IL ÉTAIT AMOUREUX DU DIABLE
—Richard est à Londres, murmurait-elle, et je ne l'ai pas vu; me serais-je trompée? ne viendrait-il pas ? Allons, je suis insensée, ajouta-t-elle en posant sa main sur une boite ; ces lettres de change sont là, la vie d'un homme, l'or du Pérou ne pourraient pas les racheter sans ma volonté. Puis, s'approchant de sa cheminée, elle prit un des pistolets» l'arma en disant : On pourrait bien essayer par la
violence après avoir employé la menace. En ce moment Juliette entra avec mystère.
— Madame, dit-elle à voix.. basse, monsieur Hoses.
Moses s'avança tenant son chapeau à la hauteur de ses genoux.
— ■ Oh ! madame , dit-il , quel coup de fortune ! sir Campbell est à Londres ; il est venu chez moi, et m'a dit : Monsieur, mon frère vous a souscrit des billets, je viens les retirer. Je lui ai dit que je ne les avais plus, qu'ils étaient en circulation ; il m'a regardé en me disant : Voyons , monsieur , vous savez l'importance de ces billets, et vous voulez en tirer parti? Eh bieni il y en a pour quatre mille livres, je vous en donne huit. Vous pensez bien que je n'osais rien répondre. Prenant mon silence pour un refus, il s'emporta : Je vous en donnerai dix mille, mais il faut que vous me les apportiez aujourd'hui même. Je lui ai répété que je ne les avais pas, mais que je les réunirais avant la nuit, et je viens...
— ^Vous avez eu tort de promettre, répondit Sapho, qui ne put réprimer un sourire. En affaires, il ne faut pas donner sa parole légèrement ; vous allez manquer à la vôtre.
— Est-ce que madame n'a plus confiance en moi? demanda le juif d'une voix tremblante ; ne m'aviezvous pas promis la moitié des bénéfices si je vous servais bien ? Il était impossible d'arriver à un plus
beau résultat. Réfléchissez donc que c*est une fortune.
— Vous cfoyez, répondit Sapho avec indittérence, vous n'êtes pas assez ambitieux. Allez dire à sir Richard Campbell que moi seule puis les lui remettre, que je les ai là, et que, s'il les veut, il faut qUll vienne les chercher ici.
Môsés se mordit les lèvres jusqu'au sarig, en se disant : Je suis volé ! elle veut faire l'affaire sans moi pour ne pas me donner ce qu.'elle m'a promis. Ah! j*auf*ais dû m*en douter, lui faire signer uû acte. Sot que je suis ! cette femme est plus fine que niôi; je vais perdre deux mille livres. Cette pensée déchira le ôœiir avide du juif; une sueur froide irtohda son front, il devint pourpre ; ses yeux parurent prêts à sortir de leur orbite ; îl roiila autour de lui des regards hébétés. Où pouvaient être ces billets? il se setait jeté dans les flammes pour les avoir.
Sapho , le coude appuyé sur la cheminée, le regardait en suivant ses mouvements; elte devinait sa pensée, et comme il s'approchait trop près, elle prit le pistolet qu'elle avait armé, et ^examina la monture avec sang-froid et sans paraître s'émouvoir.
Moses , les dents serrées , les poings crispés, recula de trois pas. Ses muscles se détendirent , ses traits prirent une expression stupîde : il eut peur.
— Allez , cher monsieur, dit Sapho, qui ne put cacher un ironique sourire , allez , soyez discret,
LA SAt'HÔ. * 399
seîTez-fnoi bien, et si Ton donne douze Itiiile livres. TOUS en aiirez votre part.
— Ah! Jdaadatne, qUe de botitél s*écria le juif en cherchant à saisir le bout de sa robe pour la hmèt; ma femme et mes enfants vous bénirotit, car je ne suis pas riche, voyez-vous; les aflfaires vont maU on a bien de la peine à gagner sa vie honorablement.
— Est-ce que vous voulez m'attendrir ? lui deliianda Sapho en riant.
— Nori, répondit Moses en grimaçant un sourire qui le rendait affreux ; mais si madame voulait écrire sur uii petit bout de papier...
— Vous êtes méfiant , monsieur Moses , s*écrta Sapho impatientée. Allons^ sortez, ou chaque parole que vous ajouterez je retranche cent livres sterling. Le juif sortit à reculons en saluant jusqu'à terre, mais il ne prononça pas une parole. — Race de Caïn ! murmura-t-elle en le regardant s'éloîgnet, comme il me hait en ce moment, et comme il avait envie de m*étrangler tout à l'heure. Il faut attendre, murmura-t-elle en posant sur la cheminée le pistolet qu'elle venait de désarmer. Attendre, mais c'est affreux, toontîœurva se briser. Chers souvenirs, ne vous pressez plus ainsi dans ma pensée. Ma mère, Jacques, un peu de patience, et la Sapho aura vengé Marie Laurent.
En arrivant à Londres, Richard était allé trouver son frère. Il se passa entre eux une scène des pluâ
violentes; Henri avait tout avoué, en lui disant:
— Je suis coupable , vous avez le droit de me tuer , mais ne m'insultez pas ainsi ^ vous me rendriez fou.
Léo, le pauvre Allemand, l'ami délaissé pour Fabien, avait tout entendu ; il était entré dans la chambre, il s'était jeté aux pieds de Richard en lui demandant grâce.
— Ne Taccablez pas, disait-il , je vous donnerai ce que je possède. Pardonnez à votre frère, il est jeune, son cœur est bon ; ne le réduisez pas au désespoir.
Le premier mouvement dcila colère passé, Richard s'approcha de Henri^ lui tendit la main ; puis il demanda des renseignements.
— Il était amoureux du diable ! s*écria Léo.
Richard courut chez Moses après avoir fait donner à Henri sa parole qu'il ne sortirait pas. Henri le promit, et Léo fut constitué son gardien.
Lorsque Moses vint reporter la réponse qu'il avait reçue de Sapho , il y avait deux personnes dans le
salon de Richard; il n'osait parler.
— Vous pouvez vous expliquer, dit Richard, ces dames sont de la famille. Moses raconta qu'il avait fait mille démarches inutiles.
— Une seule personne peut vous les remettre , elle veut traiter directement avec vous.
— Oh ! dit Richard en se frappant le front, on ne m'avait pas trompé ; il y a dans tout cela un piège :
mais prenez garde à vous , monsieur, si l'on me pousse à bout, le shériff éclaircira les faits.
Ce nom faisait généralepient éprouver une émo* tion pénible à Moses, mais cette fois il répondit avec aplomb :
— A votre volonté, sir, je n'ai rien à craindre ; on n'est pas puni pour avoir été trompé. Henriette pleurait, lady Campbell était plus qu'émue, elle conuncnçait à trembler.
— Bien, répondit Richard , comprenant qu'il n'avait pas le droit de menacer; allez, monsieur, nous allons aviser. Si j'ai besoin de vos services, je les récompenserai. Quand Moses fut parti , les deux femmes se désolèrent,
— Mon Dieu! murmura Richard, qui marchait avec agitation, pourquoi êtes-vous venues? Quelle folie I quand même vous pourriez être utiles, avezvous pensé que je consentirais à vous laisser entreprendre une pareille démarche? Il faut aller loger avec ma mère chez votre sœur Léonie; je vous réponds de tout, pourvu que vous me laissiez faire. Ne parlez de rien; Paul Pallier est bavard, indiscret; il instruirait plus de monde qu'une affiche publique.
Henriette partit avec la mère de Richard ; elle était anéantie. Pendant qu'elle se rendait chez Léonie , il se fit conduire à l'hôtel de Sapho ; il voulut composer son maintien, son visage, cherchant ce qu'il allait dire. La situation était embarrassante. La politesse et la douceur, selon lui, étaient le meilleur des
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moyens ; mais il était révolté de la démarche qtfoii l'obligeait à faire ; ^itopétuosité de son caractère se refusait à tout acte dé souplesse, tl venait avec de l'argent : c*était un marché qu'on allait lui proposef, il payerait plus cher, mais il ne s'humilierait pas. Ce parti pris, il demanda au domestiqué d'un air assez dégagé :
— Mademoiselle Sapho est-elle visiblef Le laqualà le regarda du haut en bas avant de lui rêpotidre.
— Cela dépend de qui vous voulez lui parler; voulez-vous me remettre votre carte, j*irai demandera madame si elle peut vous recevoir; Richard ne j)tit réprimer un sourire ; pourtant il reprit en changeant de ton :
— Dites à madame qu'il s'agit d'une affaire importante, et que mon nom n'y fait rien, puisque je lui suis inconnu. Le laquais s'éloigna avec la lenteur d'un homme qui sait se dérangèi' pour rfeti; mais il revint assez vite, et dit d'un airdlmportartcô :
— Puisqu'il s'agît d'affaires, mohsieur eôt sahS doute fournisseur, je vais voUs conduire par le petit escalier chez Tintendant de madame.
Richard eut un moment dlmpatierice. Il fit uii grand effort pour se contenir et répondre :
— Je ne suis pas fournisseur, je veux parlera votre maîtresse de choses que je ne veux dire qu'à elle.
— Votre nom alors ? Richard devint pâle.
— Sir Richard Campbell, rêpondit-il après une pause.
LA SAPHO. soi
Le vâlet s'inclina et sortit ; piiîs il revint en disant : '
— Madame n'a pas l'honneur de connaître votre ndïn, où jel*ai peut-être mal prononcé ; donnez votre carte ou écrivez-le. 11 montra du papier. Richard eut une sueur froide ; en ce moment il souhaita la mort a son frère, mais il écrivit; sa patience était à bout, i' allait partir, lorsqu'on vint le prier d'entrer dans le petit salon. Il se promena d'abord, regardant à peiiie les objets qui Tentouraient ; mais peu à peu il fui; étonné : jamais il ne lui était venu à l'idée qu'on J)ût entasser tant de richesses entre quatre murs. Les glaces le réfléchissaient de toutes parts ; il était couvert de poussière , sa toilette en désordre ; sa colère fil place à la honte ; il aurait voulu pouvoir sortir ; il se reprochait la nianière dont il s'était présenté. Il avait oublié qu'il était homme du monde et qu'il venait chez tine femme.
Sapho ravjiit vu arriver. Elle avait en dehors de ses croisées des glaces hollandaises ; personne n'entrait tii ne sortait de Thôtel sans qu'elle le Vît du fond de sa chambre. Juliette rhabillait tandis qu'elle donnait des ordres au domestique.
— Fermez les rideaux de soie du salon, disaitelle d*une voix tremblante. Allumez tout comme s'il faisait nuit. Sapho descendit ; elle jeta un coup d'œil rapide sur sa toilette, avant de faire introduire Richard dans le salon. Elle portail une robe de velours noir décolletée > à manches courtes; le devant de
cette robe était brodé de soie rouge ; on eût dit que des branches de corail enlacées sortaient du velours; une grande partie de ses cheveux étaient frisés et tombaient en désordre le long de ses joues sur ses épaules.
— C'est bien ! dit-elle à Juliette en se dirigeant du côté d'un grand fauteuil doré quj se trouvait placé devant une glace.
— Madame a Pair d'une reine sur son trône , dit en sortant Juliette. La mise en scène était préparée; mais au moment de lever le rideau, Sapho tremblait Deux fois elle étendit le bras pour sonner, deux fois elle s'arrêta en posant une main sur son cœur; enfin elle fit un efifort et sonna. Le domestique ouvrit à deux battants la porte qui séparait le boudoir du grand salon.