la bouche , le sourire sur les lèvres. Au premier mot de reproche prononcé par son beau-père, il avoua tout : qu'il -avait donné les diamants de sa femme et qu'il devait des sommes énormes. *
—Malheureux I s'écria monsieur Paillier, tu nous a perdus, ruinés. Pour ne pas vous inquiéter, je vous ai laissé ignorer mes chagrins. J'ai perdu trois bâtiments qui n'étaient assurés que pour la moitié de leur valeur. Après de semblables folies, je ne
.3^0 ik SÂPifq.
puis TOUS lMs«er à Londres; ytfus pp,rtifcîz'5yec moi.
-T-Vpus emmènefpz m^ femme si vqhs vpulez, répondit P^ul; pi^is mol j0 yeux rester jçi popr ^^ ranger mes aflfaires. Si j'ai pris qpe m^Jrepse, p'^t que JLéTOie m'y a forcé ; ellp ^ le pjixs ^ffreuii: c?ir^ctjère qu'pft pujsge voir, Q^e vpulezrvous? quaqd on n'a pap le bQPb^qr ph^z (S|oi, \l faut }e çherclier ailleurs, ç'pst çp qup j'ai fait; et s^ns pia reconnaissance pour vous, je l'aurais quittée tout à fjaiL Que diable ! ce n'pst pa^ une raison parce qu'on apporte une dot aux gens pour les victimer» Oui, viptimer est le n^ot ; je ne sais pas pourquoi eljp m'a épousé,. pnisqu'elle ne pouvait pas me souffrir, je me Serais bien contenté (]i'ê{re tout bonnement votre neveu. Je vous aimais, et je n'aurais jamajs vonJu yqns faire de peine, m*}s elle m'a harcelé, me tour^iam en ridicnJe 4 tout propos. J'ai cru retrouver la traaqniililé en lui laissant prendre up am^nt; qui, mon oncle, un amant , pas cplui qu'elle a anJQurd'hui, un antre, moins patient, qui a été obligé de quitter la place. J'ai cru aypirlapai^, ah j bien oni I ceU a été de mal en pis ; j'ai déserté, - — Tu mens ! s'écria monsieur Pallier , qui du royge avait tonrné au violet.
— Demandez-lui, répondit Paul sans s'émouvoir, elle ne se cachera, pas plus de vous qu'elle ne se cache de mpi.
Monsienr Pallier courut chez Léonie»
Paul se rendit chez Sapho. Elle entr^ d^i^ le salon où il ratle^dait, epcore tout émue de la iscène qu'elle venait d'avoir avec Richard.
P^iil était calme. Il raconta en souriapt Texplication qu'il yeqait d'avoir avec son oncle.
— Le pauvre bonhomme, ajouta-t-il, j'flii cru qu'il allait piourir d'pne attaque d'appplexie; j'espère qu'il va emmener sa QUe, et alors, ma helle Sapho, je^erai toi^t à vpqs.
— 11 est fâcheux, répondit Sapho eq spuriant, que cela n'entre pas dans ipes projets ; si j'eusse parié la première, je voiis eusse annoncé jnqn propbain départ, je quitte Londres.
— Spit, nous le quitterons ensemble, répppdit Paul qui ne doutait de rien.
— Je quitte Londreg, reprit Sapho, surtout ppur fuir ceux qui l'habitent. Faites-moi vos adieux.
— Vous plaisantez, Sapho, oubliez-vous les sacrifices que je vous ai faits ?
— Non , mais c'est parce qu'il ne vous en reste plus à faire que je vous quitte, Vous n'exigez pas qu'une femme comme moi ait du cœur. Je ne vous ai jamais aimé, je ne vous Tai jamais dit ; par la même raison que vous nous quittez sç^ns regret lorsque notre beauté passe, nous avons le droit de vous quitter lorsque vous êtes ruinés. Ce n*est pas chez nous où il faut chercher des amours constants , tendres, dévoués; nous avons été éprouvées, et nous faisons aux autres ce qu'on nous a fait. Je vous
donne là une triste consolation ; et vous-même, entre nous, je crois qu'il y avait plus d'orgueil que de cœur dans ce que vous appeliez votre passion pour moi, vous l'oublierez bien vite. Allons, ajoutât-elle en se levant, quittons-nous bons amis, j'ai des préparatifs à faire.
— Vous êtes folle, Sapho, s'écria Paul , qui sortait enfin de sa torpeur; tout ce que vous venez de me dire n'est qu'une plaisanterie ; vous voulez m'éprouver. Vous n'avez pas le droit de douter de mon amour après ce que j'ai fait pour vous.
— Les cadeaux, reprit Sapho, cela ne prouve rien, vous les faites pour vous être agréable à vousmême ; vous prenez l'égoîsme pour de la générosité.
— Oh! murmura Paul anéanti, j'ai aimé, je me suis ruiné pour une femme de bronze.
— Personne ne se moque de ceux qui ont un goût prononcé pour les arts. La peinture a eu ses adorateurs, ses victimes, je vaux bien une galerie de tableaux. Adieu, cher, ne pleurez pas sur mes ruines. Vous avez été généreux, soyez philosophe, ne> regrettez rien.
Paul se leva, il marcha lentement vers la porte; Sapho l'ouvrit avec un geste plein de grâce. Le pauvre Paul sortit moitié furieux, moitié désespéré.
Monsieur Pallier avait vu Léonie; elle n'avait pas nié avoir un amant, elle avait seulement répondu pour s'excuser : — Mon mari est si bête !
— Il y a eu naufrage, pensa l'armateur, mais on
pourra peut-être sauver quelques débris ; tâchons d'abord d'avoir les diamants. Je vais aller moi même chez cette femme, et si elle refuse , j'enverrai le shériff à mademoiselle Sapho. Nous allons bien voir.
On fit quelques difficultés pour aller annoncer monsieur Pallier. Il roulait autour de lui des regards pleins de colère, et se préparait à faire la grosse voix, pensant que son nom avait produit un effet foudroyant, qu'on avait peur, qu'on hésitait à le recevoir ; il songea à mettre cet avantage à profit.
Sapho le reçut sans se retourner. Il se laissa tomber dans un fauteuil sans qu'on le lui offrit.
— Ahl dit-il en s'essuyant le front, c'est donc vous qui* débauchez le mari de ma fille et qui recevez ses diamants ? Savez-vous que si vous ne me les remettez pas de suite , ainsi qu'une promesse de rente, je vais vous faire arrêter î
—Vraiment? répondit Sapho en jouant l'effroi.
— Comme je vous fais l'honneur de vous le dire. Ne saviez-vous pas que Léonie avait un père , que' Paul avait un oncle qui finirait un jour par tout savoir ? Ces oncles , on les prend toujours pour des bonshommes de comédie. v
— Que me reprochez- vous d'avoir accepté, son amour ou son argent?
— Les deux appartiennent à ma fille.
— Ah I reprit Sapho en riant, il y en a un dont votre fille se moque, c'est l'amour, car elle a un amant.
— Maljieiirpuse ! tu mensl s'écria mqiisieiir Pallier, en se levant et se plaçant en face d'elle dans Tisittitude de 1^ poienace. Sapbo se leva à son toi^r, le mesura du regarii et se dirigea vers un meuble en disant :
— Je ne mens jamais que pour me faire aimer, et j'espère que yous allez me haïr. Tenez, voici une lettre écrite par elle à paonsieur L^cien ; j'en ai vingt comme cela: elles ne m'ont coûté qu'un sourire. J'en garde dix-neuf pour donner à mes juges quand vous m'aurez fait arrêter.
Monsieur Pallier avjait lu, il semblait accablé. Cette femme pouvait faire dujcandale, perdre Léonie aux yeux du monde ; il eut peur. Il était vequ pour commander, il fut obligé de prier.
— Vous pouvez me faire bien ^u mal, mjirmurat-il à demi-voix, mais cela ne vous rapporterait rien, traitons; vendez-les-moi.
— Pas pour toute la fortune que vous avez possédée j^dis. Ces lettres sont si curiei?ses que je ne vous connais pas le droit d'en priver la postérité ; je ne les aurais pas, ajouta-t-elle avec mépris, que je ne vous craindrais pas davantage.
Pallier fit un mouvement qui semblait dire : Oh I pour cela, c'est autre chose.
— Mon Dieu ! non, continua Sapho, je vous regarderais en face, et je vous dirais de chercher dans vos souvenirs si vous n'avez pas quelques mauvaises apjtiops sur 1^ conscience. Ah dame ! il est s\ facile
d'oublier le mal qu'on a fait. Je ne vous en voudrais pas de m'avoir envoyée à Thôpital , c'était votre droit, si vous n'aviez pas su où demeurait ma mère. Pallier voyait, entendait, mais il ne pouvait croire ni â ce qu'il voyait, ni à ce qu'il entendait ; il la regardait d'un air hébété impossible à dépeindre.
— C'est bien moi, reprit Sapho, la pauvre brodeuse, la grisetle, la fille de rien, qu'on pouvait sacrifier sans crainte, Marie Laurent... Voici les lettres de mademoiselle Léonie; je lei^ enverrai au Times^ et je vous assure qu'elles feront rire.
— Donncz~moi ces lettres, s*écHa Pallier ; voUs voulez vous venger, soit, Vengez -vous sur moi ; mais sur mon énfarit , cela ne sera pûss je vous briserai plutôt. Ces lettres, il mêles faut, je les veux, je les aurai. Il écumait de rage, il s*élança sur Sapho ; mais elle eut le temps de tirer les deux cordons de sonnette ; deux doiûestiques ehtrèreht précipitamment.
— Ce bon monsieur Pallier, dit Sapho avec Uh sang-froid iniperturbable ; voUs verrez que c'est moi qui vais être obligée de le faire arrêter comme voleur. Je vous ai connu faussaire, vous avez fait des progrès. Regardez bien, monsieur, dit-elle en s'adressant aux 'domestiques, reconduisez-le, et si jamais il se représente ici, chassez-le. Les deux laquais enlevèrent Monsieur Pallier, qui faisait mine de né pas voiiloir sortir, et le jetèrent à là-
porte. Que pouvait-il? rien. Il rentra chez lui, humilié, confus, se replia sur lui-même ; Sapho venait de lui porter le dernier coup. Il prit le lit , en proie à une fièvre violente, mais il n*osa faire appeler personne. Henriette ne le savait même pas à Londres.