A MON PÈRE
En te dédiant ce petit romain^ mon bon père^ laissemoi me mettre une fois de plus sous la protection de ton nom aimé. Si, comme certaines femmes de la noblesse^ fai toi^jours ajouté mon nom de fille à mon nom de femme, c'est que je suis à juste titre fière de tous deux y puisquHls sont consacrés par la noblesse du talent.
Rosette n'était ni jolie, ni belle, mais elle avait seize ans, la taille mince, le pied petit, les 4ents blanches et les cheveux noirs. Personne ne portait mieux quMle le petit bonnet de la grisette, et quand, après une journée de travail, elle secouait les bouts de fils attachés à sa robe et lissait ses bandeaux épais, Rosette avait on petit air à la fois timide et conquérant, auquel il était difficile de résister.
Rosette était sage. Elle appartenait à la confrérie de la sainte Vierge et priait d'aussi bon cceur à Téglise
qu'elle dansait au bal. Dans la petite ville de L
Rosette était courtisée par les jeunes gens pour sa gentîHesse et recherchée des dames de la ville pou? son habileté de couturière, Puis elle était si bonne e|
4 ftOSEîTE.
si discrète, la jeune ouvrière ; on était bien sûr, avec elle, de ne point être trahie dans ses petits secrets de coquetterie.' tle n'est pas elle qui eût jamais dit que madame *** craignait les corsages plats... ou qu*il fallait rembourrer de coton l'épaule gauche de madame ** \ Pour les pauvres 15 sous qui lui étaient donnés, Rosette s'appliquait sérieusement à embellir celles qu'elle habillait; puis, comme disait la femme de l'adjoint, on pouvait au dîner ne lui point donner de dessert sans qu'elle s'en plaignît. Avares et coquettes, toutes gagnaient à la faire venir. Aussi Rosette ne pouvait-elle suffire aux nombreuses demandes qui lui étaient faites.
Rosette avait non seulement un père, une mère, mais encore un grand nigaud de frère. Tout cela l'aimait et la tourmentait à qui mieux mieux. Il fallait lire le journal du père, raccommoder le linge du frère et, qui plus est, le remettre en place tous les trois mois, car César Nicotet, tantôt tenant les livres d'un commerçant, tantôt pharmacien, jardinier dans l'occasion et bête partout, avait le talent de savoir tout faire et de n'être bon à rien. Il avait épuisé toute la bonne volonté de la villç et des environs, et, sans sa sœur Rosette, le pauvre garçon serait mort de faim en protestant de son habileté. Rosette ne s'était jamais
avoué que son frère était bête, et cela sans doute pour pouvoir sans cesse le recommander en toute conscience ; et puis Rosette, comme vous le'v^rez par la suite de cette histoire, avait le talent de ne pas voir les défauts de ceux qu^elle aimait. La charité chrétienne avait trouvé ce cœur-là tout prêt et y était entrée pour n'en plus sortir.
Maintenant, si vous voulez savoir qui avait élevé Rosette, je vous dirai que c'était personne et tout le monde. C'était d'abord la mère Jeanne Nicotet, qui lui avait bravement donné le fouet quand par malheur elle salissait sa robe du dimanche, et qui lui avait appris à ne jamais dire madame tout court et à ne jamais perdre ni une minute ni une aiguille. Puis, la maîtresse d'école de l'endroit lui avait appris à lire et à écrire, et, pour réveiller l'attention de son élève, ne lui avait pas épargné les coups de férule. Quant au père Nicotet, tailleur de son état, il avait enseigné à Rosette à coudre vite et solidement, et les dimanches et fêtes il la menait promener, s'arrêtant de temps en temps pour boire un verre de bière ou de vin et lire le journal, et disait à Rosette: a Pendant ce temps-là, tu' peux courir après les papillons, tu peux t'amuser à Cueillir des fleurs... » C'était alors les papillons diaprés, les petites herbes des champs, les coquelicots et
les bleuets qui instruisaient à leur tour Rosette. Quand les enfants sont tout petits, ils causent avec les cailloux, avec le^ fleurs ; ce qu'ils disent, nul ne peut le comprendre. Mais que savons-nous si ces objets sans langage pour nous n'en ont pas un pour eux?... Les enfants ne savent pas faire de belles phrases sur la nature, mais on sent bien qu'ils sont en communication directe avec elle... Rosette plus qu'une autre éprouvait des élans de joie folle quand elle sortait dans la campagne avec son père... Elle faisait des provisions de cailloux, de gros bouquets, des paquets de mousse ; elle aurait voulu tout emporter. Pendant ce temps-là, le père Nicotet se donnait un autre genre de joie en buvant loin des regards de sa femme ; les endroits où se trouvait une petite buvette étaient toujours ses lieux favoris de promenade. Puis, quand Theure de rentrer arrivait, il rentrait tenant sa fille en main, Tun chancelant et l'autre sautant, heureux tous deux.
C'est alors qu'à la porte de leur maison la réalité leur apparaissait sous la forme de la mère Nicotet. 0 réalité qui viens trop souvent nous surprendre, que de formes ne prends-tu pas pour te m^ifester à ceux qui t'oublient avec tant de joie ! Aux endettés, tu apparais sous la forme d'un créancier ; tu te changes en
Hffltnr pour la vieille coquette... ; c'est toi qui dis tout bas à Toreille de ceux qui aiment : L'amour finit... Tu glaces l'auteur qui croit inventer, en lui disant : Ri^
n'est nouveau sous le soleil Ah 1 sous-maitresse
impitoyable, quand tu vois courir çà et là les enfants des hommes, le sourire sur les lèvres, tu leur cries : C'est assez ! et tu les ramènes dans les sentiers rudeâ où leurs pieds se heurtent. Si nous cherchons à ne te pas voir, tu nous fais trébucher. Qu'on t'évite ou qu'on te r^arde en face, il faut toujours te subir. Il y a des gens qui t'appellent raison, moi , je te nomme douleur.
Et tout cela à propos de madame Nicotet...
Grondant madame Nicotet n'était pas méchante^
Dieu vous garde des gens qui ne sont pas méchtmts !
La mère Nicotet n'était préoccupée que d'une idée^ avoir tous les jours pour elle et les siens le pain nécessaire, amasser une certaine somme d'argent pour le moment où on ne pourrait plus en gagner. Certes^ c'était là une bonne idée, une idée sage, si elle ne fût devenue l'idée unique, Tidée absorbante. La mère Ni*cotet savait-elle bien qu'il y eût un ciel sur sa tête et une terre sous ses pieds ? Savait-elle seulement si sa Rosetle.éiai^ brune ou blonde ? Soupçonnait-elle qu'un
enfant a besoin d'air, de distractions et de caresses? Non, elle savait le prix du pain, la cherté des denrées était son thème favori des conversation. Une pinte de lait tourné par la chaleur, un poêlon cassé, un accroc fait à une robe étaient les événements de son existence. Il ne faut pas croire qu'elle n'aimât point sa fille et son mari; elle avait pour eux, comme pour elle, rinquiétude de Tavenir. et, pour leur propre bonheur, elle leur infligeait un supplice quotidien. Comme elle se faisait à elle la vie rude, elle la leur faisait aussi. Si on l'eût écoutée, la journée même du dimanche se fût passée à travailler ; elle serait parvenue à y contraindre son mari, si un voisine ne lui eût fait observer que ce scandale venant à s'apprendre dans la ville, M. Nicotet perdrait ainsi une grande partie de sa clientèle parmi les dames, qui lui confiaient le soin important et délicat du raccommodage des habits de leurs maris et de leurs fils. C'est à cette considération que le père Nicotet et Rosette devaient les seuls bons moments de leur existence. Ne croyez pas que jamais l'idée vînt à madame Nicotet de se promener avec sa fille et son mari... Et les souliers donc, est-ce qu'on ne les use pas, et pourquoi les user pour rien ? car se promener, disait-elle, ne sert à rien.
Madame Nicotet avait retranché de l'existence l'a-
gréable, elle ne comprenait que Tutile* Joseph Nicotet, au contraire, était ^imprévoyance personnifiée. Si sa femme Teùt laissé faire , il eût dépensé en un jour le travail d'un mois ; mais il avait peur du bruit. Madame Nicotet avait la voix si aigre, elle revenait sur les mêmes reproches avec une telle insistance, que force était de lui céder ou de la laisser là. Peut-être Joseph eût-il pris ce dernier parti sans Rosette ; mais il sentait bien, au fond de son âme, qu'avec tous ses défauts, la mère était pourtant nécessaire àTenfant.
Depuis la naissance de Rosette, Joseph avait cessé de se révolter ; il s'était résigné. A dater de ce momentlà, madame Nicotet régnait sans opposition ; seulement, au lieu d\m individu à quereller, elle en eut deux. Quant à César, qui vint une année après, elle vécut toujours avec lui dans une union parfaite. Cet enfant créé pour le bonheur de sa mère n'avait qu'une faculté, mais il la possédait au plus haut point : il n'usait, point ses effets. Rien de moins turbulent que César. Dès sa plus tendre enfance, là où on le posait il restait jusqu'à ce qu'on lui dît de s^en aller. Sa mère lui avait appris à marcher sans user ses souliers, à ne jamais frotter son coude sur une table, à ne point courir dans la crainte de se déchirer. — César est un garçon d'ordre, disait avec fierté madame Nicotet. Effective-
ment, César, instruit à ranger, vivait aussi volontiers au milieu des poêlons et des casseroles que Rosette au milieu des fleurs,
César était le favori de sa mère, Rosette la bien-aimée de son père. Pendant les jours de la semaine, le brave tailleur assis sur son établi, ayant sa Me à ses côtés, lui apprenait tout ce qu'il savait. C^était tantôt un conte d^ fée, tantôt un récit de bataille emprunté aux souvenirs de TEmpire, puis un refrain de Béranger, le tout assaisonné dé sentences et de calembours. Rosette était en admiration devant son père ; en voyant les yeux de Fenfamt s'animer, il redoublait de verve et Taiguille lui tombait des doigts. Si par malheur alors madame Nicotet venait à s'en apercevoir, c'étaient des querelles sans fin.
Le jour où Rosette eut douze ans, elle fit sa première communion. Le vieux curé de Grassigny la distingua parmi les plus pieuses et les plus ferventes. A dater de ce moment-là, il s'intéressa vivement à elle. La sœur du curé la plaça en apprentissage chez la meilleure couturière de la ville, qui en comptait deux. Elle et son frère se chargèrent de payer pour Rosette, qui, en deux ans, devint sufiisamment habile.