‹ La SaphoChapitre 27 sur 30 · R081TTE · texte numérisé non relu

R081TTE

La petite ville de L*** était habitée par une quantité d'ouvriers employés dans une grande manufacture de porcelaines, puis par des commerçants enrichis. Elle oe comptait que deux, familles nobles, celle du duc de Ç^rassigny et de la comtesse de Villarest. Le duc de Grassigny était un pâle vieillard usé par ses deux passions, l'avarice et la débauche. Sa santé commençait à décliner. Veuf depuis de longues années, la chronique du pays Taccusait d'avoir fait mourir sa ienune de chagrin. La ville de L*** et ses environs composait son vaste harem. Cependant, depuis trois années, une sultane favorite régnait au château. Fille d'un boulanger, elle avait été élevée par les soins du duc dans un des plus grands pensionnats de Paris. Là, elle avait appris à &ire semblant déjouer du piano, à faire faire ses dessins par ses maîtres et ses broderies par ses femmes de chambre. Il était évident qu'elle savait très-bien ce

que pouvait rapporter à une jeune femme un vieillard riche et amoureux.

Si nous nous servons de ce mot amoureux^ c^est que la langue française est pauvre.

L'objet de cette passion du duc se nommait Hélène Rufm. Rufin était le nom d'un mari qu'on lui avait trouvé» lequel était venu toucher la dot, signer à la mairie, et qui depuis ce temps se promenait partout, excepté aux endroits où était sa femme.

Le duc de G..., à l'instar d'Henri IV et de beaucoup d*autres, avait trouvé convenable de marier ainsi sa maîtresse. Madame Rufin recevait de temps en temps de son mari des demandes d'argent; elle les communiquait au duc. Celui-ci faisait une légère grimace. Hélène insistait et finissait toujours par remporter.

Hélène se donnait beaucoup de peine pour faire la grande dame ; mais elle réussissait peu : le ton criard des étoffes, l'ajustement à effet, une certaine manière déporter le chapeau, disaient haut et fort qu'on n^était ni bourgeoise ni duchesse, mais lorette de profession et d'inclination.

Il y avait encore dans la ville de G..., de vieilles femmes habillées à l'ancienne mode de la campagne, et quand Hélène Rufin passait devant elles, ces fem*

mes*là haussaient les épaules et parlaient du bon vieux temps.

Le père du duc, disaient-elles, ne lui ressemblait en rien. Ce n'est pas lui qui eût installé sa maîtresse dans, le château de ses saeux. Il n^avait jamais aimé d'autre femme que madame la duchesse ; il ne subornait pas les filles du village, et, s'il les dotait en les mariant, ce n'était point pour cacher une mauvaise action, mais pour en faire une bonne. Et puis il avait l'air si noble, le vieux duc; c'était un vrai seigneur, digne en tout point de sa race. . . Les bonnes femmes aj outaient tout bas qu'à coup sûr le nouveau duc avait été changé en nourrice, et le fait est qu'Hercule de G... ne ressemblait ni par les trg^ts ni par le cœur à sa famille. Il avait rompu toutes relations avec ses parents, et vivait dans une solitude presque absolue avec Hélène Rufin. A G..., il ne visitait qu'une seule personne : c'était la comtesse de Villarest, sa cousine. Celle-ci avait toujours eu sur son cousin une sorte d'ascendant qu'on ne s'expliquait guère en comparant leurs ditïérentes manières de penser et de vivre. Cet ascendant tenait à la grande beauté et au grand esprit de la comtesse, esprit et beauté auxquels le marquis avait toujours mais inutilement rendu hommage,

La comtesse avait alors trente-huit ans ; une élé-

gaace par&Ue, des soins minutieux, et ia vie eabne et régulière qu'elle menait dans son petit château lui avaient conservé une partie de sa beauté.

Elle avait un fils de vingt ans, Emmanuel de Villarest, idole de sa mère, élevé par elle et vivant pour ^le. Cétait pour son fils que, veuve très-jeune, elle n^avait pas voulu se remarier. Pour lui elle s'était condamnée à la solitude ; pour lui enfin elle supportait, depuis près de quinze ans, Todieux voisinage et les importunités du duc^ son cousin. La fortune de madame de ViUarest avait été réduite à une médiocrité voisine de la misère par les prodigalités du feu comte, son mari.

Le duc avait aidé madame de ViUarest à s'arranger avec les créanciers, à faire valojr ce qui lui restait encore de terres, à débrouiller ses procès. 11 avait mis à la disposition de sa belle cousine son esprit de (»*ocureur et ses ressources d'usurier. Trop fin pour ne pas comprendre le manège de la comtesse vis-à-vis de lui, trop épris d'elle pour renoncer à la voir, le duc avait constamment tenu la comtesse en échec par Te^Kur ' de voir hériter Emmanuel de ses immenses biens. De temps Qn temps, il prétait de Targeot à sa cousine, assez pour la forcer à des égards et à simuler la reconnaissance, jamais assez pour l'aider à > rétablir sa for-*

AOSBTTB. 15

tODd et à se ûtee d'6iid)aiTas.. Ses f^c^sitions de mariage avaieot toujours été repoussées ; elle avait pour son fils une ambiticMi immense, insensée, mais cependant cette ambition avdt reculé devant Tidée de donner à ce fils pour père et pour protecteur un débauché avare et sans cœur. C'était une étrange femme que la comtesse. Honnête et droite en ce cpii. ne concernait qu'elle-même, elle eût bravement accepté la pauvreté, mais elle tr^nMait à l'idée de la iaire partager à son fils ; et je n'entends pas ici la pauvreté qui manque 'de pain, mais celle qui manque de chevaux, d'équipages, de terres, d'éclat. Madame de Villarest D'avait eu, n'avait et ne devait jamais avoir qu'une seule passion, son fils, et cette passion maternelle, poussée jusqu'à la dernière limite, pouvait, selon les ciroHistances, la rendre capable des plus belles actions ou des plus basses. Elle haïssait', méprisait et craignait le duc, et, maîtresse de suivre ses goûts , elle n'eût jamais vu son odieux cousin : mais la crainte de faire peindre à Emmanuel une protection si puissiuite, un héritage si considérable, lui faisait tout suppcNTter.

Cependant, en agissant pour lui d'une fa/çon aussi étroite et intéressée, madame de Villarest s^était toujours efforeée d'in^irar à Ëimnanuel de grands sen»

iô ROîîETTË.

timents. Elle lui cachait ses manœuvres, de crainte de perdre dans son estime. Pour Emmanuel, madame de Villarest était un ^ge. Sa tendresse despotique n'avait point encore importuné un jeune homme ignorant le monde et les passions. Sa mère lui soufflait ses idées sans qu'il s'en aperçût. Emmanuel était un garçon de cœur et d'esprit, qui n'avait pu encore faire usage de ses dons naturels ; machine sans le savoir, quand il croyait agir lui-même, c'était sa mère qui agissait en lui. Depuis ses opinions politiques jusqu'à ses goût sur les ameublements, depuis ses croyances religieuses jusqu'à la façon de mettre sa cravate, Emmanael n'avait rien à lui : tout appartenait à sa mère. Mais il était de si bonne foi et les liens qui le garrottaient étaient tellement cachés pour lui, qu'il agissait avec autant d'aisance et de grâce qu'en pleine liberté,

Emmanuel était un beau jeune homme avec un profil bourbonnien, le teint rose et blanc, de grands yeux bleus un peu saillants, une masse de cheveux blonds naturellement ondes , une main de petite maîtresse, le pied étroit et cambré, la taille fine et souple, le menton et le col arrondis et semblant déjà annoncer un embonpoint précoce. Le sourire fin et doux montrant de petites dents blanches entre des lèvres rosées, la moustache brune et frisée, un air de santé et de bonne

humeur, dans toute Tallure quelque chose d'aisé et de tranquille, de gracieux et de distingué, parfaitement bien dans le milieu où il était, montant à cheval merveilleusement, faisant des armes comme Saint-Georges, donnant à un salut toutes les nuances nécessaires, plaisantant agréablement sur la monarchie citoyenne, plein d'une aimable et dédaigneuse pitié pour le républicaniâne, ne parlant jamais de sa naissance et ne l'oubliant jamais, effleurant les arts et les sciences, lisant avec goût, chassant avec passion, musicien consommé, dessinateur agréable, botaniste par occasion , maître de maison parfait, d'un courage à toute épreuve, d^une grande bonté pour les inférieurs, dédaigneux sans le savoir et sans le faire voir, fier de sa mère, soumis à elle, souriant à la vie sans la deviner, tel il avait été pétri des mains de sa mère. Nous saurons plus tard ce qu'il y avait en lui de lui.

Ce n^était pas sans une sorte d'effroi que madame de Villarest avait vu arriver la vingtième année d'Emmanuel. Vingt ans, n'est-ce pas Tâge où Ton échappe à sa mère? n'est-ce pas l'âge où la chasse, l'étude, les arts et le comfort ne peuvent plus suffire ? n'est-ce pas Page où une inquiète rêverie s'empare du jeune homme ? Oui donc fera battre ce cœur qu'une mère possédait tout entier ? Faudra-t-il qu'en proie à des amours fa-

ciles et coûteuses, Emmanuel, plus d'à moitié ru par son. père, achève de se ruiner encore? Faut-il marier déjà ? Mais si sa femme prend trop d'empire sur lui... sa femme... madame de Villarest en est déjà jalouse. Avec une belle-fille , elle ne se voit plus que la seconde au château ; Çmmanuel sera obligé de partager entre elles deux son temps et ses soins, exclusivement consacrés jusqu'ici à sa mère. Cette jeune femme prendra sans doute de l'empire, ses idées ne seront peut-être pas celles de sa belle-mère ; et puis, d'ailleurs, où la prendre ? Emmanuel n'est point assez riche pour prétendre à un riche parti ; s'embourgeoiser est impossible ; il faut, dans les vues de madame de Villarest, que la femme d'Emmanuel soit riche, noble, jolie, docile à façonner. Mais, en attendanj.

ce phénix que faire? Faut-il aller à Paris,

faut-il rester à G...? Emqaanuel aura-t-il une passion ou des amourettes ? Voilà ce que Ta venir chait à madame de Villarest et ce qui l'inquiétait vive ment.

Elle y pensait souvent et vainement lorsqu^un jour, qu'assise dans le cabinet de travail d'Emmanuel, ell» lui brodait une bourse tandis qu'il retouchait une aquarelle, un domestique vint etapporta, de la part de M. le curé de G..., une lettre ainsi conçue ;

(( Madame la comtesse,

» Connaissant votre charité et la bienveillance dont vous avez déjà fait tant de fois preuve pour les personnes que j^ai pris la liberté de vous recommander, fai l^honneur de vous adresser une de mes paroissiennes, jeune ûlle pleine de religion et d^amour du travail , qui exerce la profession de couturière. Ma gœur m'a assuré qu'elle cousait fort bien le linge et les robes. Si madame la comtesse veut s'en assurer en lui donnant du travail, elle en sera, je le crois très-satisfaite, et elle fera ainsi une bonne œuvre, car cette jeune fille soutient sa famille. .

)) Je suis avec respect, de madame la comtesse, etc. » ' La comtesse jeta un regard rapide sur la lettre du curé, puis s'adressànt au domestique :

— Où est la personne qui a apporté ceci, ditelle?

— Madame, elle est en bas dans le vestibule.

— Conduiscz-la ici. Puis, se retournant du côté de son fils, elle lui expliqua la recommandation du curé. Gela se trouve bien, ajouta-t-elle ; j'ai besoin d'une bonne ouvriète,

— Oui, chère mère, dit Emmanuel, cachez ainsi

comme toujours sous un but d'utilité tout le bien que vous faites.

Pendant ce temps, Rosette traversait le vestibule, montait les escaliers, marchait doucement sur les tapis dans la crainte de les faner, et jetait un regard curieux quoique timide sur les tableaux, sur les bahuts sculptés, sur les grands vases de Chine, sur les tentures en tapisserie. Il fallait, pour arriver au cabinet de

travail d'Emmanuel, traverser une suite de salons, de galeries et de boudoirs. Toutes ces pièces qui trahissaient le goût élégant de la comtesse, semblaient à Rosette autant de palais merveilleux. Son étonnement et son admiration n'échappaient pas au domestique qui l'escortait; il en jouissait en secret et se rengorgeait fièrement, sentant rehausser son importance de l'opinion qu'on pouvait prendre de ses maîtres. Tout à coup, avec cette impertinence moqueuse des laquais, il se tourna vers Rosette et lui dit : Comment faut-il vous annoncer?

Rosette, n'apercevant pas l'intention, ne se troubla pas et répondit tranquillement : Vous direz que c'est la couturière.

KOSEJTE. 21

Lorsque Rosette entra, le king-Charles de la comtesse, chien essentiellement aristocrate, s'élança en aboyant sur la jeune ouvrière, à cause de son tablier et de son bonnet. Rosette se recula effrayée. Emmanuel quitta son pinceau, prit le chien et le remit au domestique en disant à Rosette :

— N'ayez pas peur, mademoiselle.

Puis il se remit à peindre.

— Vous avez raison de renvoyer Black, dit la com tesse ; il est insupportable.

— Approchez, ajouta-t-elle en s'adressant à Rosette... M. lecuré vous recommande vivement, je veux vous employer. Il me f.^ut au moins douze ou quinze de vos journées : pouvez-vous me les donner de suite?

— Mon Dieu ! oui, dit Rosette, c'est la morte-sai- 5on ; je n'ai pas de journée de retenue.

— C'est bon ; alors vous coim^encerez demain. Ma

femme de chambre vous expliquera ce qu'il y a à faire. Vous viendrez à huit heures, vous dînerez à Foffice et vous vous en irez après le dîner. Combien vous paiet-on vos journées?

— Quinze sous, madame.

— Je vous en donnerai J;rente... Dites à M. le.curé qu'il ne s'inquiète pas de vous et que vous ne manqqerez pas d'ouvrage.

Rosette s'inclina et âortit.

— Elle est assez gentille, cette petite, dit la comtesse, n^est-ce pas, Emmanuel?

— Ma foi, chère mère, reprit Emmanuel, je n'en sais rien, je ne l'ai pas seulement regardée.

— Tu Tas pourtant défendue vaillanmîent contre Black.

— • Sans doqte, vous le gâtez et il avait besoin d'être puni.

Emmanuel avait paru défendre la jeune fille et il p'avait été préoccupé que de l'éducation du chien.

En rentrant chez elle. Rosette raconta à son père et à sa mère ce que la comtesse lui avait dit. La mère Nicotet ne se sentait pas d'aise. A la bonnne heure, disait-elle, c'est des gens comme il faut, ça paie double.

— . T'ont-ils fait asseoir ? dit le père Nicotet.

— Non, papia, mais je ne suis pas restée longtemps.

— Tu aurais pu rester deux heures, ça aurait toujours été la même chose, dit le vieux tailleur en J)ranlant la tête... il y aura beau avoir des révolutions, les nobles nous regarderont toujours comme des chiens.

— Voulez-vous bien ne pas parler comme ça ! monsieur Nicotet. Si on vous entendait, on vous prendrait pour un socialiste, et on ne vous donnerait plus d'ouvrage... Est-ce que Rosette^ besoin de s^asseoir?... est-ce qu'elle n'est pas du matin au soir sur sa chaise à travailler?... et qu'est-ce que ça fait qu'on lui dise de s'asseoir ; il vaut mieux qu'on ne la fasse pas asseoir dans cette maison-là et qu^on paie double.

— Si on voulait me payer trois o\jl quatre frapcspar jour dans une maison, je resterais bien debout toute la journée, dit César Nicotet à sa sœur.

La mère nt avec complaisance de cette aimable facétie de son (ils, le père Nicotet haussa les épaules.

— A propos, dit la mère Nicotet, au bout de quelques jours que tu seras au château, si tu pouvais placer ton frère...

— J'y ai déjà pensé, dit Rosette, j'en parlerai à M. le curé.

— Oui, dit le père Nicotet, ce sera la dixième fois qu'elle le placera et la dixième fois qu'on le déplacera.

— Ce n'eut pas la faute de cet enfant s'il a eu du

ik ROSETTE.

malheur, il ne faut pas le lui reprocher, dit madame Nicotet.

— Je ne le lui reproche pas, je dis ce qui est.

Une discussion s'entama entre eux sur ce sujet, discussion pendant laquelle César alla dans la cuisine aider sa sœur à préparer le souper.

— Je ne sais pas comment tu fais, lui disait-il en la regardant avec admiration, tu vas, tu viens, tu fais tout ce que tu veux, et moi je suis si maladroit... Mon père a raison, je ne resterai nulle part.

— Ne t'inquiète pas, mon petit César, lui disait Rosette en souriant... je suis là.

Tout le temps du souper madame Nicotet ne parla que des trente sous que Rosette allait gagner. Le père Nicotet fit une tirade contre les nobles. Rosette ne dit presque rien ; mais, rentrée dans sa chambre, elle chercha son plus joli bonnet, son col le plus blanc, ses manchettes les mieux empesées.

Le n'ayez pas peur, mademoiselle^ lui retentissait au fond de Tâme... — Comme il doit être bon, .ce jeune comte I disait-elle.

Et elle se rappelait la voix ouce, es yeux bleus, la main blanche, la fine moustache : avec ce don particulier aux femmes, elle avait à peine regardé et elle avait parfaitement vu.

Le lendemain Rosette alla de bonne heure au château. Madenaoiselle Gélestine, femme de chambre de la comtesse, îa fit asseoir dans la lingerie et lui expliqua ce qu^elle avait à faire.

Mademoiselle Gélestine était une petite grosse blonde approchant de la cinquantaine. Elle servait au château depuis plus de vingt ans, et elle était traitée par les autres domestiques avec une sorte de déférence. C'était une assez bonne créature, un peu importante et fort bavarde, mais attachée à ses maîtres et considérant le jeune comte comme un demi-dieu."

Elle s'installa auprès de Rosette et elle se mit à coudre avec elle. L*air timide et doux de Rosette lui plut. Elle l'attribua au' respect qne devait naturellement éprouver une jeune ouvrière pour la première femme de chambre de madame la comtesse de Villarest.

Pour la récompenser de ce qu'elle prenait pour une marque de déférence, mademoiselle Gélestine, se livrant à sa loquacité naturelle, raconta à Rosette tout ce que le comte avait dit et fait depuis le berceau. I Rosette écouta attentivement. Son aiguille ne se ra- ; lentissait pas, mais elle ne perdait pas un seul mot. La

! comtesse vint sur les trois heures...

— Ehl)ien! mon enfant, dit-elle à Rosette, vous trouvez-vous bien ici ? et sans lui laisser le temps de

répondre... -*- Etes-vous contente d'elle, Çélestîne?

— Mademoiselle Rosette coud bien, répondit Gélestine ; le goût manque encore, parce qu'elle n'a travaillé qu'en province ; mais cela viendra. D'ailleurs, avec les modèles des grandes couturières de madame, il n'y a qu'à copier.

— C'est bien, dit la comtesse : quand vous aurez fini mes peignoirs du matin, il faudra commencer avec elle la chambre de M. le comte, et elle partit.

Rosette demanda ce qu'était ce travail de la chambre de M, le comte.

— C'est que c'est dans quinze jours l'anniversaire de la naissance de M. le comte, et madame a fait venir de Paris une charmante étoffe de soie perse avec laquelle nous allons tendre une des chambres de l'appartement de madame la comtesse. Elle cède cette chambre à M. Emmanuel, et lui fera faire un fumoir de l'ancienne chambre. C'est une surprise qu'on lui ménagé. Si l'on faisait venir des ouvriers de Paris, on se douterait de quelque chose. Aussi j'ai offert à madame la comtesse d'arranger tout cela, avec l'aide de Jean. Quand tout sera prêt, la veille de son jour de naissance, madame la comtesse s'arrangera pour qu'il sorte, et, pendant ce temps-là, nous déménagerons tout... C'est une si bonne mère que madanie la comtesse... Si vous

travaillez bien à -cela, vous y gagnerez à coup sûr un cadeau; car elle est généreuse, etc., etc..

Célestine ne tarissait pas.

Arrivée à la maison. Rosette raconta une grande partie de ce qu'on lui avait dit. Elle n'oublia pas la promesse du cadeau, sachant bien comme cela réjouirait sa mère. Madame Nicotet était dans le septième

ciel.

Le père Nicotet dit à Rosette : — Avec qui as-tu

dîné?

— Mon père, j'ai dîné à l'office.

— Avec les domestiques ?

— Mais, oui.

— Et avec qui donc veux-tu qu'elle dîné ? Tiens, vois-tu, Joseph, tu n'auras jamais le sens commun, reprit madame Nicotet.

Joseph ne répondit rien.

Lorsque l'heure de se coucher. arriva, madame Nicotet, Rosette et César dirent adieu au brave tailleur, le laissant sur son établi ; car suivant son usage, et malgré les représentations de sa femme, Joseph Nicotet se couchait et se levait toujours deux heures plus tard que les autres.

Comme Rosette s'approchait pour embrasser son père, ceitii-ci lui dit tout bas : — Rosette, tu reviendras

ici quand ta mère sera couchée ;i'ai à te parler. Rosette obéit, s'en alla dans sa chambre et reyint dix minutes après. Ce n'était pas la première fois qu'elle et son père trompaient ainsi la surveillance de leurs ai^us.

— Viens ici, ma fillette, dit le père Nicotet à Rosette; viens, il y a longtemps que nous n'avons causé ensemble. La figure du père Nicotet n'était plus la même ; hors de toute contrainte, il pouvait se livrer à son aise à tout soo amour paternel.

Rosette sauta d'un bond sur l'établi de son père et s'installa à côté de lui en disant :

— Parlons doucement, père, pour que maman ne

s'éveille pas.

— Ne crains rien, reprit le père Nicotet en riant;

la mère a récuré sa cuisine et fait les cent tours aujourd'hui. Elle doit dormir d'un bon somme, et le tonneUpe ne réveillerait pas. Ah çà ! maintenant, fillette, sais-tu que j'ai à me plaindre de toi F

— Mon père, qu'ai-je fait?

— Tu as fait... tu as fait... que tes nobles te tournent la tête, que tu ne parles que d'eux, et que, si ça continue, tu ne seras plus contente qu'au château.

— Ah I pèi'e, vous êtes injuste, dit Rosette; si je suis contente, c'est de penser que,' gagnant davan-

HOSETTE. 29

tage, vous pourrez travailler moins et ma mère aussi : je pourrai vous donner des douceurs... vous rendre enfin toutes les bontés que vous avez eues pour moi.

— Les bontés I... qu'est-ce qui ne serait pas bon avec une enfant comme toi ?. . . Les bontés ! . . . qu'est-ce que tu as eu depuis que tu es au monde ?... de la misère, et encore de la misère... C'est-à-dire que je me dis quelquefois : — Ma pauvre Rosette, qui est si gentille... elle qui mériterait tant de bonheur et qui en a si peu, elle aurait le droit de me dire :

— Pourquoi m'as-tu mise au mondé ? Si tu n'avais pas assez d'argent pour rendre ton enfant heureuse, il ne fallait pas te marier.

— Eh bien I cela serait joli, si je vous disais cela ; il faudrait que je n'aie pas de cœur.,. Mais qu'est-ce qu'il me manque donc ?... Est-ce que vous ne m'avez pas fait apprendre à lire, à écrire? est-ce que vous ne m'avez pas appris à coudre , et joliment bien encore ? . . . Est-ce que je n*ai pas de jolies petites toilettes pour le dimanche, une robe rose, rien qu'une, mais c'est si vite lavé I... Est-ce que je n'ai pas un tablier de soie noire tout neuf?... Est-ce qu'on ne fait pas trois repas par journée ?

— Oh I trois repas ! dit le père Nicotet en secouant

la tête. . . Tu appelles ça des repas. -

— C'est le paÎQ <iui dooûne, c'est vi;ai { wais c'est des repas tput de «aôme ; ^t <Q9W(n fût si biea la cuisiael

— C'est vïai, .pour iça, la «aère Nicotet n'a pas sa pareille. Si on n'a qu'un oignon à manger, on est ^ avec elle au moms qu'il est bien fricassé.

— Là, voyez-vous, vous en convenez voos^mtoe. .* E^ puis, est-ce que je 9'ai pas une jolie petite dunoÈre ?

-^ Oh ! pour le co^p, sie me parle pas de ça, Ro«sette... Sais-tu ce qui m'a &it de la peine, tout à l'heure?... C'est quaad iuas parlé de cette surprise que madame dev ViU^rest va fa^re à son fils» Je me d^ sais : Ce grand gaillard-là... un^arçon... w honmie.... il va avoir une .belle chambre, tendue eu soie à bouquet, et qiû s9it combien de jolies dièses 4edan^..«fet ma Rosette, qu'est^e qu'elle a ?.,. un petit lit de boi^ blanc, une table, une chaise... pas m^œ^ de commode, car tu mets tes pauvres petites vQbes dans ooe malle. .. Et à propos de cela, fillette, je fais tme épargne, dit 4e père Nicotet, et^ allongeant le bras il ch»" cfaa dans ^ veste, placée près de lui, puis en tksa ime vieille bourse de cuir. — Vois-tu, il y a déjà là neuf francs cinquante centimes... Je triche la mère. «Quelques sous pat-ci, quelques sous par-là, elle croit que je les dépense au cabaret, ^ ^lle crie... mais je b

laisse crier, et je dis tout bas : Va toujours... Rosette aura sa coimuode... nous ferons un mensonge... nous dirons que la sœur de M. le curé te Ta donnée, n'est-ce pas, fillette?

Rosette se jeta au cou de son père.

— Que vous êtes bon I dit-elle.

— Ça te fait donc plaisir ?

— Si ça me fait plaisir... Il y a bi^ longtemps que j'en avais envie ; mais vous êtes toujours comme ça. .. vous me gâtez. .. vous me donnez tout ce que je désire, et puis vous avez encore peur que je ne sois pas heureuse, quand je suis la plus heureuse fille du monde.

— Ça me fait plaisir de t'entendre dire cela... c'est que tu le dis si bien qu'on te croirait... C'est toujours ce qui m'a donné du courage... J^ai supporté bien des choses avec cette idée-là... mais si je te voyais malheureuse, vois-tu... je ne sais pas ce que je ferais.

— Mais pourquoi penser à cela?... Tant que je serai avec vous, je serai toujours heureuse.

— Oui, oui, on dit cela à ton âge ; mais, plus tard, le cœur parle, vois-tu... Tu voudras te marier... et sans argent... Diable de gendre I il me semble que je ne l'aimerai guère, à moins qu'il ne te laisse avec moi... Si c'était un bon garçon, un tailleur... Aimerais* ta un t9ÎUeur« Rosette ?

— Oh! non, pas du tout, dit Rosette vivement.

— Gomment, pas du tout, dit Joseph Nicotet. Tu trouves donc que c'est un vilain ('•tat ?... un état où on est libre... où on ne dépend que de soi; un état qui donne du pain à manger tous les jours, un état...

— Vous ne m'entendez pas, dit Rosette, j'ai dit pas du tout, que je ne voulais pas me marier.

— A la bonne heure I au moins. Tu m'as fait de la peine, vois-tu. . . Si je pensais que jamais tu rougisses. . . C'est pour ça que ça me contrarie que tu ailles à ce château... Tu verras de trop belles choses, tu prendras des goûts de dépense... Si ça ne dépendait que de moi, tu n'irais point...

— Oh ! je crois que vous avez tort, mon père ; ils sont si bons...

— Oui, oui, ces nobles... ça a l'air bon, mais au bout du compte ça vous méprise plus que la boue de leurs souliers... Ne te fie pas à eux, entends-tu ? Travaille, n'écoute rien, et va-t^en le plus vite possible... Tu me le promets?

-2. Oui, mon père.

— Et maintenant, fillette, va te coucher ; il est onze heures, et tu ne peux pas faire ici la grasse matinée comme les grandes dames.

— Non, dit Rosette en l'embrassant, mais il n'y a

peut-être pas de grande dame qui ai un père si bon que le mien,

— Eh bien ! t'as raison, dit Joseph, je ne m'en déends pas... Aussi, malgré notre pauvreté, nous sommes heureilx, n'est-ce pas ?

— Oui, bien heureux.

— Eh bien ! alors, bonsoir, et à demain.

Et chacim d'eux alla se coucher avec toutes sortes de précautions pour ne pas réveiller la mère Nicotet.

Quelques jours après, le duc de R... vint voir sa belle cousine. Il ne s agissait de rien moins que de la prier de venir au château, où elle n'avait pas mis les pieds depuis qu'Hélène Rufin y était installée comme dame et maîtresse.

Le duc ne se contentait pas d'être duc, il voulait être député. On était alors à la fin de 1849. Le duc, qu'on avait cru légitimiste autrefois, qui, de légitimiste qu^l était, était devenu orléaniste en i831, avait

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nouvellement fondu ces deut opinions dans une nuance républicaine répondant, comme il le disait, aux besoins de Fépoque. Depuis près d'une année, il était devenu d'une philanthropie qu'il faisait sonner trèshaut. Il avait inventé des boissons économiques pour les ouvriers malades; il faisait distribuer aux pauvres les restes de Toffice pour en fabriquer des soupes économiques ; les pauvres et Téconomie, Téconomie et les pauvres, jouaient le plus grand rôle dans la conversation de M. de R. Il avait fait recouvrir de housses ses plus beaux meubles, mis en sûreté son argenterie, placé des fonds à l'étranger, effacé son blason des paiyieaux de sa voiture , il mettait de préférence ses habits les plus râpés, visitait Fécole, assistait aux distributions de prix, parlait aux paysans, faisait donner du vin aux ouvriers qui travaillaient au château, et la cheminée de son cabinet d'étude était ornée d'un buste de Washington. Cependant, chaque matin on lisait sur les murs du parc les inscriptions les plus menaçantes, et le duc n'était pas tranquille. Il s'agissait donc de frapper et de se mettre à la tête du mouvement libéral. Une nomination de député semblait au duc la meilleure des sauvegardes. Mais pour obtenir cette nomination, il fallait recrépir une réputation assez délabrée, donner à une liaison illicite des apparences

ROSCTTB. %

rtfguttèries, se montra d'accord avec des membres lloâ<H^bIes de sa femiBe, et faire dîner le clergé à sa fable.

Une occasion superbe se présentait pour accomplir • toutes ces conditions : les en&nts de la commune devaient recevoir la confirmation dans une quinzaine de jours. Depuis un temps immémorial, it était d^usage pour les seigneurs de Grassigny de recevpir révéque dans un tel jour. Le duc voulait faire revivre cet usage qu'il avait laissé tomber en désuétude ; mais oomment faire dîner Féréque avec madame Rufm^ et d'uû autre odté, comment obtenir de madame Rufln d'aller dîner ailleurs pour ce jour-là? Le duc avait tout essayé, mais inutilement; Hélène s'était montrée intraitable.

— Comment, disait-elle, vous recevrez la comtesse àd Villarest, madame la préfète et toutes les dames des environs ; toutes ces dames vont se carrer et se pavaner ici pendant que je me cacherai dans un coin ! Et vous croyez que je reviendrai ensuite ei que je pourrai vous aimer encore!... Non, si je m'en vais, je ne reviendrai plus. Après tout, j'ai de quoi vivre, mon mari est jeune ; il n'est pas laid ; je reviendrai avec tai, je serai estimée, honorée, et j'oublierai un ingrat. .

— Mais, disait le duc, mais, ma chère amie, comprenez donc les difficultés de position, nous somn^s dans un moment de crise, vous savez bien qu'il faut

. que je sois député ?

*— Moi ! je ne sais pas cela.

— Mais si, ma chère amie, je vous l'ai dit mille fois, cela est essentiel pour vous comme pour moi ; croyezvous qu on vous épargnerait vous-même la guillotine, ma chère enfant, la guillotine ! il faut penser à

cela.

— Je vous remercie, j'aime mieux penser à autre

chose , d'ailleurs, je ne vois pas pourquoi, quand

je dîne tous les jours avec vous, on vous guillotinera et moi aussi parce que j'y dînerai un jour de plus.

— Ma bonne petite, vous avez de l'esprit comme un ange, mais

— Mais vous êtes bête comme une oie, n'est-ce pas?... C'est ce que vous voulez dire, c'est ce que vous pensez, et c'est ce qui vous trompe. Sans doute je n'ai pas appris grand'chose dans la pension où vous m'avez placée ; je ne suis pas forte en orthographe et je ne concourrai pas pour le prix de géographie; mais telle que je suis, j'y vois plus clair que vous. Vous avez besoin de la bourgeoisie et du petit peuple, et parce que ces gens-là crient à la vertu,

VOUS voulez avoir Tair vertueux ; mais vous ne trom* perez personne, mon cher ami, c'est moi qui vous le dis : moi, fille de boulanger, je connais mieux le peuple que vous ; il est comme moi, il n'est pas si béte que vous croyez. Faites dîner ici tous les évêques du monde , mangez du poisson les vendredis à vous eu reodremalade, allez à la messe, baisez la patène, couronnez des rosières, inventez le moyen de faire du bouillon gras avec des coterets, tout ça vous embêtera profondément, et moi aussi, mais ça n'ôtera pas la mémoire aux habitants ni aux habitantes de ce lieu ; ils diront que c'est peut-être votre dernière farce, mais que ce n'est pas la plus drôle, et ils auront raison.

— Le ton que vous prenez, Hélène, dit le vieux duc d'un air pénétré, me prouve assez combien vous vous souciez peu de mon existence.

— Allons donc, vous n^en croyez rien. Vous savez bien au contraire que je vous aime comme une folle ; mais j'ai mon orgueil aussi, J'ai assez souffert des dédains de ces dames, je n'en veux plus. Vous me donnez des robes, vous me donnez des équipages, mais à quoi cela me sert-il si je ne peux pas les montrer? Pendant que vous courez avec vos citoyens philanthropes, que vous allez au ministère demander des fontaines et des écoles pour la commune, je reste ici,

moi; je peux toe mettre en rose, en vert, en blanc, en noir, mais pour qui... Vous m'avez donné des diamants, mais si je ne peux faire enrager personne avec, à quoi ça sert*îl... Il faut que ça finisse. Il faut que j^aie un rang, c'est à prendre ou à laisser. le dînerai avec la comtesse, je dînerai avec la préfète, je dînerai avecTévéque, on me saluera, on me considérera, on me vénérera même si vous voulez vous en donner la peine Qiiand on est deux fois millionnaire, on fait ce qu'on veut. Si j*avais votre fortune, je ferais baiser mes pantoufles et encenser mon chien par tout le mondé si cela me convenait. Sur ce je vous laisse, réfléchissez à votre aise, je vous donne vingts quatre heures.

Et après ce beau discours, Hélène était retournée dans la partie du château où se trouvait son appart«nent.

. Le duc se présenta plusieurs fois, on lui refusa la

porte obstinément Il était habitué aux boutades

d*Hélène, mais il comprit que celle-ci était plus serieuse que les autres et qu'il fallait absolument y céder.

L'empire de cette femme était immense sur Fesprit du duc. (1 était arrivé à cet âge où les habitudes tiennent lieu d'affection. Hélène était une beauté piquante ; ses yeux noirs et vifs, ses cheveux blonds

ROSEtîE. 39

cmidrés, sa peau blanche et son pied mignon la mettaient ail rang des plus jolies femmes dont le duc avait composé sa liste de Lovelace. Mais quelque belle qu'elle fût, ce n'était pas sa beauté que le duc aimait avant tout, ce n'étaient pas ses vertus, elle n'avait jamais scmgé à en avoir; et si quelques bonnes qualités restais t enfouies au fond de cette pauvre âme, le duc ne s'était pas certainement donné la peine de les chercher. Ce qui le 'charmait en elle, c'étaient ses défauts. Les brusques caprices, les boutades imprévues, lèdésordre extrême, Tamour du luxe poussé jusqu'à la dernière limite, la hardiesse de langage, et, sur toutes choses, l'imprévu, voilà ce qui rendait Hélène ftuftn impossible à remplacer pour un homme tel que le duc.

Avec Hélène, il ne pouvait jamais prévoir le lendemain. Les tendresses étaient suivies de froideurs, et les froideurs de tendresses. Elle désirait ce qu'elle tf avait pas, elle dédaignait ce qu^on lui donnait; elle plaçait le duc sur un piédestal, elle lui faisait les louanges les plus exagérées, elle se mettait en adoration devant lui, et le lendemain elle le traitait comme un laquais; de sorte que le duc, quelquefois heureux, mais souvent blessé, contrarié et irrité, n'était jamais ennuyé.

tt ROSETTE.

Hélène remplissait auprès du duc la place de la sul* tane des contes arabes : il lui eût volontiers fait cou* per la tête une fois le conte terminé. Il avait vingt fois voulu s'en défaire ; elle ne lui en avait jamais laissé le temps. Hélène bouleversait le château; mais

en le bouleversant, elle ranimait Le vieux duc,

comme tous les gens mécontents d^eux-mêmes, ne pouvait supporter une minute de solitude. Hélène tenait la place de deux personnes; tout faisait contraste en elle : elle avait la main mignonne et cravachait parfaitement un valet d'écurie; elle avait la voix douce, et elle jurait; elle était blonde, et elle avait là vivacité des brunes; elle se mettait en princesse, ne mangeait que dans de la porcelaine de Chine, ne trouvait rien d'assez délicat pour ses repas, et quelquefois le duc la trouvait assise par terre et mangeant des prunes vertes avec sa femme de chambre.

On a pu voir, d'après réchantillon de dialogue que nous avons donné, que le style d'Hélène n'était pas toujours irréprochable au point de vue du bon goût ; mais c'était cela même qu'il fallait au vieux duc, semblable à ces buveurs qui, après avoir commencé par les vins fins, en arrivent k ne plus aimer que le vin bleu.

Hélène n'était pas seulement nécessaire, elle était

indispensable, et son pouvoir allait toujours augmentant Aussi n'est-il pas besoin de dire que le duc dut céder à la fantaisie de sa tyrannique maltresse, et lu. promettre qu'elle serait admise au dîner donné à Tar* chevêque. Seulement, il fut convenu qu^on ferait venir pour ce jour-là Edouard Rufin, mari de la dame. Edouard Rufin, qui avait toujours quelque dette de jeu à payer, ue laissa point échapper une aussi belle occasion, et se mit en route pour Grassigny aussitôt qu'il reçut à Paris la lettre de sa bien-aimée femme. Pendant ce temps, le duc fit ses invitations, non pas dans la noblesse, car depuis la République il évitait avec soin certaines relations, mais dans la haute bourgeoisie, composée pour la plupart d'industriels enrichis, enrôlés ainsi que le vieux duc sous Tétendard de la philanthropie poltronne. Pour avoir ce jour-là à sa , table ces bourgeoises à sacs d'écus et à réputation inattaquable et inattaquée. Hercule de Grassigny n'épargna ni les visites ni les compliments : il sut écouter à propos les variations exécutées à grands renforts de pédale par les jeunes demoiselles, complimentei* les mamans sur leurs fraîcheurs couperosées, et se laissa même frapper sur le ventre par les papas, tout fiers de flrapper sur un ventre de duc.

Il ne négligea rien, pas même le soin de s'enquérir

de la toilette d*Hélène. Suivez les modes, lui disâit-il, mais pas de trop près.

— Dites-moi tout de suite de mettre des manches à gigot et un peigne à la girafe, disait Hélène.

— Vous exagérez, mon enfant, vous exagérez.

— Je n*exagère pas, dit Hélène ; mais, tenez, puisque vous me faites un sacrifice, je vais vous en faire un aussi. Vous m'avez donné ces jours derniers une robe de moire antique noire, je la ferai faire pour ce jour-là. Du noir, c'est simple, j'espère ; êtes-vous content? et faut-il que je vous aime I

— Hélène, vous êtes un ange, lui dit le Vieux duc tout ému- Mais promettez-moi...

— Qu^est-ce encore?

— Que vous ne regarderez pas trop votre mari.

— Accordé à l'unanimité, s^écria Hélène.

— Mais, lui, reprit le vieux duc, ne vous regarderat-il point?

-— Ah I soyez tranquille, il ne regarde que dans mes poches.

ROSÉTTB. 43

il y avait quinze jours qoe Rosette travaillait chez Bmdame d6 Villarest, et grâce à rérudition de mademoiselle Gélestine sur lechapitre d'Emitianuel, il semblait à la jeune fille qu'elle le connaissait depuis son enfance.

A peine Tavait-elle entrevu depuis le premier jour de son arrivée au château, mais elle sentait, chaque fois qu'elle y entrait, ce bien-être indicible qu'on éprouve en respirant Tair de la personne aimée. Si nous disions que Rosette ne savait pas qu'elle aimait, nous nous écarterions de la vérité. Rosette avait à peine vingt ans. Les chansons de son père et les sermons de son curé lui avaient appris qu'il y avait un sentiment qui se nomme amour ; les chansons disaient : Laisse-le v^ir; et les sermons : Fuis- le.

Rosette, tout en se sentant disposée à aimer, préfé-

jfait pourtant les sermons aux chansons... C'est que tous 1^ refrains qui faisaient les délices du père Nico-

tet exprimaient cet amour réjoui, facilement heureux, insouciant et plein de caprices, qui donne à la fillette qui réprouve un air plus pimpant, plus résolu, plus crâne, pour parler la langue du jour. Cet amour-là, Rosette le sentait bien, devait lui demeurer aussi étranger que l'algèbre, tandis que les mots de renoncement, de sacrifice, de charité, d*amour divin , éveillaient comme une musique céleste dans l'âme de la jeune fille. Elle se sentait bien prête «à aimer toutes les créatures pour l'amour de son Dieu ; mais plus son cœur s'ouvrait à la charité chrétienne, plus ce besoin d'affection exclusive se faisait en elle. Chaque Jour ses •prières étaient plus ferventes, mais chaque jour, malgré elle, en recommandant à Dieu ceux qu^elle aimait, la pensée du jeune comte venait s'offrir à elle. Loin de la repousser avec effroi, elle Taccueillait sans trouble ; que désire le cœur qui commence à aimer, si ce n'est aimer ?

Après avoir travaillé quelques semaines au château de Villarest, Rosette put enfin mettre un soir i5 fr. tant en or qu'en argent dans la main avide et calleuse de la mère Nicotet. La mère Nicotet compta* trois fois la somme et ne dit qu'un c*est bien. Les avares craignent de tout user, même la joie ; mais ses petits yeux bruns laissèrent échapper un éclair de satisfaction.

— Tu donnes tout» dit le père Nicotet à Rosette, tu ne gardes rien pour toi, petite ?

— - £h bien ! dit la mère, il ne manquerait plus que cela ! nous avons payé son apprentissage, et maintenant qu'elle gagne, vous voudriez qu'elle gardât son argent pour elle ?

— D'abord, dit le père Nicotet, ce n'est pas nous qui avons payé son apprentissage, mais la sœur de M. le curé.

— Et la nourriture donc, reprit madame Nicotet courroucée, cela compte-t-il pour rien ? et les souliers n'ena-t-elle pas assez usé? et les robes, et les bas, et le savon pour blanchir, le sucre et la chandelle qu'il m'a fallu donner à sa nourrice, et...

— Et neuf mois de location avant sa naissance, dit le père Nicotet, pendant que tu y es ne te gêne pas...

— Monsieur Nicotet, vous ne savez ce que vous dites, dit la mère Nicotet exaspérée... Les chansons de votre M. Bélanger vous ont tout à fait tourné la tête, et, si je vous laissais faire, vous la tourneriez à votre lille... et qui sait si ce n'est déjà fait ? Voilà-t-il pas, parce qu'elle gagne un peu d'argent à présent, qu'elle nous le reproche déjà... C'est bien là l'ingratitude des enfants : tuez-vous le corps et l'àme pour eux, et cela

b6 HOSSTTE.

ne les empochera pas (te vous ôt^ te p&ia d& la bouche, s'ils peuvent.

— MaiSt maman... dit Rosette.

— Taisez-vouSy mademoiselte... je ne suis pas votre d(q)e..< Depuis le jour où vous aviez cinq ans... oui, elle n'avait que cinq ans q^iand cela arriva. .. Je lui mets une robe propre, un tablier blanc; je lui reccanmande d'être sage, et je vaisà ma cuisine. Qu'est-ce qu'elle fait pendant cetemps-là ?... elle va dans la cour, et, quand je la retrouve une heure après, elle était en train de feire ime bonne femme avec de la neige.. . sa robe était toute sale, ses pieds trempés... Madame Riverain, la voisine, m'a dit : Je vous plains, madame Nicotet ; vous aurez là un mauvais sujet. Elle avait raison.

Pendant ce long et éloquent discours de sa mère, Rosette pleurait en silence. Elle aurait dû et n'avai jamais pu s'habituer à ces rudesses et à ces injustices maternelles. Cette fine et délicieuse nature se trouvait brisée chaque fois qu'elle était en contact immédiat avec la nature âpre et rude de la mère Nicotet. Touti la poésie qui chantait dans ce jeune cœur, tout ce qui fermentait en elle de nobles instincts, d'aspirations délicates ne servaient point alors à la consoler, mais à la faire souffrir davantage. C'était comme une musique céleste interrompue par un bruit de chau-

ROSETTE. fl

dnxi. Ainsif elle éttit revenue du ctàteau, aj^ortant son salaire d'un cœur joyeuxy rêvant au bien-être que sa fasoUe loi devrait un jour. Elle n'attendait point de caresses de sa mère, mais au moins une bcmne parole ; et, au lieu de cela, elle ne recevait que des reproches. Son pauvre jeune cœur se brisa do découragement, ett sans rien répondre^ elle pleura.

Le père Nicobet, qui avait interrompu le raccom- Skodage d'une vieille redingote noire^ laissa son aigttiUe« sauta de dessus son établi avec la vivacité d'un jeune homme, et s'approcha de Rosette.

— le ne veux pas que tu pleures, entends-tu, ditil... tu n^as pas mérité de pleurer, car tu es une brave fille... Passez vos humeurs sur moi, dit-it à sa femme... j^y suis fait... mais pas un mot à Rosette devant moi ni derrière dioi...-

— » Parce que? dit madame Nicotet.

— Parce que je ne veux pas, dit le père Nicotet... Rosette, tu es &tiguée« va \% coucher... Je vais parler à ta mère.

Rosette se leva. Bonsoir, ma mère, dit-elle.

— Bonsoir, la princesse, dit madame Nicotet.

— Bonsoir, mon père.

Nicotet lissa de sa main sèche et ridée les bandeaux épais de son enfant chérie.

4S ROSETTl.

— Va te coucher, Rosette, et surtout ne pleure pas. Tout ça» c'est des bêtises.

— Père, vous serez grondé pour moi, murmura tout bas Rosette. '

— Laisse faire, j'ai bon dos.

Là jeune fille s'éloigna ; elle monta quelques marches et fut se coucher dans une espèce de soupente que sa mère décorait dp nom de chambre. Au-dessus de son lit de bois, peint en gris, elle avait attaché avec quatre épingles une image de la Vierge que M. le curé lui avait donnée, et devant laquelle elle faisait dévotement sa prière chaque soir et chaque matin. Une petite chaise de paille était auprès du lit ; elle s^y assit, prêtant l'oreille malgré elle au bruit de la querelle qui se continuait entre son père et sa mère.

Elle ne sentit pas ce soir-là le parfum de la fleur de giroflée jaune qui fleurissait dans un pot sur la lucarne entr'ouverte. Elle ne regarda pas les étoiles scintillantes, seuls diamants du pauvre et qu'il possède aussi bien que tous ; elle ne relut pas un passage de son livre de prières ; elle ne s'étendit pas sur ce lit si dur et que la fatigue lui faisait toujours trouver si bon. Qui l'en empêcha ? Ce fut le son de cette voix aigre, ce fut surtout la pensée de son pauvre père, faisant violence pour elle à sa nature douce et inof-

fei^sive. Puis, la pauvre enfant n'était pas bien sûre de n'être pas coupable ; elle n'eût pas osé s'innocenter elle-même; c^eût été accuser sa mère, La religion lui défendait, d'ailleurs, d'accuser* personne; mais la religion ne défend pas les larmes, et elle pleurait.

Pleure, pauvre enfant; un ange recueille les larmes de ceux qui souffrent injustement et ne se plaipent pas.

Cependant la voix de la mère Nicotet grondait toujours. Gela dura une heure ainsi, puis Rosette entendit les portes se fermer... Rosette respira plus librement.

— Mon père est plus tranquille, se dit-elle : à présent, je puis me coucher.

Mais comme elle se disposait à se déshabiller, on entr'ouvrit la porte; elle vit passer une main, un bras... C'était le vieux tailleur qui tendait vingt-cinq sous à sa fille.

— Tiens, petite, prends vite, lui disait le brave homme ; j'ai obtenu ça pour toi : tu pourras acheter le ruban bleu dont tu avais envie l'autre jour chez la mercière.

Puis, en achevant ces mots, Nicotet se sauva, car il avait peur d'être entendu de sa femme.

Lie lendemaio matia, de bonne heure, Rosetl^ alla au châieajm.

— Vite, vite, lui dit mademoigelle Gélestine, àr^euvne. On a éloigné M. le comte. Venez m'aider à dé^ méager. Midime le désire ; elle dit que yqhs serez plus adroite que les domestiques.

Rosette suivit Célestine et monta avec elle dans la chambre du jeune comte. £Ue Taida à envelopper avec soin les élégants buvards, les pupitres en palissandre, les sta|:uettes^ les boîtes à couleurs. Rosette s'acquittait de tout avec une célérité et une adresse merveilleuses. Jamais elle ne s'était senti le cœur si joyeux. Elle montait et descendait les escaliers avec une agilité féerique. Dans un de ses trajets, elle ramassa un gant de Suède gris appartenant au jeune comte. Elle le mit dans sa poche . Je le rendrai à naademoiselle Célestine, se dit-elle ; il sera tombé de quelque boîte. Mais quand elle retrouva mademoiselle Gélestine, celle-ci ne lui donna seulement pas le tem|i$ de parler.

■^ Vite, dit-elle, vite, Jean vient d'accrocher les rideaux dans la chambre neuve ; prenez cette aquarelle, c'est le portrait de madame la comtesse, puis voilà une Bible qui n'est pas trop lourde ^ dont vois pourrez bien vous<:faarger. Ah 1 j'oubjiajâieserre-pit*

ROSITTK. 54

pier en brooze. Et tout ea parlant ainâ, madamoiseUe Gélestine plaçait ces «lilTéreats 4d)jets sur les bras 4e Bosette*

La comtesse eatra 4^iû$ le aiâqie momeai.

-*? A cpaoi peusez-vojas, xlit-^le |i Célestiiie , de chaîner ainsi cette pauvre «a&ut 2

^ Maidame, celaae fait rieù, murmura Bosette.

— ;^ vraim^t, je ne le souffirirai point Je vcHis ai prise )K)ur coudre et non pour faire le métier de commissionnaire.

— C'est qu'elle est si adroite, reprit Célestine, que j'iaicru.,.

— Vous avez eu tort., je vous ai dit de l'employa parce qu'elle a du goût... Oui» 2Don enfant, vous à^^m du goût... vous m'avez fait des peigndrs du matin qui sont fort bien... Célestine, prenez tout cela« jdit-elle à là femme de charge en lui désignant les objets dont celle-ci avait chargé Rosette. Prene? tout cela, vous êtes de taille à le porter... Et vous, mon enfant, ditelle à Rosette, suivez-moi ; vous m'aiderez à ranger , car je suis de service aussi, ajouta la comtesse avec un chan;aant sourire.

Que la comtesse parut belle à Rosette en ce eiome^t, et comme la ressemblance du ûls et de la mère lui sembla frappante 1 C'étaist le mêaie fin et doux sou-

rire, la môme blancheur de peau, les mêmes petites mains potelées. Enveloppée dans un ample peignoir de cachemire gris de lin, la comtesse avait jeté sur ses cheveux, dont le temps avait respecté la nuance blond cendré, un fichu de dentelle. Elle répandait autour d*elle un léger parfum d'iris. Rosette se rappela que Gélestine lui avait dit que la comtesse avait trente-huit ans. Ma mère n'en a que trente-neuf, se dit-elle, et quelle différence I Ah I les riches privent donc aussi acheter la jeunesse !

Elle suivit la comtesse, aida Jean à disposer les draperies et à ranger sur les tables et les étagères tous ces riens dont madame de Villarest aimait à entourer son fils. Mademoiselle Gélestine, qui ne se voyait plus employée dans cette grave affaire qu'en qualité de commissionnaire, commença à regarder Rosette d'un autre œil...

— Que les maîtres sont capricieux I pensait-elle. Enfin, lorsque tout était à peu près terminé, le

comte rentra. On était tellement affairé, qu'on ne l'entendit point.

— Je vous y surprends, s'écria-t-il en se jetant dans les bras de sa mère.

Rosette était dans ce moment seule avec la comtesse. Grimpée sur une chaise, elle disposait, seloD

ses ordres, quelques plis des rideaux des fenêtres... Elle entendit le cri du comte ; ellu eut peur sans savoir pourquoi, fit uu brusque mouvement et tomba en se heurtant la tête sur Tangle de Tespagnolette : le sang jaillît de la tempe gauche. La comtesse fut effrayée ; elle appela Célestine. Célestine continuait son déménagement dans Tautre aile du château.

— Je vais chercher du secours, dit Emmanuel.

— Tu ne trouverais rien. Je sais où sont les clefs de la pharmacie, dit la comtesse... Reste, soutiens-la, je reviens vite; et elle partit...

Aurait-elle laissé , dans pareille occurrence , une jeune fille du monde seule avec son ûls ? Cela n'est pas probable... mais une petite ouvrière... qu'importe ?

Cependant, Emmanuel restait chargé de ce lourd fardeau ; n'ayant put parvenir à relever Rosette, restée sans connaissance, il s'était agenouillé près d'elle, et d'un bras lui soutenait la taille. Le sang coulait rose et chaud, car Rosette, en tombant, s'était fait une ouverture à la tempe. Emmanuel avaît tiré de sa poche son fin mouchoir de batiste; il Tappuya sur la plaie, tout en contemplant ce jeune et charmant visage.

— Mademoiselle, disait-il à Rosette, mademoiselle, revenez à vous.

54 RQSSTTIS.

Mais Bosette n'entendait pas.

Tout en s'inquiétant de la triste situation de la jeune fille, Emmanuel ne put s'empêcher de regarder ses petits pieds, dont la robe, légèrement relevée, révélait la mignonne perfection. Ses cheveux, qui s'étaient déroulés dans la chute, étalaient dans tout leur luxe leur opulente longueur. Une natte impertinente effleuraient effrontément la joue d'Emmanuel. Rosette ne portait sur elle aucun parfum, et cependant je ne sais quelle senteur de jeunesse et de virginité enivra Emmanuel... Il était désolé de l'état inquiétant où se trouvait la jeune ûUe, et cependant il se trouvait si bien ainsi !

Mais la comtesse arriva ;

Puis, après elle, Gélestine... puis Jean, puis touta la pharmacie du château... puis on enleva Rosette et on la fit transporter dans une salle basse où couchait ordinairement mademoiselle Gélestine... puis le docteur Verderet déclara qu'il n'y avait aucun danger... mais qu'on avertit les parents de Rosette, parce qu'on ne devait pas encore la transp(»'ter. Puis on dit à Emmanuel que Rosette avait repris connaissance.

C'était justement le jour fixé pour le faineux dîner du duc. Emmanuel et la comtesse s'j^abillèrent et par-^ tirent.

nosETTE. 55

Pendant le trajet, madame de Villarest remarqua que son fils était rêveur... — Au moins, lui dit*elle, as-tu trouvé ta chambre jolie ?

— Oui, très-jolie, dit Emmanuel, vous avez raison... cela mitonne qu'une ouvrière puisse être si jolie...'

I Madame de Villarest rit de la distraction d'Emmanuel, mais sans y ajouter aucune importance.

Dans ce jour solennel, le vieux duc avait fait retirer les housses d'indienne républicaine recouvrant le damas de soie aristocratique. Il pensa que les épouses des messieurs invités s'asseoiraient plus volontiers sur des sièges satinés. Un vieux fauteuil de velours rouge, à crépines d'or, qu'on alla chercher au grenier, fut brossé solennellement pour servir de siège

à l'archevêque.

Quelques adolescentes, confirmées le matin, furent invitées par le duc.

Il y eut des mamans qui en pleurèrent d'orgueil.

L'unique coiffeur que possédait la ville et les environs liaillit avoir une fièvre cérébrale dans cette mémorable occasion, en pensant à tout ce qu'il devait combiner pour coiffer différemment toutes ces têtes jeunes et vieilles.

Après avoir bien réfléchi, il comprit qu'à l'impos sible nul n'est tenu, et ne sachant exécuter qu'une coiffure, il les coiffa toutes de même, comptant sur la différence des physiques pour produire la variété.

Toutes les dames invitées à ce fameux repas avaient été très-préoccupées de leur toilette, et voici pourquoi :

Il fallait être à la fois élégante pour le duc, modeste pour l'archevêque. Chacune d'elles résolut le problème à sa façon. Toutes les robes furent montantes, couleur puce, grisou noir. Ce ne fut que dans, les petits velours posés en long ou en large, dans certains savants effets de passementerie, dans le luxe des broderies et des dentelles, que la coquetterie féminine alla se cacher, bien sûre que l'œil d'un archevêque n'irait pas la dénicher là. On ne se refusa point les bracelets. Il y en eut qui en mirent jusqu'à six ; les breloques de montre, les bagues, rien ne fut oublié, pour prouver qu'on savait son monde, que, toute

bourgeoise qu^on était, on ne déparait point un chà* leau. Enfin, brunes ou blondes, jeunes ou vieilles, toutes les dames avaient Tair cossu. Chacune d'elles se disait avec un certain orgueil : Je crois réellement que je suis mieux que les autres. Mais à six heures sonnant la comtesse entra avec son fils, et voilà toutes nos dames écrasées. Comment était mise la comtesse, nous ne saurions le dire exactement ; mais la forme de sa robe était délicieuse, mais le petit bonnet de dentelles et de rubans qu'elle portait était un vrai chefd'œuvre parisien. Le gant collait sur la main sans la serrer, et puis comme elle portait sa tête, comme elle s'appuyait avec grâce sur le bras de son fils, comme elle salua bien Tarchevêque, et comme monseigneur fut aimable avec elle ! Cependant, souriant à chacun avec un parti pris de plaire à tous, il n'y avait pas moyen de la critiquer.

Le vieux duc lui-même eut un moment d'éblouissement... Avec une femme comme celle-là, se dit-il, tous les gouvernements pourraient changer, on n'aurait rien à craindre.

Mais il eut à peine le temps de se livrer à ses pensées, car on annonça à haute et intelligible, voix M. et

^ladame de Rufin.

C'était jour de fête; le duc avait autorisé Hélène et

5B ROSBTTE.

son mari à se régaler d'un de... Hélène s'en contentait &i attendant mieax.

M. Ëdouepd Rufm était un pâle jeune homme aux cbeveux châtains, au front brusqué, aux yeux petits, noirs et perçants... Des études trop asf^dues au bal Mabîlle pendant Tété, au bal de TOpéra pendant ITiiver, avaient donné à sa démarche je ne sais quoi d'ondoleux, un laisser-aller d'attitude, quelque chose de trop arrondi dans les bras. 11 sentait bien que de pareilles grâces seraient déplacées, et se tenait roide nomme une marionnette dont on ne fait plus mouvoir les fils. Sans y songer et par la force de l'habitude, il roulait entre le pouce et l'index un cigare absent. Ce qui choquait le plus Hélène en lui donnant le bras, c'était qu'il ne fut pas décoré. Elle avait eu à ce sujet une altercation violente avec le duc, qui ne s'en était tiré qu'en disant que ce serait pour l'année prochaine.

Quant à Hélène, elle avait tenu sa promesse au duc, et portait ce jour-là tout simplement une robe de moire antique ; que dis-je ? elle avait poussé môme la simplicité jusqu'à porter le moins de robe possible. C'est pourquoi elle avait jugé à propos de commander à la couturière peu de corsage et pas de manches.

Son arrivée dans le salon causa une véritable rumeur; Hélène, peu habituée au monde, s'imagina qu^elle causait une vive admiration. Le vieux duc devînt pourpre.

— Hélas I que je suis sot ! se ditnl ; à quoi bon choisir l'étoffe? il fallait veiller à la façon... Que dira monseigneur ?. . .

Mais monseigneur causait agronomie avec un souspréfet, et il n'avait rien vu.

Le duc s'approcha d'Hélée, et, après Favoir hautement saluée, tandis que son époux s'allait cacher

dans l'endM^sure d'une croisée :

— Hélène, lui dit-il tout bas, trouvez-vous mal.

— Hein ? dit Hélène.

— Trouvez-vous mal, ou je suis perdu.

— Vous êtes fou !

— Chère amie, vous êtes la seule femme décolletée.

— C'est que^je suis la seule qui ait de belles épaules.

— Je vous supplie, allez-vous-en.

— Eh bien ! vous êtes encore poli, vous ; voilà

douze heures que je m'habille pour venir... J'y suis,

et j'y reste.

Emmanuel vint interrompre ce mystérieux entre-

tien :

— Ma mère voudrait vous parler, dit-il au duc.

Le duc courut à sa belle cousine. Il pensa qu'elle voulait prendre congé de lui, et la sueur froide lui coulait du front.

— Est-ce une princesse étrangère qui est là, dit la comtesse, en indiquant, par un mouvement impwceptible d^éventail, le coin de la cheminée où Hélène était assise ?

. .— Non, ma belle cousine, dit le duc; et qui vous le fait penser ?

— L'étrangeté de son costume en pareille circonstance.

— Oh ! balbutia le duc, c'est une originale.

— Cela se voit.

— Une femme d'artiste.

— Ah! comment s'appelle son mari, que fait*il ?

— 11 se nomme Rufin.

— Ce n*est pas un nom très-connu dgins les arts.

— Oh ! cela viendra... il est peintre... il a été dans . les ateliers... il veut que sa femme soit mise ainsi.

— Singulier goût! ^ C'est aiosi que la comtesse feignait d^ignorer ce '

qu'elle savait parfaitement. Enfin, on vint annoncer que le dîner était servi.

Monseigneur s'interrompit dans ses discours sur l'agronomie.

Le duc offrit le bras à la femme du sous-préfet, petite femme maigre, au nez pointu, à laquelle toutes les dames étaient convenues d'accorder de l'esprit, tant elle était laide.

M. Edouard Ruûn ofl'rit son bra^ à une grosse femme dont le mari avait gagné des millions à Mve des poêles, et qui s'occupait depuis la République nou* velie du bonheur de ses concitoyens. Elu député par lia France reconnaissante, M. Montamont, mari de la ^ame, attendait toujours, pour parler à la Chambre, que la question du chauffage fût agitée. Chaque soir, avant de se coucher, il s'essayait à pérorer devant sa femme ; il avait même déjà pris des leçons pour les gestes d'un acteur de Franconi. Madame Montamont était lière de son mari. Seulement, disait-elle quelquefois à ses amies en essuyant des larmes, on doit s'attendre à tout quand on a épousé un homme politique.

Emmanuel recula devant tant de laideurs bourgeoises et endimanchées. Il rencontra le regard d'Hélène, et, dans son ignorance de la vie, il ne lui trouva que l'air aimable, et, lui offrant le bras, il passa avec elle dans la salle à manger.

(Mh ROSETTE.

laissait apercevoir le presbytère. C'était une vieille et grande maison construite du temps d'Henri IV, et dont la vigne, la clématite et les rosiers blancs cachaient les murailles noircies.

L'enclos, que la servante du curé décorait du nom de jardin et qui entourait le presbytère, servait à faire pousser des pommes déterre, des choux, des patates. . . Il y avait bien, çà et là, quelques fleurs oubliées par mégarde et qui croissaient sans culture, mais on sentait que l'agréable était là sacrifié à Futile, Cependant, comme on avait laissé croître de gros arbres fruitiers qui, au printemps, montraient leurs fleurs roses et blanches, et qui à l'automne craquaient soils le poids de leur fruit;' comme les quelques poules de la basse-cour venaient parfois y faire la promenade, qu'on y entendait le son des cloches, qu'on pouvait admirer sans en sortir l'architecture gothique de l'église, c'était là un lieu éminemment poétique et tout à fait propre à nourrir la rêverie.

Elle n'y faisait pourtant point son domicile, car jamais nature dliomme ne fut plus active, plus vaillante, plus sérieusement pratique que celle du curé de L***. Levé tous les matins à quatre heures, chaque moment de sa journée était employé à secourir, à soigner, à consoler tous ceux de sa paroisse qui étaient

pauvres, affligés ou malades. Il avait cinquante ans, mais Toeil vif, le pied alerte, Tair brusque, bon et gai, le poignet solide, il eût au besoin terrassé d'un coup de poing un ivrogne dangereux, quitte à Tendoctriner après. Il tirait les oreilles aux écoliers paresseux, mais quand il était content, il leur enseignait volontiers la meilleure façon de s*y prendre pour dénicher des nids et pour tirer des feux d'artifice achetés chez l'épicier.

Apprenait-il qu'il y eût dans la paroisse quelque ménage illégal, il allait chez les pauvres gens : «Voyons, leur disait-il, pourquoi ne se marie-t-on pas ici? » Et quand il entendait cette réponse : a C'est que cela coûte de Targent et que nous n'en avons pas. — J'arrangerai cela, ajoutait*il, cela ne vous coûtera rien. » On se mariait alors ; il procurait de l'ouvrage au mari et à la femme; il trouvait des parrains et mar«raines pour les enfants. Adroit de ses mains et fort instruit dans l'art de la mécanique, il avait fabriqué lui-même ce qui se trouvait d'un peu commode et utile au presbytère. Ce fait lui donnait plus d'ascendant sur les ouvriers que la connaissance la plus parfaite des auteurs sacrés.

Le curé savait même, au besoin, prendre leur langage pour s'en faire mieux comprendre. Aussi disait-

©n danà la (jomitiune : Notre curé ti'est pâs on beaii parieur, maiâ un bon etifailt.

Le léndeinain dû dltier offert par le duc à Târchévêque, monseigneur, qui avait passé la nuit à L***, se dirigea âeul et à pied vers le presbytère ; il était sept heures du inatîn. Il trouva le cu^é, la Sôutane retroussée, occupé à fendre du bois.

— Pârdoti, monseigneur, dit-il èri se rajustant de son mieux, c'est du bois pour la cuisine, et je û'at pëi^ouiie pour foire cet UùVrage-là;

-* Ne vous excuse^i î)Oiiit, refirit i'archevêqtaet faioli cher curé, Vous êtes datis le véritable esprit Évan^lique.

Lé taré ihtrodUîsàt alors l'àrchevéqUë dans la pièce fc[ii'bh nômtûait îe salon du presbytère. C'étôit une grande pièce carrée, aux boiseries gHses ; un vieui baromètre en était Tunique ornement ; une table de iloVer, six èhaisds du même bois et deux fauteuils de Veiours d'Utrécht jautte, les seuls meubles. Si M, îl y avait encore un grand ëiége usé dorit le coussin était rembourré de plumes, et sur lequel la sœur du teuré Cousait habituellement. C'était le siège d'honneur* Le curé l'offrit à l'archevêque, après eu avoir préalablemeiït dépossédé un vieux ohàt gris, favori du presbytère, et t[ui sMloigna en grognant.

ROBETTfi. 67

Après (|UH1 se fut assis :

— Monsieur le curé> dit l'archevêque^ je dînais hier au château..* comment n'y étiez-vous pas?..* M. le duc ne vous aurait<-il pas invité?

-^ Si fait, monseigneur, reprit le curé, M. le duc m*a fait Thonnôur de m'inviter.

— Eh bien, alors, pourquoi n^y allâtes-vous pas?.»^ Ne pourrais-je point prendre cela comme un manque d'égards pour moi ?

— Que monseigneur veuille bien être convâiûctt de mon profond respect, et néanmoins me dispenser de m'expliquer.

— N'auriez-vous pas été retenu par la crainte de vous trouver en mauvaise compagnie ?

— Je le répète encore... que monseigneur veuille bien me permettre de ne pas m'expliquèl*.

— Je sais tout, dit l'archevêque, et je veux faire cesser votre supplice... Le nom que porte le duc de Grassigny est tellement illustre, ses parentâ sont si dignes et si honorables, ses ancêtres ont été de si fidèles Êhampions de la foi catholique, que, malgré les bruits qui sont parvenus jusqu'à moi» je h'ai pas cru devoir me dispenser de me rendre à son invitation, i. Il a osé me faire dîner avec sa maîtresse ; c'est un outrage pour tnoû Caractère sacré..... Je suis |)arti sans prendre

congé de lui, dans l'indignation où j'étais... Cependant s'il faut haïr le péché, il faut pardonner au pécheur, et surtout il faut Faider à se retirer de l^abîme... Je ne suis ici qu'en passant, je ne puis rien ; vous pouvez tout, monsieur le curé. N'avez-vous point tenté de donner quelques avis au duc, de lui faire sentir que sa conduite déshonore le nom qu'il porte, que ses immenses biens (car ses biens sont immenses) sont poiu" lui une obligation de plus de se conformer à la vérité et à la charité chrétienne; enfin, monsieur le curé, avez-vous essayé de semer dans cette âme le bon grain de ^Evangile ?

— Monseigneur, quelle que puisse être la bonne volonté du semeur, celui qui sème sur la pierre ne doit point espérer de récolte. Le duc de Grassigny est avare, ambitieux et débauché... Que voulez-vous que fasse un pauvre curé de campagne contre trois démoos ?

— Je ne vous dis point d'en faire un saint, monsieur le curé ; Notre-Seigneur lui seul peut opérer de semblables miracles ; mais au moins, et dans l'intérêt bien entendu de la religion et de la charité, vous pourriez, je le crois, vous servir de ses défauts mômes. Il est ambitieux, dites-vous... Eh bien! dans ce tempsci, où le suffrage vient du peuple, l'ambition peut 1«

pousser à fonder des établissements utiles aux classes pauvres. Quoiqu'en république, nous ne sommes pas en 93; les "arbres de la liberté ont été bénis par le clerçé. C'est ce que M. de Grassigny a parfaitement compris. Son intérêt bien entendu d'homme politique lui demande de se maintenir dans de bonnes relations avec le curé de sa paroisse. Mon départ subit du château a dû rinquiéter. Au moment où il s'agit de sa nomination de député, cet incident peut lui nuire. Je viens donc vous charger, monsieur le curé, d'être mon ambassadeur près de lui. Vous connaissez mieux que moi les besoins d'une paroisse dont vous êtes curé depuis vingt ans. Proposez-lui une fondation quelconque... On pourrait peut-être faire revivre ici l'usage des rosières, tombé en désuétude depuis longtemps... Si M. de Grassigny accède à vos propositions, s'il fait

déloger du château l'impudente créature qui s'y mon-

trait hier, je m^engage à' revenir ici avant deux mois, à dîner au château avec vous, monsieur le curé, car vous y viendrez, et à le traiter devant ses hôtes comme im véritable Grassigny.

— Monseigneur, dit Je curé, je dois ^vous obéir comme le soldat à son général, c'est-à-dire sans réplique. Si je ne réussis point, n'accusez point mon zèle, mais ma maladresse. Depuis vingt ans à peu près

70 ROSETTS.

que je suis en perpétuel contact avec les paysans et les ouvriers de cette commupe, J'ai pris un peu (te leur rudesse ; je ferai pourtant tout ce qui dépendra de moi.

— Croyez' qu'on saura reconnaître votre zèle comme il convient ; avant peu vous en aiurez la preuve.

Puis ^archevêque se leva et sortit saps souffrir que le curé le reconduisît plus loin que la porte du jardin.

A dix pas il trouva sa voiture qui l'attendait, et f^ tourna à Paris.

Quant au curé de L**''^, il n'eut que le temps de se diriger vers Téglise pour dire la messe de l^uit heures^ servie par le maître d'école de la paroisse et écoutée par troi^ ou quatre vieilles femmes.

Nous avons laissé Hâène Rufm au moment où elle quitta avec son mari les appartements du duc pour se

retiper dans ceux qui lui étalât ré$ery4ei, à Tangle gauche du château, et que 1^ mauvaises limgufis du pays désiguai^ut génémlom^nt sous le nom da Belit- Trianon.

Ces appartements^ habités par Hélène et domiBllt sur le parc, contrastaient par leur luxe iDiagéné avec ]e laisser-aller sordide qui régnait dan3 U reste du château.

— Fichtre, dit M. Edpuard Bufin à sa femmQ en traversant ces salons quasi-royauic, vous Ites m^^ubl^ dans le grand chic,

— Tiens, vous parlez argot à présent, Edouard ! Il nçi vous naanquait plus que ça.

— Est-ce que ça vous déplaît ?

— Moi... oh I î^Hm 4^8 çgJemlîoufg s» voui voulez... je R^QUt? pas.

— Merci...

— Philippe, ditrelle à un grand laquais qui tes éclairait*., ponduisez mcmsieuF au premier.

— Un instant, Philippe, puisque c'est ainsi qpa'on

vftvif nnww, dit Couard Rnfln... posç? là ce candélabre, let quan4 J6 donnerai vous viendrez me eoa-r duire.

PJiit^pja, inf^rt^in, mgarda monsieur ^ madame, ^n^ leiavQîr à qui i) devait aWir.

— Philippe, dit Hélène furieuse, obéissez-moi, je suis la maîtresse. G^est moi qui vous pai'3 ,

A cette raison péremptoire, Philippe avança la main pour reprendre le candélabre qu'il avait placé sur la cheminée.

— Si madame est la maîtresse, s'écria Edouard, je suis le maître, et si tu en doutes, voici un poing qui saura te persuader. Et Edouard Rufin, relevant de la main gauche le poignet droit de sa chemise, montra un bras musculeux qui fut pour Philippe la plus puissante des raisons. Il posa de nouveau le candélabre sur la cheminée.

Dans la pièce à côté, il trouva Ânnette, la femme de chambre.

— Dois-je entrer ? lui demanda-t-elle.

— Non, dit Philippe, attendez qu'on sonne : c'est Tordre de monsieur.

— Monsieur donne donc des ordres à présent ? .

— Je le crois bien... il m'a montré le poing comme un crocheteur,

— Vraiment, monsieur Philippe ? dit Annette d'mi air contrit. . . Ah ! ce que c'est pourtant que d'être réduit à servir des gens sans moralité !

— Bah ! je me moque bien de leur moralité. Ce que je demande, c'est des formes... Si ces gens-là étaient

nés, comme disait mon ancien maître, M. le baron de Rastenay, un charmant jeune homme qui me doit encore une année de gages ; si ces gens-là étaient nés, ils pourraient en faire cent fois plus, ils n^en feraient jamais autant... Et sur cette belle réflexion philosophique, maître Philippe se mit à priser avec autant de grâce que feu Richelieu.

Cependant Edouard Rufm et sa femme étaient restés seuls.

Hélène se plongea dans une causeuse de velours vert, posa ses pieds mignons chaussés de satin noir sur une pile de coussins, croisa ses bras sur sa poitrine, et, regardant Edouard en face :

— Ah çà, mon cher, lui dit-elle, à qui en avezvous?... Vous avez très-mauvais ton ce soir...

Edouard tira de sa poche un porte-cigares crasseux, en sortit le plus beau des panatellas, le mit dans ses dents, l'approcha de la bougie, Talluma avec le plus grand sang-froid, et, sans répondre à ce que lui disait Hélène, s'étendit de tout son long sur un large divan, et prononça entre deux bouffées de tabac ce mot :

— Causons.

— C'est cela, dit Hélène, essuyez vos bo tes sur le velours de mon divan.

74 ROSBTTK.

— PJotr^ djiFaîi, ma c^re ; noy§ ppus 3Pmmes m- Ff^s 30US le régiiRe de Ja comomn^ulLé.

— PUies plutôt sous Iç régiuie cJu diable.

— Point <J.e paroles inutiles, ma chère Hélène... les moments sont précieMX... le duc peiiv vepr d'jm p)ment à Pautre. .. Je vous dipai donp, jçar j*ai tpute cppfiance en vous, que je suis spusf le coup 4*^^^ pP^" suite... en d^autfes terqaes, j'ai une lettre dQ chaQi^ à payer.

— Encpre !

—'Ah! (juelle injustice! il y a aji moins deux mois que je ne vous ai rien demandé.

— Je le crois bien... La dernière fojis, je vous ai remis vingt mille francs.

— J'en convient; mais j'en devais trente, ce qui fait qu'il m'en faut encore dix... car je tiens àfiire hoineur à mes affaires à présent... Je me range.

— Eh bien ! moi, je me dérange. . . Je ne paierai pas.

— A votre aise, ma chère, reprit Edouard ; mais alors vous trouverez bon, s'il vous plaît, que, n'ayant

ni feu ni lieu, je m'installe ici dans mo i domicile légitime et légal... Quoiqu'on ne m'y fasse pas bonne figure, je le préfère encore aux verrous de Clichy.

— Eh bien ! c'est une affaire que vous arrangerez avec le duc,

ROSETTE. Vi

-^ Je n^ai rieB à aFPanger avec le due... tout eeci vous regarde.

— T^ez, vous êtes uifàme, fit HMène avee un geste de suprême dégoât.

— Ohf ohl belle pose... Nfe chère, vous eussi^^s * bien réussi dans le mélodrame ; mais toutes ees belles paroles ne disent rien... Réservez vos effets tragiques pour le duo. La tragédie, c'était 'de son temps;... le ffiiea est plus positif... En quoi suis-je infâme, si! vous plaît 7 MoBsieur le duc, voU'e tuteur, entend par* 1er de moi, ii y a deux ans... il vous cherchait un mari... H vous propose à moi... Oui, ma chère, il vous propose ; ce n'est point moi qui vous ai cherchée. . . Clichy, k cette époque, s*^uvrait encore devant moi» Son séjour hospitalier ne m'a jamais plu, je lui préférai le mariage... On me dit que votre santé, que vos goûts vous faisaient n'accepter en moi qu'un ami, que vous ne vocJiez de moi que mon nom. Je vous le donnai.

— Joli cadeau... c'est un beau nom que celui de BuQnl

*- Ma foi, je suis fâché s'il ne vous ptait pas, mais ce nom-Jà éta^t porté par de braves et honnêtes gens.

— Ah I oui, votne mère la cabaretière.

— HdL mère était une bravp femme, s'éeria Edouard

Rufio eu saisissant le bras droit d'Hélène et en le secouant violemment.

— Eh bien ! alors, s'écria Hélène en se dégageant avec vivacité, si votre père, et votre mère étaient de braves gens, pourquoi avez-vous épousé une femme comme moi ?

— Hélène... je ne veux pas savoir...

— Ahl vous ne voulez pas savoir... Depuis une heure vous me jetez de la boue au visage, et vous ne voulez pas que je vous éclabousse à mon tour... Vos parents étaient de braves gens, et vous êtes mon mari... Eh bien ! moi, si les miens eussent été comme les vôtres, je ne serais pas votre femme.

. — Hélène... taisez-vous... ne m'exaspérez pas, cria Edouard Rufin, le teint violeté de colère...

— Non, je ne me tairai pas, poursuivît Hélène... Si je suis placée si bas que vous-même veniez me le reprocher... vous êtes encore un cran au-dessous... On ne m'a jamais appris à travailler, à moi, je ne sais rien ; à neuf ans, ma mère m'avait déjà vendue au duc... Qu'est-ce que je pouvais faire à cela, moi ?... Les dames de tout à l'heure qui me regardaient conune une chenille, elles ont eu des mères... moi je n^ai connu qu'une vendeuse de chair humaine... Mais vous, vous un homme, qu'est-ce qui vous a poussé

là?... Epouser uûe fille comme moi... être montré au doigt... méprisé de tous... mais vous. ne tenez donc à rien? vous n'aimez donc personne?

— Si fait, reprit Edouard Rufin avec un rire nerveux, j'aime, et voilà le portrait de ma maltresse.

— Voyous, dit-elle... Ah! cette bêtise! c'est la dame de carreau... Vous avez donc toujours un jeu de cartes sur vous ?... Vous êtes donc un joueur enragé?

— Oui, joueur dans l'âme... Cela vous fait pitié... c'est que vous ne savez pas ce que c'est que le jeu.

*- Si, à la pension nous jouions à la bataille, à l'écarté... puis, quand j'allais chez ma mère, je la voyais jouer à la mouche avec ses voisines... C'était ennuyeux comme la pluie.

— Oui, reprit Edouard, mais tout ça n'était pas le jeu... le jeu par excellence, le jeu de hasard.

— La rouge ou la noire, n'est-ce pas? dit Hélène.

— Le lansquenet, reprit Edouard. Tenez, le duc ne sera pas ici avant une demi-heure... Faisons une partie, rien qu'une seule, mais de dix mille francs.

— Ah! vous y revenez...

— Vrai, il me les faut...

— Eh bien I nous allons voir, dit Hélène en battant les cartes... Je m'amuserai peut-être un peu, car

je me suis crânement ennuyée ce soir... Approchez la table*., c'eât bien, battez les eartes. Qui est-ce qoi coupe ?

Et ils se mirent à jouer.

Hélène pendit. Edouard Bufm lui offrit sa revanche ; elle perdit encore et s'acharna au jeu. Quant à Edouard, ce n'était plus le même h(Hnme; il vivait dans son élément. Ses yeux brillaient, son visage jauni se colorait aux pommettes d'une large tache rouge, ses naripes se dilataient. A la pensée du jeu, il avait oublié en un instant et ses souvenirs d'enfance, et ses embarras d'argent, et les mépris que sa femme lui faisait subir. Au son de la petite bourse remplie de pièces d^or qu'Hélène avait déposée sur la table, au seul toucher de ces cartes, unique source d'émotions pour lui, il n'^v^it plus songé qu'à jouer. Au moment d'être guillotiné, cet homme eût joué avec le bourreau.

Né de parents honnêtes et bornés qui voulurent, comm tant d'autres, faire de leur fils un monsieur, Eldouard Rufm, quoique son instruction fôt suffisante et son intelligence vive, n'avait jamais su, grâce à sa passion pour le jeu, ce que c'était que de travaiDer, encore moins d'économiser. Sa mère, qu'il avait aimée tout en la faisunt mourir de douleur, était venue à son secours t^nt qu'elle avait vécu. Après sa mert,

çUe lui (9J$8§L m PfNit hérUiig? quUl eut bî^ofcôi dévoré, .et Iprswfi le 4uc (|e jSra^pigny, pioiur s»uver te^ apparences, eut ridée de marier ^pus^rd Ruûn à Hélène, ]^f^^4 Hiflln entra 4aQ^ (^ Qlâ^ge |)ide^x comme dans un port de salut. Seulement, et pour se dédop^mager de la honte qu'il S9va|^ ^ b|en q^éritor, il se prqmit de puiser l^rg^m^^t d^ps la liwrse conjugale, et il se tint parole.

Hélène, twij pn jpugqj, T&g9X^^\ SP» mfh &^ ^ui Cuvait une phy$|f>QoimQ ppiivell^* Elle ^^pi^ysait de s^ éfnotipns, Poujr pl)e^ s'foppsçr él;^it tqu^ ; c^r $Qp ff9f^ §»nemi, à glle, p^ét^it repmw , et tput pp .qui te chassait était bien venu. Comme tous les êttes pervertis, elle aimait Ip qpectaclQ (lu yiçp,., Ell«i a'avait pas encore coippns E4Q!ii4r4 ; il ét^it joueur.*, elle le ppoyait blasé, ef. \\ avait une pas^iop... Elle ne le croyait capable quQ de fum^r en s'ennuyant près d'une fepiïne, 8f ejl§ cofupr^ngit qu'il y awt des jour§ où il pouvait aîl^ier cette feo^me, h couvrir dV» et le l^pf^emaip la ruiner p^ la ))^|.tre. Edouard devint Ip béfos de sa femme. Quant à lui, il admirait la pressteçse avec laquelle les petites mains d'Hélène battaient les cartes et les retournaient. Puis elle était belle joueuse ; elle perdait sans sp plgitoijlre et recommençait pjment

— Hélène, lui dit Edouard tout en jouant, je ne vous connaissais pas ; je vous croyais une poupée, et vous êtes une vraie femme.

— Et moi qui vous croyais avare, tandis que vous êtes joueur.

— Vous aimez mieux ça?

— Je crois bien... un avare, c*est un mort qu'on a oublié d'enterrer...

— Et un joueur... qu'est-ce que c'est ?

— Dame, reprit Hélène en riant, vous le savez mieux que moi Tenez, vous avez encore gagné... prenez l'enjeu, laissez les cartes et racontezmoi ça. ■

— Quoi, déjà? dit Edouard Rufin.

— Vous êtes bon, il est deux heures du matin... Si je ne dors pas, je serai laide demain, et j'aime ma figure comme vous aimez vos caries.

— Vous avez bien raison, dit Edouard Rufin, d'aimer votre figure ; car vous êtes* ce soir jolie comme les amours. Regardez plutôt, dit-il en indiquant du geste à Hélène une glace placée vis-à-vis d'elle.

— Oui, je suis mieux qu'à l'ordinaire. Nous nous sommes disputés, nous avons joué, tout cela m'a distraite, moi qui m'ennuie toujours.

— Et comment ne vous ennuieriez-vous pas dans

ce château vermoulu, pourquoi ne venez-vous pas à Paris?

— Ah ! pourquoi. .. Est-ce que je suis ma maîtresse ?

— Tenez, dit Edouard Rufm, tout cela peut chan-

ger... J'ai une opération en vue... une affaire de bourse qui peut m'enrichir grandement... Alors vous

viendrez avec moi, Hélène vous verrez la belle

vie... des voyages, des spectacles, des toilettes... Tim-

prévu toujours Vous me demandez ce que c'est

qu'un joueur... C'est un homme heureux, car il espère toujours... le jeu, c'est l'espérance en action. Hélène se mit à rire.

— Oui, continua Edouard,.. Vous imaginez-vous que ce qui nous plaît, c'est de tenir dans nos mains ces morceaux de carton ?... Croyez-vous qu^un joueur n'aime rien, ne désire rien?... Tenez, Hélène, quand j étais au collège, à huit ou neuf ans, je jouais déjà, et, pendant que je jouais, je pensais qu'avec mon gain je pourrais acheter des billes, des friandises, quelquefois même un bouquet de violettes pour ma mère... et ma pauvre mère, quand elle apprenait cela, au lieu de me gronder, me disait : a Tiens, voilà le double de ta semaine. . . achète ce que tu voudras, mais ne joue plus. . . En deux jours, j'avais dépensé cet aident, et je jouais encore... Elle ne se décourageait pas, et... Tiens, par-

93 KOSETTS.

Ions d'autre c}iose, dit Edouard Hufjia,., j@ ï\q sfû^ plus ce que je fais cpiànd je pense à cela.

— Wy pensejî pas, 4it Hélène, puisque c^ vous fait du mal.. 11 paraît que yousave;^ du cœur, tant mieux pour vous ou plutôt tant pis..» Bah! rçpritell^ en secouant la tête, c'est }$ sqmmeil qui noqs fût dire toptes ces bêtises-là.., Il est près de deux heures 4u matin, adieu.., et elle teplit la main à Eklouard, qui la lui serra en disant : A Wentôt une autre partie, n'est-ce pas ?

— Oui, à bientôt.. •

Puis elle sonna sa femme de chambre, se fit déshabiller et paettre au lit sans dire un mot - pu|s, au moment où celle-pi allait partir :

— N'est-ce pas qu'il est gentil, mon ïnap ? dit-elle. Puis, comipe la femme de chambre, payée par le

duc, Élisait nne moue désapprobative :

— Tu ne 1q trouves pas bien parce qu'il n'a pas le 30i|, ajouta-t-eIlç| ; va te coucher, tu es digne de me servir.

Et, après cette épigramme contre elle-môme, Hélène Pufin s^enijonnit.

leSBTTS. 83

Il ï ftvait troi^ paoi^ k peu près quQ Rosette travail- ]^im ph^teau d^ madamç; 4^ Vill^est. La jeune fille ét«ut e^^ptement ^X large^pent payée, et de plu^ la comtesse, fort pQi^tjente dp sop zèle et de ^P açlre^, l^i f^Î8^t souvent de petits cadeaux pour sa toilette ; c'était tantôt un tablier de soie noire, tantôt ui^ ruban, une collerette, I)os^tte arrangeait tout cela avec goût. La nourriture qn^elle prenait au cbàteau ayait, en la rendant plus forte, contribué à mettre des teintes rosées sur ^s jouefi p^les. Elle pouvfiit se cbausser avec plus 4e soin, soignait ses mains qui n'étaient plus obligffes 4e fairjB la pui$|ne. Se3 yeux, que ne fatiguaient plus les larmes si souvent provoquées par sa mère, brillaient d'm éclat pur, Enfin, quçmd elle traversait l4 yjljp, cejux qui la rencontraient se diraient entre eux que 1^ petite du pèri^ N|pp^t 4eveH5iit décidéjpent upe jolie (âjle.

Un oJ)seryateur eftt p^ 4eviijer le§ geptiî&ents confus

qui remplissaient le cœur de Rosette, rien qu'à la voir aller de la maison de son père au château et revenir le soir du château à la maison. Le matin, elle s'en allait légère comme Toiseau qui vole, la tête au vent, le sourire aux lèvres ; le soir, elle revenait sans tristesse, mais lentement, la tête baissée, et comme absorbée dans ses souvenirs. Ce château était pour elle le paradis, ses, instincts d'élégance native y étaient satisfaits, tout ce qu'elle voyait là était gracieux et charmant. La comtesse, qu'elle apercevait de teitaps en temps, Fenchantait par son élégance et sa distinction ; rien ne semblait difficile à Rosette pour lui complaire et la servir. Quant au jeune comte, qu'elle voyait quelquefois traverser le jardin, monter à cheval dans le parc, elle se reprochait sérieusement d'en avoir peur.

— Vois comme je suis folle, dit-elle une fois à son père, le jeune comte est si bon, quand il me parle c^est si doucement... eh bien I j'en ai peur, je ne sais pas ce que je lui réponds ; je n'ose pas le regarder, et il me doit croire bête.

— Qu'il te croie ce qu'il voudra, répondait le père Nicotet, qu'est-ce que ça nous fait. . . ils t^ont prise pour coudre et non pas pour faire la conversation.

— C'est bien heureux pour moi, disait Rosette en riant, car je ne pourrais guère causer avec eux ; ma-

dame la comtesse et M. le comte parlent de peinture, de musique, de toutes sortes de choses que je ne comprends pas et sur lesquelles je,ue pourrais pas parler. Cependant cela me plaît de les entendre ; je voudrais savoir tout cela.

— Et moi, j'aurais voulu te rapprendre; mais, voistu, fillette, à présent que nos affaires vont mieux, nous ferons un bour^cot ; nous achèterons de bons livres et nous les lirons nous deux... mais à une condition.

— Laquelle? dites vite, père.

— C'est que quand nous sortirons ensemble, tu ne mettras pas toutes les belles ailaires que cette comtesse te donne.

— Vous n'aimez donc plus à me voir belle?

— Si, quand c^est moi qui l'achète, j'aime à te voir au cou un joli ruban ; mais, quand c'est eux, ça ne me va pas.

— Ah ! père, vous ne les aimez pas ; pourquoi cela ? •

— Je n'en sais rien, mais je ne les aime pas, et, malgré tout l'argent que tu gagnes , j'aimerais mieux que tu n'aies jamais mis les pieds au château.

— Mais la raison ?

— Oh ! la raison, je la garde pour moi. Les petites filles n'ont pas besoin de tout savoir.

. Quelques jours après. Rosette rentra chez elle, ra-

86 ROSÈttË.

dieu8e« On fai^t des changements dans lé pàrteïrre dti château de Villarest. Lé jardinier avait besoin d'cui aide ; elle avait proj^osé son frère ; on avait accepté»

•-^ Âh ! la bonne maison I dit abrà la mère Nlcotet. G^est une fameuse trouvaille que M. le curé tiotls a feit feife là... Tu Vois bien, dit-elle en se retournant du côté dé Joseph Nicotet, td vois bien que la religion sert à quelque chose ?

— Tu peux en dire tant que tu Voudl^s, répondit Joseph, tu ne me rendras jamais cagôt.

César Nicotet entra en fonctions dès le lendemain. Il Càssâ un rdanche de bêche dès le pretrtier jour^ le second il donna un coup de râteau sur les piedâ de M. le comte qui aVàiteu Timprudëncé de se promener de ce côté-là, enfin le troisième jotir il se foula le poignet droit et revint chez son père. Le jardinier opinait pour qu'on Ty laissât ; mais Emmanuel, qui vit à ce pttipoS les yeux de Roâette se remplir de lin'môS, ordonna au jardinier de le reprendre quand il serait guéri ; le jardinier voulut insister, Emmanuel menaça de le ren^ voyer; Pierre Landrot était un fin matois ; il comprit ce que les deux jeunes gens ne comprenaient pas encore.

En effet, Emmanuel, imbu des idées religieus6s, ayant toujours vécu auprès de Isa mère, était loin de se

ROSETTfi. 87

rendre compté de Tintérêt, toujours croissant, que lui inspirait Aoâéttë : les préjugés de sa caste lui faisaient considérer la différence des rangs comme un obstacle suffisant pour empêcher toute passion de naître. La comtesse était de même, elle ne trouvait pas mauvais que Rosette recousît un bouton au gant d'Eminanuel, alors même que ce gant était à sa main. C'était Josette qui disposait les fleurs dans les vases posés sur la cheminée du jeune comte, elle encore qui rangeait soii linge dans les armoires. Mademoiselle Célestine, assez paresseuse par nature, se déchargeait autant qu^elle pouvait sur Rosette de tout ce qu'elle avait à faire. L.a comtesse ne s*y opposait pas, trouvant le service de Rosette agréable, et Rosette était plus heureuse dé les servir tous deux que si elle avait obtenu le plus haut emploi.

Quelle plume faut-il posséder pour bien dépeindre ce sentiment Indéfinissable, qui n'est pas encore de Tamour, mais qui le précède toujours; cette émotion nbttvelle dans un cœur jeune, ce désir de se voir et cette crainte de se rencontrer, ce trouble sans motif, cette gaîté folle et ces tristesses soudaines, le rire si prè^ des pleurs et les pleurs eux-mêmes si doux et si facilement essuyés ? C'est ainsi qu'on aime à vingt ans ; t'est ainsi qu^Emmanuel et Rosette s'aimaient sans

le savoir. Emmanuel s'était vivement intéressé à la guérison de Rosette, et comme elle s'était blessée en s'occupant de lui, cet intérêt-là était bien naturel.

De son côté, Rosette était reconnaissante de Tintérêt que lui portait Emmanuel, et il n'y avait rien là que de très-naturel. Emmanuel priait quelquefois Rosette de lui ourler une cravate, et cela était encore bien naturel ; et si Rosette laissait tout pour s'occuper de ce que le fils de la maison lui commandait, quoi de plus naturel encore? Mais pourquoi donc, grand Dieu! ces choses si naturelles et si simples viennent-elles à se compliquer presque toujours, lorsqu'il s'agit de deux êtres innocents, beaux et jeunes comme l'étaient Emmanuel et Rosette? Ce n'est pas qu'il y eût scandale, rassurezvous, chers lecteurs. D'abord, les pauvres enfants ne savaient pas qu'ils s^aimaient. Emmanuel ne croyait ressentir qu'une douce pitié pour la jeunesse et la pauvreté de Rosette; Rosette, de son côté n'était pénétrée que de reconnaissance. Cependant, il y avait quelque chose qu'elle ne s'expliquait pas : c'était son attachement pour ce gant de Suède gris qu'elle avait par hasard serré dans sa poche, en aidant à déménager la chambre du comte. Elle ne voulait pas le garder, car, se disait-elle, ce serait un vol, et cependant elle ne le rendait pas. Si elle l'avait donné à mademoiselle Cfles-

line, mademoiselle Gélestine Saurait peut-être jeté, ces femmes de chambre de grande maison sont si gaspilleuses! si elle Tavait rendu au jeune comte? mais elle n^aurait pas osé. Le temps s^écoulait. Il y avait un mois déjà que Rosette gardait ce gant. Le jour, il était caché au fond de sa poche avec son chapelet, ses ciseaux et sa ménagère, et la nuit il reposait sur son oreiller. Il faut vous dire d'abord que ce gant sentait Piris et la verveine ; elle en respirait Codeur quand elle était toute seule ; et puis elle Tavait essayé ; il n'était , presque pas trop grand, tant la main du comte était petite ; et ceci était un nouveau sujet de merveille pour Rosette, qui comparait à cette main mignonne les grosses, grandes et rouges mains de son frère.

Mon père a beau dire, pensait Rosette, il y a décidément deux races; nous ne sommes pas de la même espèce. Enfin, ce pauvre petit gant de Suède fournissait un texte inépuisable aux réflexions de Rosette.

Vous qui avez seize ans, si vous lisez par hasard ceci, vous comprendrez bien les longues rêveries de Rosette, et vous qui les avez eues, souvenez-vous, souvenez-vous si vous avez aimé... Rappelez-vous ces émotions fugitives qui colorent la joue, qui font battra le cœur et qui échappent à l'analyse comme la fleur s'en va du fruit dès qu'on y touche. En gardant ce pe-

tit gant de Suède gris^ Rosette croyait parfois commettre un gros péché, et cependant elle n'avait pas Ja force de le rendre. Pauvre chère enfant, les rom ans ne l'avaient pourtant pas corrompue, elle n'avait pas joué la comédie en société ; aucun professeur de musique, à quinze francs le cachet, ne lui avait fait comprendre toutes les suaves mollesses de Vandante; aucun petit cousin n'avait chanté de duo italien avec elle, aucune amie de pension ne lui avait fait de confidence. Les complices de ce premier crime, si c'en est un, c'étaient ses seize ans, sa grande naïveté et le besoin d'aimer qui, selon qu'il se place bien ou mal, nous fait faire de si belles ou de si pitoyables actions. Chaque soir, lorsqu'elle priait, elle ajoutait à ses prières le nom d'Emmanuel, et comme ce nom lui semblait jolil Une fois elle rêva qu'Emmanuel dansait avec elle

à la fête de L et elle y pensa toute la journée^

Voici les méfaits de Rosette.

Si vous le voulez bien, nous passerons à ceut^d'Emmanuel, lesquels ne sont pas d'une moindre gravité. D'abord, il avait toujours quelque chose à faire dans la lingerie t c'était un bouton à recoudre, une coiffe à mettre à son chapeau de paille, que sais-je ? Il était contramt de voir ainsi Rosette deux ou trois fois par jour, et cela parce que son valet de chambre était

nOSETTE. 01

toujours ei) CQmmission dans ces moments-là. You$ savez qu'Emmanuel dessinait. Eh bien ! de souvenir, il avait dessiné Rosette et gardait le dessin dans son carton pour Ten retirer de temps en temps, quand il était seul, et qui sait? peut-être aux mêmes heures où Rosette, en pensant à lui, regardait le gant de Suède. Si je me marie, se disait-il quelquefois, j'aimerais bien que ma femme eût la figure de Rosette.

— Ah I se disait Rosette, mon père voudrait que j'épouse un tailleur, et je l'épouserais bien s'il avait la figure de M. de Viîlarest.

Cependant, madame de Viîlarest prenait Rosette de plus en plus en affection : elle était enchantée de voir comme cette petite fée maniait l'aiguille, comme elle essayait bien les robes qu'elle cousait ; comme elle savait broder ; comme, pendant une indisposition de Célestine, elle avait su manier avec délicatesse et arranger avec grâce les cheveux de la comtesse; comme elle disposait avec goût les fleiu's dans les vases ; et puis une voix si douce, un pas si léger ! c'était un trésor. Madame de VDlarest contait tout cela, dans la bonne foi de son âme, à Emmanuel qui ne la démentait pas. Bientôt enfin elle conçut l'idée de faire de Rosette sa femme de chambre et de donner à Célestine les fonctions de feomie de charge. Aussitôt qu'elle l'eut

conçu elle fit part de ce projet à la jeune fille qui, heureuse au château, ne demandait pas mieux que d'y rester, mais qui devina aussitôt l'opposition de son père.

— Allons donc, mon enfant, vous vous trompez, dit la comtesse, votre père ne peut pas se refuser à une proposition aussi convenable et qui assure votre avenir! parlez-lui-en.

— Je n^oserai jamais, dit Rosette.

— Eh bien ! j'irai moi-même chez lui vous demander. Croyez- vous qu'il. refusera? dit la comtesse avec une grâce charmante.

Rosette émue s'enhardit jusqu'à lui baiser les mains.

— Vous seriez donc contente de rester ici? Rosette ne répondit que par un long regard et un

sourire qui en disaient plus que bien des paroles.

— Eh bieni dit la comtesse, j'irai demain soir à l'heure où vous rentrez ordinairement chez vous.

Le lendemain de ce jour-là, la comtesse de Villarest alla elle-même chez le père Nicotet. Rosette

la suivait à quelque distance; le cœur lui battait.

— Mon Dieu! se disait-elle, si mon père allait refuser ?

Le vieux tailleur était assis sur son établi. Il remettait avec conscience une pièce au genou du pantalon du fils de l'adjoint. Le père Nicotet ne pouvait s'empêcher d^admirer son œuvre, à laquelle un coup de fer allait bientôt donner toute sa perfection ; tout en travaillant, il chantait d'une voix un peu cassée, mais juste, ce refrain de Béranger :

Ck)DScrits au pas, marchons au pas...

quand il entendit ouvrir la porte. Il dit :

— Tiens, c'est toi, fillette ; puis à la vue de la comtesse, son sang-froid de philosophe et de républicain s'émut un peu. 11 ne l'avait jamais vue, mais Rosette lui en avait si souvent parlé qu'il la reconnut immédiatement. Il se leva, ôta d'une main sa casquette et de l'autre offrit à la comtesse la moins mauvaise des quatre chaises qui étaient dans la chambre.

La comtesse s'assit et lui souriant avec bienveillance :

— Vous êtes étonné de me voir, monsieur Nicotet? dit-elle,

— Mais, oui, madame...

Et le vieux républicain oublia de dire comtesse. Du reste, pensait-il, les titres viennent d'être abolis, ftris se ravisant :

--• Est-ce qu'il serait arrivé quelque chose à Rosette? ajouta-t-il.

*^ Rien de fâcheux. Au contraire, j'en suis si contente que je désirerais me l'attacher.

— Mais comment ? dit le vieux tailleur qui pâlit.

— Comme femme de chambre.

— Femme de chambre ! s'écria Nicotet.

— Eh bien ! en quoi cela vous étonne-t-il ?

— Cela ne m'étonne pas. Si Rosette vous plaît, c'est bien naturel de votre part ; mais cela ne se peut pas.

— Voyons, monsieur Nicotet, Rosette m'avait bien dit que vous feriez quelques diflScultés, mais je suis venue moi-même pour les surmonter. Raisonnons un peu. Dans ce moment-ci, les meilleures ouvrières elles-mêmes sont sans ouvrage ; je ne promets pas de donner toujours à coudre à Rosette, tandis que pour m'habiller, me coiffer, elle me sera toujours utile. Je lui donnerai de bons gages, elle sera nourrie, logée, blanchie ; au jour de l'an, à ma fête et à celle de M. le comte, il y a toujours un cadeau pour mes domestiques. De plus, si elle se conduit bien, comme je l'es-

père, elle aura une pension quand elle se retirera du service. G^est une tradition de famille que mon fils continuera sans doute; nous if abandonnons jamais de bons serviteurs. Voyez, monsieur Nicotet, si vous pouvez refuser pour votre fille de pareils avantages.

Nicotet était pâle ; des gouttes de sueur froide perlaient sur son front, il enfonçait ses ongles dans sa casquette... Madame..., fut tout ce qu'il put répondre d^abord.

Il plut à la comtesse de prendre cette parole pour un consentement.

— C'est bien, dit-elle, vous consentez?

Et en parlant ainsi, elle avait cet accent bref et impérieux des gens habitués à voir tout céder autour d'eux.

Le père Nicotet fut révolté de la façon cavalière avec laquelle on décidait du sort de son enfant. Sa haine contre les nobles et son antipathie particulière pour la maison de Villarest éclatèrent avec toute sa violence.

Il prit la main de Rosette et Tétreignant avec force :

— Non, je ne consenspas,dit-il;Rosette sera ouvrière, mais elle ne sera pas domestique. C'est peut-être des préjugés, c'est possible; le monde riche a bien les siens, pourquoi le pauvre monde comme nous n'en aurait-il

pas ? Une ouvrière, c'est libre ; une domestique, c'est esclave. Pourvu qu'une ouvrière travaille bien, tout est dit ; mais pour qu'une domestique contente ses maîtres, il faut quelquefois qu'elle flatte, qu'elle entende des choses injustes, qu'elle...

— C'est assez, dit la comtesse en se levant avec vivacité ; j'ai été remplie de bontés pour votre fille et pour vous tous, j'en suis récompensée par l'ingratitude. Cela ne m'étonne pas , n'en parions plus. Mais, comme en restant plus longtemps ouvrière chez moi , votre fille serait peut-être obligée de me flatter ou d'entendre des choses injustes, je la prie dorénavant de rester chez elle.

Et en achevant ces mots, la comtesse partit sans vouloir en entendre davantage.

Rosette avait le visage inondé de larmes.

— Ingrate ! lui dit son père, ingrate ! ... tu pleures de ne pas pouvoir nous quitter, tu pleures ton beau château, tes belles robes. Mais vas-y, mais vas-y donc; laisse-là ton vieux bonhomme de père, va te faire domestique ; mais ne dis. pas que tu es ma fille, au moios, je te renierai pour ma fille.

Rosette n'avait jamais vu son père dans un état d'exaltation pareil à celui-là: elle sentait qu'il avait raison et qu'elle aurait voulu être au château ; elle s'ac-

disait aussi d^ingratitude. Elle tomba à genoux :

— Père, ne te fâche pas, dit-elle; père, pardonnemoi, et ses yeux se fermèrent elle était évanouie.

— Mais qu'est-ce que je te fais, qu'est-ce que je fais donc , moi , vieil imbécile que je suis , je tue mon enfant... Rosette!... Rosette!... tu es toujours ma fille, mon enfant chérie... Rosette, je ferai tout ce que tu voudras... Rosette, je t'en prie, ouvre les yeux. Et le pauvre père lui frappait dans les mains, inondait son visage d^eau fraîche. Enfin , l'enfant revint à elle. Dès qu'elle ouvrit les yeux, elle se reprit à pleurer en murmurant le mot pardon.

— Pardon! dit Nicotet, c^est à moi à te demander pardon de m'être mis dans une colère... tu n'es pas trop serrée, hein?... dans une colère absurde... Défais ton lacet... Coupe! coupe-le! la mère n'est pas là... Hein ! tu es plus à ton aise, maintenant... Bois ça, c'est de Teau pure; bois cela tout doucement... tout cela n'est pas ta faute ; il ne faut pas te faire du chagrin, parce que cette comtesse ne veut plus de nous; on n'est pas embarrassé quand on sait travailler comme nous... car nous savons bien travailler tous les deux, n'est-ce pas, fille? et alors, du courage à l'ouvrage, les amis sont toujours là... Et le père Nicotet s'effor-

çait (te içbaQter et de sourire » tauciis» quç l'anxié^ se lis^t epcore sor son visage.

La i^èrç Nicotet entra coinme une furie... Qu'est-ce je viens d'apprendre? dit-elle; j'étais allée chercher 4e la hraisQ che? la fruitière en face, je rencontre madame de Villarest, je voulais lui parler pour Joseph.-^ Laissez-moi, qu'elle m'a dit, ne compte^ plu3 sur n)oi, je n§ vçux plus entendre parler de votre famille. Qu'est-ce que tu as fait, toi, dit-elle en se retournant vers J^icotet?... quelque bêtise encore , n'est-ce pas? Tm n'auras pas été poli , t'auras pris tes airs , et avec tout ça tu nous mettras sur la paille... oui, sur la paille... Dis, qu'est-ce que tu as fait?

— Eb bien , dit Nicotet ^ elle voulait que Rose entre

chez elle comme femme de chambre ; moi , je ne le

voqlais pas; alors , j'ai dit mes raisons, et, de fil en aiguille, elle s'est fâchée. Ma foi, tant pis pour elle!

— C'est tant pis pour noua qu'il faut dire... Comment , tu as refusé une si belle place pour Rosette , et voilà César déplacé encore, et ça nous fera du tort, nous n'aurons plus d'ouvrage. Tout ça, la faute à qui? à toi, dit-elle, en regardant Nicotet ; c'est là que t'ont mené tes belles chansons. Tu crois à leur république, toi , conune s'il n'y aura pas toujours des pauvres et des riche§; et puisque c*est les riches qui paient, faut

ROSETTE. •é

lenr d««ief de la poKtesse pour îetrf argent. —Et toi, saiûté ïïrijaurfe, te n'as rien pu d{i»é? ajoctta-t-ëlle éà se tournant vers Rosette.

— Tais-toi , dit Nicotet , ne lui dis rien ; elle a été malade, elle s'est trouvée mal.

— Ah ! elle s'est trouvée mal. . . Eh bien ! il ne manque plus que ça... Il faut de la fleur d'oranger, n'est-ce pas:? et de l'eau sucrée; elle s'est trouvée mal... Eh^ bien I si je me trouvais mal aussi , comment donc irait ta maison... Allons, lève-toi, ne tais pas de jérémiades ; deinaui , tu iras chez madame de Villarest, tu lui demanderas pardon pour ton père, et tu entreras chez elle.

— Minute, dit Nicotet, c'est ce qiie je ne veux pas. Je vous laisse crier, mais je suis le maître, et je lé prouverai.

— Oui, dit la mère Nicotet,. tu es le maître de nous laisser mourir de faim.

Joseph, qui voyait tout le mal qiie cette scène faisait à Rosette, iie répondit rien. Là mère Nicotet alla se coucher dans sa fureur. Joseph pensa qu'au bout de quelque temps sa fîllé viendrait le rejoindre comme à Tordinaire , mais Rosette ne vint pas. Il alla dans sa chambre et l'appela tout bas; Rosette feignait dé dormir. Le pauvre père n'y flit pas trompé... Elle ne veut

pas me parler, se dit-il, et il se retira doucement. — Ils m'ont pris le cœur de mon enfant , pensa-t-il ; et il ne dormit pas de la nuit.

Le lendemain de ce jour était un dimanche. On était au mois de mai ; le soleil brillait^ le ciel était bleu... mais la tristesse n'en parut que plus sombre au logis du père Nicotet. César, dont le poignet foulé conmiençait à se remettre, avait appris avec consternation qu'il ne devait plus retourner au château comme aide-jardinier, la famille Nicotet étant en pleine disgrâce auprès de la famille de Villarest. La colère de la mère Nicotet s'augmentait encore du désappointement de son benjamin. Contre la coutume du dimanche, on ne servit point de viande au déjeuner. Joseph Nicotet en fit l'observation.

— A présent que voilà Rosette et César sans ouvrage, dit la mère Nicotet, nous serons bien heureux

encoie si nous avons tous les jours des pommes de terre.

Bien que la remarque fût faite avec aigreur, Joseph ne la trouva que trop juste, car il baissa la tête et ne répoQdit point. Il[se souvint seulement avec amertume que le docteur Verderet avait recommandé Tusage de la viande pour Rosette.

Rosette n'était pas fâchée intérieurement de ces observations de sa mère. Elle espérait qu^à la longue son père s'y rendrait. Elle se leva de table pour aller s'habiller.

•^ Mets ta robe de tous les jours, dit la mère Ni-* cotet, tu n'es pas prête d'en avoir une autre.

Joseph offrit comme d'habitude le bras à sa fille pour la conduire à l'église. En chemin, ils furent tous

deux silencieux.

— Dormais -tu hier quand je suis entré dans ta

chambre ? dit tout à coup Nicotet.

Rosette hésita un peu et répondit non.

— Je le savais, répondit le pauvre homme en poussant un soupir, qui fut pour sa fille le plus grand des reproches.

Rosette entra dans l'église. Les priilcipes de Nicotet ne lui permettant pas de faire comme elle : — Je viendrai te reprçndre, dit-il; et il s'en fut au cabaret. Tout

108 ROSfettK.

èû priant avec ferveur, ftosette ne put â'etopêcliér de regarder, ou plutôt de voir le jeune comte assis auprès de sa mère ; Emmanuel, de son côté, la regarda souvent. La comtesse lui avait raconté l'inutile tentative qu'elle avait faite auprès du tailleur, et en découvrant sur le visage de Rosette .une teinte de mélancolie, il en devina facilement le motif.

— Pauvre enfant , se disait-il , la voilà retombée dans la misère ; comment faire pour l'en sortir?

«- Mon Dieu , pensait Rosette, pardcmnez-moi de penser à lui dans Féglise.

Le vieux curé de L... monta en chaire. Son sermon roulait sur Tégalité devant Dieu. Rosette écouta attentivement. Elle se dit avec une secrète joie que a devant les hommes elle était inférieure à Emmanuel, elle était du moins son égale au point de vue chrétien* Tout riche et noble qu^il soit, se dit-elle, je puis prier pour lui, et peut-être mes prières seront-elles entendues. Mais pour qu^elles le soient, je veux m'efforcer de mériter, je veux souffrir avec courage, je veux être vraiment chrétienne, et, dès ce moment, elle fut absorbée dans sa prière. Elle déposa aux pieds du Christ ses amertumes, son espoir, ses regrets. Emmanuel ne rencontra plus son regard, mais il fut frappé de l*expression angélique de cette douce figure.

Quand elle sortit et retrouva le bras dé son péi'e t •^ Je suis mieux, lui dit^elle, il fait beau, prome-^ nons^nous comme quand j'étais petite.

— Ce n'est plus la même chose^ dit Joseph en secouant la tête... à présent, tu ne m'aimes plus.

Rosette se jeta à son cou.

— Si, tu m'aimes, mais tu souffres.

— Non, je ne souffre pas, je suis heureuse et tranquille. Regardez-moi plutôt.

Et en disant cela, elle lui sourit avec tant de douceur que Nicotet en fut tout réjoui.

Comme ils allaient se prottiener, la grosse servante du curé , Gervaise Palaiseau , vint dire à Nicotet qu^avant de se mettre à table pour déjeuner le curé demandait à lui parler. Nicotet se le fit répéta deux lois» ICnûn il prononça un a j'y vais » qui lui semblait sortir bien péniblement. De son côté , Gervaise « qui savait que Nicotet ne mettait jamais les pieds h l'église, ne faisait sa commission qu'avec une exces*aive répugnance. Tout eh s'acheminant vers le pi^S'bytère avec Rosette, Nicotet murmurait :

— Qu'est-ce qu'il me veut, ce curé... me prêcher T je suis trop vieux... Oh I ces robes noires, ça se mêie^

de tout..« Rosette ne répondait rien^ mais elle serrait douce-*

104 ROSBTTB.

ment le bras de son père pour Fapaiser... Ils entrèrent dans la salle dont nous avons déjà parlé et qui servait à la fois de salle à manger et de salon. La sœur du curé, madame Giraud, prit Rosette à part dans l'embrasure d^une des fenêtres. Le curé dit à Nicotet de s'asseoir près de la cheminée où, la matinée étant froide^ un feu de sarment pétillait. A ces préparatifs d'installation, Gervaise, qui venait d'achever de mettre le couvert, s'écria d'un ton piteux : Et le déjeuner... — Il attendra, répondit le curé avec un sourire. Gervaise leva les épaules et s'en fut à la hâte retirer du feu l'entre-côte qui grillait.

Nicotet refusa de s'asseoir.

— A votre aise, dit le curé... monsieur Nicotet, ajouta-t-il, c'est de votre fille que je veux vous parler. Cette enfant-là est aussi un peu la mienne. (Ici Nicotet fit une terrible grimace.) Je lui ai fait faire sa première communion; c'est une fille intelligente, douce, pieuse. (A ce mot, seconde grimace de Nicotet.) Je l'avais recommandée à madame de Villarest, qui est une digne femme. Il paraît que madame de Villarest Savait prise en amitié ; elle voulait se l'attacher, lui assurer un sort... Vous avez repoussé ses offres... elle est mécontente. Votre fille perd ainsi une fort bonne pratique, une excellente protection.. • Vous savez que notre pe-

ROftBTTB. 105^

tite voie nlfre peu de ressources réfléchissez

— C^est tout réfléchi, monsieur le curé... Je ne veux pas que ma fille soit domestique.

— Si vous pouviez garder votre fille chez vous, je vous donnerais raison ; mais elle sera obligée, comme ^e Ta déjà fait, d'aller en journée partout Toutes les maisons, tous les intérieurs ne sont pas aossi respectables que celui de madame de Villarost, et votre fille sera peut-être plus exposée comme ouvrière que si elle était femme de chambre dans une bonne maison. Elle serait bien nourrie, bien logée, bien traitée sous tous les fapports, elle pourrait ainsi vous aider plus tard, lorsque vous ne pourrez plus travtiller.

— Oh ! quand je ne pourrai plus travailler, fl y a

l'hôpital.

— Certainement, il est là, mais on doit l'éviter

quand on le peut... D'ailleurs, il n'y a pas que vous, il y a votre femme, votre fils qui est tout à fait incapable... Réfléchissez... tout peut encore se réparer... I|idaine de Villarest m*a chargé de vous parler. Elle vous donne huit jours. Dimanche, à pareille heure, venez me trouver... et maintenant ma sœur, déjeunons, dit le curé.

Joseph Nicotet ne répondit rien ; il salua, fit un si-> gne à sa lille et sortit. Ils allèrent tous les deux se pro-

iM HOSEfTE.

menant à travers champs et furent plus d'une deim-« heure sms prononcer unmotMf Enfin la colère de Nicotet fit explosion.

— Nous étions gais, dit-il, nous étions gais tout à l'heure, et, à présent, voilà notre promenade gâtée.

— Pourquoi cela, père?

— PourqoQi.,. perce qu'il y a des gens qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas,.. Qu'est-ce que ça lui fait à ce curé.., Est-cç que lu es son enfant... Estce que je lui demande quelque chose?

— Mon .père, hasarda Rosette timidement, sa sœur, madame Giraud, a payé mon apprentissage,

— Oh ! oui, (çi^était bien malgré moi,., mais je venais d'être malade.*, Il ne faut pas être malade quand on est pauvre, vois-tu... quand on est pauvre, il de fsiut pas avoir de fierté... il ne feut pas avoir une opinion... Quand on est pauvre, il faut être ranQq[>ant comme cela... et il écrasa une limace que Thumidité du matin avait fait sortir de la terre ; prns il continua : Quand on est pauvre , tout le monde se croit le

droit de vous donner des conseils... Je ferais ceci,

je ferais cela, à votre place — Eh! vous n'y

êtes pas, à ma place ; laissez-moi faire comme je l'en*» tends I -T- Mon père, monsieur le curé est si bon...

— Laisse donc, ils sont tous les mêmes : toujovirs bien ayec les riches, avec les nobles..^

-^ Si tu avais entendu ce maMn, dit Rosette, dans son sermon, il nous a bien dit que nous étions tou^ égaux devant Dieu^ et cependant, ajouta Rosette non sans rougir un peu, madame |a comtesse de Villarest était là.

— Eh bieni s'ils prêchent l'égalité, ces calotins, clit Nicotet, pourquoi ont-ils dans leurs églises deg mariages pauvres, des mariages riches, des enterrements de troisième classe, de deuxième classe ?. , . Tout ça fait que je ne les aime pas et que je ne les aimerai jamais.

En causant ainsi ils arrivèrent à un petit tertre de gazon d'où on dominait la ville, Nicotet déplia un grand mouchoir à carreaux et retendit sur l'herbe... Assiedstoi là, dit-il â Rosette, comme ça tu n'abimeras pas ta robe, et la mère ne te grondera pas.

Rosette s'assit, et son père se mit k côté d'elle ; puis ' il tira de sa poche un couteau et un morceau de bois, et se mit à sculpter, ce qu'il faisait quelquefois à ses moments perdus, loin de sa femme,

— Qu'est-ce que vous faites là, mon pèr^?

■r- Une bêtise.,, un ange qui tiendra uq bénitier,., c'est pour toi... Je sais que tu aimes ces bêtises-ïà.

tOB ROSETTE.

— Ohl que c'est joli... dit Rosette.

— Non, ce n'est pas joli... mais ça ne sera pas mal, je crois... Âh ! Si j'avais appris... mais c'est encore un avantage des gens pauvres... ils ne peuvent pas apprendre.

— Mais, père, il y a les écoles gratuites...

— Oui, oui, on n'apprend rien gratis... connu... Dis donc, Rosette, si nous avions apporté un livre, tu me lirais pendant ce temps-là... c'est ça qui serait gentil.

— Un livre? dit timidement Rosette, en montrant son livre de messe. Je n'ai que celui-là.

— Ah bien, merci... des prières... non...

— Il y a l'Evangile.

— Oui, l'Evangile, j'en ai lu quelquefois... lis, si ça m'ennuie, je t'arrêterai.

Rosette ouvrit au hasard et lut de son mieux pendant une demi-heure, sans être interrompue. Pendant qu'elle lisait, le vent qui agitait les feuilles des peupliers, le son des cloches qui annonçaient vêpres, les oiseaux qui chantaient dans les branches, faisaient un accompagnement en harmonie avec cette morale si haute*, j cette poésie sublime.

Quand Rosette eut terminé, Nicotet se leva en disant :

— C'est beau, tout cela... Je ne crois pas que ce soit un Dieu, mais à coup sûr c'est un républicain..

— Quand ils rentrèrent tous dfeux, la mère Nicotet leur dit : Pendant que* vous flâniez, moi je me suis occupée du solide. J'ai dit à madame Riverain, la bouchère, qi^e Rosette n^avait pas d'ouvrage, et elle m'a donné Tadresse d'une dame qui est très-riche et qui demande une ouvrière... Tiens, voilà, dit-elle à Ros^te, lis ça, et vas-y demain matin.

Rosette prit le petit papier que lui donnait sa mère et y lut : Madame Rufîn, au château de L... ^ Joseph se pinça les lèvres, mais n'osa rien dire.

Rosette s'en alla le lendemain de bonne heure chez madame Hélène Rufm. Philippe le philosophe, dont nous avons déjà fait la connaissance, la regarda effrontément des pieds à la tête :

— Peste, vous êtes jolie, ma petite, lui dit-il; est-ce à moi que vous en voulez ?

110 RQSBTTS.

•^ Monsieur, dit Josette en rougissant, on a demandé une ouvrière.

— Ahl très-bien, cela regarde maderpoiselleAmanda, mais mademoiselle Amanda doit dormir encore ; elle a pour babitud^ de faire 1^ grasse matinée. Attendez ici, je vais revenir, Et Philippe partit en lançant à Rosette son regard le plus séducteur. Rosette, iostinctivemOQt, se sentit ma) à Taise dans cette pjaison. Elle songea au château de Villarest et poussa un soupir. Au bout de dix minutes, mademoiselle Amanda arriva en papillotes, les yeux gros de sommeil, avec une jupe de soie fanée et un paletot de 3a maîtresse.

— Eh I ma petite, dit-elle à Rosette, on ne réveille pas les gens de si bonne heure.

— Ma journée commence à huit heures, ordinairement.

— C'est possible, mais ici rappelez-vous qu'elle ne commence qu'à neuf heures et demie.

^ — Dix heures, ajouta Philippe en riant.

— Mais on me paiera moins alors, dit Rosette. Philippe et Amanda partirent d'un éclat.de rire.

— Hein ! dit Philippe, est-elle naïve ?..• plus naïve que vous, mademoiselle Amanda.

— Taisez-vous, Philippe, dit Amanda en prenant

pu air 4^ pnt4e ; à vous entendre, on me prendrait pour une rouée... Tranquillisez- vous» dit-elje à Ropette, je ne vais pas m^amuser à çlire à madame Vheure où vous venez,,, gi on ne s'enlen4ait pas contre les maîtres, où en serait-on ?

Ici un coup dQ sonnette retentit violen^menU

— Ti^s, voilà n^^dan^e qui sonqe^ dit ^anda. C'est bien extraordinaire qu'elle sort éyeillée ^ cette heurçj-çi.

— Dites donc, dit Philippe en ricanant, si avant d'aller dan^ sa çhaipbre, yous Otiez le, paletot (|ue vous ave? sur le do§.

— Pourquoi donc ça?

— Parce qu'il est à madame.

— Eh bieni après? dit Amanda, est-ce que ce qui est à madame n'est pas à pt^oi?... Nous vivons comme les deux speurs.., (Second coup de sonnette plus violent.)

— Dites donc, dit Philippe, voilà votre sœur qui s'impatiente.

— Je ne connais rien de plus méchant que vous, dit Amanda en haussant les épaules ; heureusement que ça m'entre par une oreille et que çâ me soj-t par Vautre. Vous savez bien que madaipe n^e doit six ipois de gages, sans compter les ports de lettres, l'argent pour

les voitures, et puis je connais ses secrets depuis A jusqu'à Z.

Ici un troisième coup de sonnette plus retentissant que les trois autres décida enfin Amanda à se rendre à son devoir.

— Elle sera grondée, dit Rosette à Philippe.

— Elle? il n'y a pas de danger, c'est une fine mouche. Elle aura bientôt trouvé un mensonge pour se tirer d'affaire... Méfiez-vous-en, ajouta-t-il d'un ton plus bas, elle est méchante comme la peste ; il n'y a pas de domestiques qui tiennent ici à cause d'elle... Heureusement que moi j'ai trouvé le bon moyen; elle a la manie du mariage, elle se flatte de m'épouser.

Amanda revint aussitôt.

— Je le pensais bien, dit-elle à Rosette, c'est vous qui avez réveillé madame en sonnant si mâtin ; je sub sûre qu'à cause de cela elle aura ses nerfs toute la journée... Elle veut vous parler pour ses toilettes... c'est sa turlutaine, à elle, la toilette ; et en parlant ainsi elle traversait avec Rosette les coquets appartements de madame Rufin. . Quand elle fut à une certaine distance de l'antichambre... Prenez garde à Philippe, dit-elle, il vous fera la cour, mais ne vous y fiez pas, car il est fou de moi.

Rosette ne répondit rien, mais elle se sentit de plus en plus mal à son aise dans cette maison.

Amanda introduisit Rosette dans une chambre à coucher tendue de soie perse ; les meubles d'ébène sculptés, le tapis fond blanc aux larges bouquets de rose, les rideaux et le couvre-pied de guipure donnèrent à Rosette l'idée d'un luxe dont elle n'avait jamais soupçonné l'existence. Madame Hélène Rufin, couchée entre ses draps de fine batiste, la tête sur ses oreillers garnis de dentelle, jouait avec une petite perruche verte qui, pour le moment, était passée à l'état de favorite. Les stores de mousseline brodée à transparent rose jetaient un reflet doux sur sa figure mignonne et éveillée. Les longues nattes de ses cheveux blonds s'étaient échappées pendant la nuit du bonnet de valenciennes dont Amanda avait ccnffé sa maîtresse la veille ; la camisole, entr'ouverte, laissait apercevoir une peau blanche et satinée, et la petite main sur laquelle s'appuyait la perruche était un modèle de perfection. Rosette fut éblouie de tant de luxe et de beauté. Que cette dame doit être heureuse, se -dit-elle... Elle est du nxême âge que moi, mais elle n'est pas obligée de travailler pour vivre : elle est riche.

— Tiens, mais elle est jolie, celte petite, dit Hélène à Amanda, J'aime mieux ça, moi ; je n'aime pas les

m ROSETTE,

YÎeillea têtes; Qt puis elle sait s'habiller,,. Oui, dit-elle à Rosette, votre robe rx'esi p^s bien chère, mais elle a du chic,.. Dis çlonc, Amanda, apporte-lui donc les étoffes pour qu'elle voie,,, Aiu^Pda allst k luie arrooire et en sortit plusieurs pièces d étoffas qu^elle étala devant Rosette. C'est ça, dit Hélène, et puis apporte-lui les gravures,.. Yoye:ç-Yoqs, mademoiselle,,. Gomment vous appelle-t-on ?

— Rosette Nicotet, naadame.

— Rosette, c'est joli; mais Nicotet, c'est bien laid, ^près cela vous me direz quQ je me nomme Rufin,^ qui n'est pas très-beau non plus.,., Mademoiselle Rosette, savez-vous pourquoi J'ai envie de vous avoir comme ouvrière ?

— Non, madame.

— Eh bien ! c'est qu'on m'a dit que c'est vcMis qui aviez fait la robe de madame de. Villarest?... Vous savez, la robe qu'elle portait le jour où l'archevêque a dîné chez le duc?

— Est-ce que madame veut parler d'une robe de satin violet avec des ornements de guipure?

— Oui, c'est cela. Est-ce vous qui l'avez faite?

— Oui, madame, j'ai fait cette robe et plusieurs autres dont madame Ja comtesse a été contente. Il est vrai que j'avais des patrons.

ROSETTK^ M8

— Vous en aurez ici , nous n'éh manquonp pas. J'ai une bonne couturière, mais c'est une imbécile qui ne veut plus me faire de crédit parce que je )t»i dois six mille ftcipcs,.. Quelle bêtise I efle sait bien que je les lui paierai, mais on n'a pas toujours de Vargept comptant.

Rosette était étonnée et embarrassée de cette çonfiapoe spontanée.

-^Ah ça, dit Hélène, je m'en vais me lever.. Amanda, il faut établir cette petite dans le petit bour dpir h cOté,

— Gql^ gênei*2| peut-être madapie, dit Amanda ; du boudoir on entend tout ce qui se dit ici*

— Eh bien! après? est-ce que je suis cachotièrq, est-ce qi|e j^ai des secrets?... Faites donc ce que je vous dis.

Amanda obéit çt installa Rosette dans le petit boudoir. Bientôt, de là, elle put entendre Hélène gronder Amanda, jouer avec sa perruche, chanter, jurer,.. Puis, au bout d'un quart-d'heure, Philippe entra dans le bpudoir, et, passant de là dans la chambre à coucher, il annonça M. le duc. La porte se referma, et au bout d'un instant Rosette, qui aurait voulu être bien Ipin, entendit une scène violente...

— Je me tuerai, disait Hélène...

— Vous me ferez mourir, répondait le duc...

Tout à coup un bruit effroyable retentit; Hélène venait de briser en mille pièces son cabaret en porcelaine de Chine. On entendit ensuite un grand cri et la chute d'un corps, puis la porte s'ouvrit précipitamment.

— Au secours, dit le duc, elle est évanouie.

Rosette s'élança dans la chambre et trouva Hélène Rufm étendue sur le tapis. Amanda accourut.

— Ah! dit-elle en prenant sa maltresse dans ses bras et en la portant sur son lit, madame est trop sensible ; si vous la contrariez, vous la tuerez, monsieur le duc.

— Mais je ne veux pas to contrarier, disait le duc... Ma chère Amanda, tâchez de la faire revenir à elle et puis de lui faire entendre raison... Vous vous en trouverez bien... On m'attend au conseil municipal...

. Ayez-en bien soin... Je vous laisse.

Et le duc se hâta de sortir avant qu'Hélène fût revenue de son évanouissement, car il craignait une nouvelle explosion.

Pendant ce temps, Rosette, qui n'y comprenait rien, frottait d'eau de Portugal les tempes de madame Rufio bien réellement évanouie.

Enfin, au bout de quelques minutes, elle rouvrit les yeux et poussa im profond soupir.

— Mon Dieu, madame, dit Amanda, pouvez-vous vous mettre dans un pareil état ?

— Où est le duc ? s'écria Hélène.

— Madame, il est parti.

— Comment! il est parti quand je suis mourante... Qu'on aille chercher le docteur, le curé.

— Le curé ? dit Amanda avec surprise.

— Oui, le curé... je veux lui dire ma façon de penser, je veux lui expliquer de quoi sera cause son archevêque. Eh bien ! ajouta-t-elle, quand tu me regarderas d'un air hébété... j'ai dit le curé... tu crois que je suis folle; non, j^ai toute ma tête... Philippe chez te docteur, toi chez le curé... ou je vous chasse tous deux... Cette petite restera pfès de moi. r

Amanda vit qu'il fallait obéir et partit. Hélène Rufin dit alors à Rosette d'un ton bref :

— Ma petite , vois-tu sur la cheminée une cassolette en forme de cœur?

— Oui, madame.

— Eh bien 1 ouvre le cœur... bien... tu vois une clef, elle ouvre ce petit secrétaire... dans ce secrétaire il y a. une tasse, apporte-la-moi.

Rosette obéit sans rien comprendre.

148 ROSETTU*

HélèQQ Rufin prit la tas§e et but tout ct'un trait

— Sapristi ! que c'est mauvais ! (Jit-elle eu faisaftt la griïoaçe, — Sais-tu ce que je viens de faire ? ajoutât-elle en se tournant vers Rosette ; je viens (ie m'empoisonner.

Rosette poussa un cri et voulut courir.

— Reste-là, lui dit-elle, ce n'est pas la peipe de chercher le médecin, il va venir,,. Ça t^étonne, n'e§t' ce pas, ma petite» toi qui es pauvre, qu'on se tue quand on a des bonnets de dentelle et des rideaux de soie?

Tout à coup, partant d'un grand éclat de rire, Hélène ajouta :

— Vous croyez peut-être que je me suis «ipoispnnée par amour.,. Ah! bien oui... ramour,je ne le connais pas... Mais je ne ]^m pas souffrir qu'on m'humiliai,.. Le duc veuf que je quitte le château ; eh bien! je le quitterai, mais les pieds en avant... Tiens, mon mari sera veuf.,. Quelle chance I. .. Ah I ça me brûle... j'ai soif... donnez-moi à boire,., Est-ce qu'ils ne vont pas revenir, ces imbéciles-là... Ah I que je souffre î... Mon ejûfant, ne vous empoisonnez jamais, ça fait trop de mal..,.<. Enfin..;., dans quelque temps, ça sçra fini.

— Non, madame, dit Rosette le visage couvert de

larmesi qoQi voua ne mourrez pas *, te médecin va venir, on vous sauvera...

^ Tu crois ? dit-çlle. Eh bien I tant mieux. C*est bête, ce que j'ai fait là... mais aussi, avec leur archevêque. Ah I je les entends : voilà M, le curé,.. Amanda, et le docteur... le docteur...

—•Madame, dit Amanda qui revenait tout essoufflée, suivie du curé de L***... madame, le docteur est à deux lieueg près d^une femme en couches.

^ Eh ! qu'il la quitte !. s'écria Hélène Ruûn avec colère; je suis mieux que ça, moi,., je sui^ empoi-^ sonnée !

Et elle commença à pousser des cris, car les douleurs devenaient violentes.

Rosette se hâta d'expliquer ce qui s'était passé entre elle et madame Ruûn pendant qu'elles étaient seules, . , Le curé demanda à Hélène avec quoi elle s'était empoisonnée.

— Avec, des gros sous.., dans du vinaigre, dit Hélène,., Je me suis amusée à faire comme ça... en cas. t. que je m'ennuie trop, . — Vous ne mourrez pas, dit le curé, mais vous souffrirez beaucoup... En attendant le retour du docteur, je vais vous faire une ordonnance... ( 11 3e mit à une

120 ROSETTB.

table et écrivit. ) Qu'on aille chercher cela à Tinstant, dit-il à Âmanda.

Philippe, qui se trouvait près de la porte entr'ouverte, prit rordonnance et partit.

— Et maintenant, que tout le monde s'éloigne, dit le curé...

— C'est inutile, cria Hélène, que la souffrance rendait verdâtre et méconnaissable ; ils peuvent rester.

— Pardon, madame, il y a du moins une personne qui ne restera pas... Rosette, dit-il, allez dans la chambre à côté, votre place n'est pas ici.

Rosette obéit.

— Ah çà, vous Cîroyez donc que je vais me confesser? (fit madame Ruûn.

— Pourquoi donc m*avez-vous demandé? dît le curé.

— Pourquoi!... Pour vous montrer ce dont vous êtes cause, vous et les vôtres.. . Oui, votre archevêque veut qu'on me chasse du château comme un chien ; c'est vous qui avez dit cela au duc , et il a été assez lâche pour vous écouter. . . Mais ça ne sera pas. .. le savais bien qu'il y avait là-dedans de quoi se donner une bonne colique, mais pas de quoi mourir... Le duc aura peur, il me demandera pardon... je serai la maltresse

ROSETTB. 121

comme autrefois, et ceux que cela choquera n'auront qu'à ne pas venir ici, voilà... Ah I elle est belle, votre charité chrétienne I... c'est comme ça que vous suivez la loi du Christ, qui pardonnait à la femme adul« tère!...

— Il lui pardonna parce qu'elle se repentait. Vous repentez- vous?

— - Moi , me repentir ! £t de quoi ? De ce que ma mère me battait, de ce qu'elle m'a vendue, de ce que le duc est un débauché et mon mari un joueur?... Me repentir de ce que j^ai le nez retroussé , les lèvres roses, de ce que je suis jolie? me repentir de vouloir humilier toutes vos dames de L***, qui ne me valent, pas... me repentir... qu'est-ce que c'est que ça, le repentir?... Connais pas.

— Adieu, madame, dit le curé, que Dieu vous pitnne en pitié... Je crains que pour vous le jour de l'expiation ne soit terrible, et il sortit. Dans l'autre chambre, il rencontra Rosette qui s'était remise à travailler :

— Mon enfant , lui dit-il , cette maison est dangereuse pour vous, vous ne devriez pas vous y trouver.

— Que voulez-vous, monsieur le curé, dit Rosette, il faut que je gagne ma vie.

— Pauvre enfant I dit le curé , et il s'éloigna tristement.

in ROâistr*;

Philippe revint avec les médicaments nécessaires , puis au bout de quelque temps le docteur Verderet , qui déclara qu'il n'y avait nul danger de mort , mais que madame RuÔn se ressentirait toujours de cet accident. Enfin arriva le duc, remorqué par Àmanda.

— Est-ce possible I s'écria le pauvre homme en s'a^ rachant les cheveux de son toupet.., est-ce possAle, mon trésor, mx toute belle? vous avez voulu vous tuer!

— Oui, répondit Hélène, du moment que je ne dois plus habiter avec vous, du moment que vous ne m'aimez plus , c'est ce que j'ai de mieux à faire , et sitôt que je pourrai, je recommencerai.

— Vous recommencerez, Hélène... vOus reconunencerez?... mais vous voulez donc me réduire au désespoir? Est-ce ma faute, si l'archevêque...

— Ne me parlez pas de l^'archevêque, ou je me jette par la fenêtre.

^ Hélèûè , Hélène , je vous eil suppUe , du cûlme , ou vous allez augmenter votre mal. Mais Hélène, sans tenir cotopte de cesdoléances, iîontinuait î

— Je l^ai fait venir, votre curé ; je Tai bien arrangé, lui et son archevêque*.. Je lui ai dit ce que je pensais de lui... Ah I je vous le conseille, à présent: si vous voulez absolument vous mettre bien avec le clergé^ vous n'avez qu'à me mettre dehors tout de suite.

*-* Hélène , ne me dites pas des choses si cruelles ! Vous savez combien je vous aime. . . mais enfin je veux être utile à mon pays.

— Utile à votre pays... Eh bien ! est-ce que je vous empêche ?

*— Chère amie, j*ai besoin de considération, et...

— Ah 1 vous avez besoin de considération, et moi, donc, je n'en ai pas besoin; je suis donc une chose, moi... Qu'est-ce qui m^â poussée où je suis... qu'est-ce qui a fait de moi une femme perdue, . . une fille, comme on dit? C'est vous... Vou^avez besoin déconsidération. Eh bien I il fallait employer l'argent que vous avez dépensé à me corrompre à faire de moi une femme honnête ; ce n'était peut -être pas plus difiicile qu'autre chose... Qu'est-ce qui m'a fait aimer les belles robes, les équipages, l'argent?... C'est vous... Oh I vous voulez qu'on me méprise et qu'on vous estime... Non, pas

de ça, mon cher; si on me jette de la boue... part à deux...

Et en achevant ces mots, Hélène, épuisée, frrt prise d'un spasme violent. Le duc sonna Amanda...

-— Je Tai tuée, disait le duc. .. je Tai tuée. .• Revenez à vous, Hélène, revenez à vous... Je ferai tout ce que vous voudrez... Vous serez estimée, consi^réê, je vous le promets, je vous le jure...

Amanda entra et témoigna le plus projTond dése^ir en voyant Tétat fâcheux de sa maîtresse. Hélène revint à la vie et daigna p^ardonner au duc, qui , agenouillé près du lit malgré ses douleurs rhumatismales, faisait serment de ne vivre désormais que pour sa chère Hélène, et de Tentourer de la plus haute considération.

— Si mon mari venait à mourir, disait Hélène languissamment, m'épouseriez-vous?

— Ahl s^écriait le duc, pouvez-vous en douter, chère Hélène?... Ce doute me perce le cœur.

Au même moment, Amanda remettait à sa maitresse une lettre d'Edouard Rufin. Le duc reconnut récriture, et ses petits yeux gris laissèrent échapper un éclair de colère ; mais Hélène, sans s'arrêter à cela, ouvrit la lettre et la lut tout bas. Elle était ainsi conçue :

a Chère Hélène, votre duc ou plutôt le diable en personne m*a fait si froid accueil, ces jours derniers, que j -ai dû quitter le château; j^avais bien envie de lui casser la tête, mais il e^st si vieux, si malade, si usé,., laissons faire la mort... D'ailleurs, d'après notre dernier entretien (entretien qui est le seul un peu conjugal que nous ayons eu), j'ai formé le projet de me réunir à vous ; mais je vois bien que vous aimez la toilette, le confortable et môme le luxe à un haut degré, . autant que j'aime jouer, ce n'est pas peu dire, n'est-ce pas? Je veux donc pouvoir vous passer toutes vos fantaisies... Un de mes amis m'a proposé, ces joursci, une opération de bourse superbe... Avec trente mille francs, on peut gagner quelque chose comme cent cinquante mille, ce qui, avec ce que vous pouvez avoir d'ailleurs, nous ferait une assez jolie fortune... Mais ces trente mille francs, comment les avoir, si ce n*est pas vous qui me les donnez?... Je vous assure, ma chère Hélène, que, sans aucune blague, c'est une affaire de vie ou de mort. Je vous prie de m^adresser votre réponse la plus tôt possible chez M. Ernest Cointier (un de mes amis qui a le bonheur de ne pas être saisi dans ce moment-ci). Je patiente encore, mais ce vieux grigou de duc me paiera bien cher un jour toutes les humiliations que je suis obligé d'endurer

aujourd'hui... Patience, Hélène, quand nous aurons assez d'argent, eh bien ! nous serons honnêtes gens, et même, comme on dit à présent, puritains. » Tout à vous.

» Edouard Rufin. »

Pendant que madame Rufin lisait, le duc observait rexpression de sa figure avec anxiété.

— Que dit-il?... que veut-il encore? murmura-t-il d^une voix étouffée.

— Il veut de Targent... ^

— Encore... mais il me croit donc millionnaire.

' — Entre nous, dit Hélène en riant, il vous croit ce que vous êtes...

— Mais non, ma chère belle, vous êtes dans Terreur... Je suis gêné, très-gêné... La Révolution de 1830 m*a pris une partie de ma fortune; celle-ci m'achève... Si votre mari continue, il nous mettra sur la paille, vous et moi... Il faut lui répondre tout net que vous n'avez rien... Que diable! vous êtes mariée séparée de bien I

— Oui, mais je ne suis pas mariée séparée de corps, et si on lui refuse, il est capable de vouloir s'installer

avec moi.

— Toujours la même menace, s'écria le duc qui de-

vint jaune de colère... Eh bien! qu'il essaie, et nous verrons... quand je devrais sortir Tepée du fourreau. A ces mots, Hélène fut prise d^un fou rire ; elle savait, comme beaucoup d'autres, que le duc avait eu maintes et maintes occasions de faire preuve de bravoure, et qu^il les avait toujours laissé échapper.

— Pourquoi riez-vous? dit le duc.

— Je ris parce que c^est plus fort que moi... Si vous parlez de votre courage, je parlerai de ma vertu.

— Hélène... Hélène, disait le duc, vous abusez de votre position de malade.

— Ah! j'abuse, c'est-à-dire que je n'en ai pas encore usé, vous m'y faites penser; car, enfin, vous me devez quelque chose pour les affreuses coliques* que je me suis données pour vous.

— Parlez, dit le duc qui n'était pas fâché de voir la conversation prendre un autre tour-, parlez, ma chère, faites vos conditions» et, quelles qu'elles soient, j'y souscrirai.

— Eh bien ! à la bonne heure, c'est parler cela ; mais vous ne vous attendez peut-être pas à tout ce que je vais vous demander... N'importe, vous avez promis, tant pis pour vous; commençons... Article premier*.. Six mille francs dus à madame Delange, coutarière.

— Six mille francs I

— Oui, c'est la vérité pure ; j'aurais dû dire sept mille, et garder mille francs pour moi; mais je ne sais pas faire mes affaires.

— yen donnerai quatre mille, dit le duc, et elle sera encore bien contente.

— Ça m'est égal, donnez tout ce que vous voudrez» pourvu que je ne donne rien, car je suis à sec... Mais continuons... Article second : Le curé sera chassé de sa cure pour son insolence, et il ira faire de la morale chrétienne ailleurs. ,

— Permettez, ma chère ; je ne peux pas...

— Vous pouvez tout ce que vous voulez. Article troisième... Vos chers parents, M. le comte de Villarest et madame la comtesse sa mère viendront rendre vi« site à madame Rafm ici présente.

Le duc fit un bond sur son fauteuil.

— Prenez donc garde, dit Hélène, vous êtes trèssec , vous allez vous casser quelque chose. J'ai déjà cassé un cabaret aujourd'hui, c'est assez, je ne veux pas que vous cassiez mon duc...

— Âh I charmante, charniante, dit le duc... Et moi qui étais assez béte pour prendre au sérieux... , je vois bien maintenant que vous plaisantez,.

— - Moi, je ne plaisante pas : il faut que M. et madame

de Villarest viennent ici ; il faut que je sois reçue chez eux, ce sera le plus grand soufflet à donner à ce curé et à cet archevêque, qui veulent qu'on me chasse comme une malheureuse.

— Mais, ma chère amie, comment voulez-vous que je fasse pour faire venir ici ma cousine de Villarest, la femme la plus vertueuse, la plus prude...

—Eh bien I quel mal cela fera-t-il à sa vertu ? Pardi I ce n'est pas moi qui la corromprai, puisqu'elle est plus vieille que moi.

— Je ne dis pas cela, mais...

— Tenez, taisez-vous , vous ferez mieux, car vous allez dire quelque impertinence... Du reste, il n'y a pas besoin de tant parler... si je suis déconsidérée parce que je suis avec vous et loin de mon mari, je puis me mettre près de lui et sans vous.

—Hélène... Hélène... ne me déchirez pas le cœur... ce que vous désirez sera fait ; oui, je vous le promets, la comtesse viendra ici, on appréciera votre mérite ; on vous estimera ce que vous valez, ou on n'aura plus à compter sur moi, sur mon héritage, sur mes conseils, mes secours... Oui, ma chère Hélène, je ferai ce que vous voudrez, mais ne me parlez plus de séparation.

Tel fut le résultat de la tentative d'empoisonnement de madame Rufin. Rosette, en r^trant chez elle, se

130 R08BTTB.

garda bien de dire ce qu'elle avait vu et entendu, car elle savait bien que si son père connaissait la vérité, il ne la laii$serait pas retourner chez madame Rufin, et elle savait bien que son travail était le revenu le plus clair de la maison. Elle y retourna donc les jours suivants. Madame Ruûn fut ravie des robes que Rosette lui fit, et, la prenant en affection, elle lui fit mille confidences dont Rosette se serait bien passée. À chaque instant elle l'interrompait de son travail, voulait lui faire goûter des bonbons, des gâteaux, la faire asseoir dans sa chambre. Rosette refusait avec douceur, mais avec fermeté.

— Quelle drôle de petite personne vou» faites, disait madame Rufin; vous ne voulez jamais vous reposer, vous êtes toujours à travailler ; il me semble que cela me ferait mal au dos, de coudre comme cela,

— J'en ai Thabitude, répondait Rosette,

— Oh oui \ l'habitude c'est beaucoup. Moi j'ai ITiabitude de ne rien faire.

Quelquefois, Hélène voulait que Rosette lui apprît à travailler comme elle ; mais son assiduité ne durait jamais au delà d'un quart-d'heure. Elle jetait tout à coup son ouvrage, se mettait à chanter ; ou bien, le plus souvent, tirait de ses armoires ses châles, ses bijoux, et les montrait à Rosette,

ROSBTTB. 131

— Hein I vous voudriez bien avoir tout cela ? lui dit-elle un jour.

Rosette ne répondit rien.

—Est-ce que vous n'aimeriez pas la toilette? reprit Hélène*

— Si, madame.

— Eh bien ! alors, vous voudriez sans doute être à ma place ?

Nouveau silence de Rosette.

— Ah ! s*éçria Hélène, vous me méprisez, n'est-ce pas?

— Oh ! madame, je ne méprise personne.

— -Si, vous êtes une dévote, vous allez à la messe tous les dimanches, vous vous croyez urfe sainte et vous me regardez comme la boue de vos souliers... Eh bien ! faites votre paquet , ajlez-vous-en ; je ne veux pas avoir chez moi des gens qui mangent mon pain et qui me méprisent.

Rosette ne répondit rien, mais elle se leva et se dirigea vers la porte.

Alors Hélène se jeta à son cou en pleurant.

— Ne vous en allez pas, lui dit-elle, pardonnezmoi... Je ne sais ce que je dis; vous êtes meilleure que moi. Ne me laissez pas, je suis toute seule, je m'ennuie, je sais bien malheureuse.,. Tenez, voulez-

VOUS un bracelet? voulez-vous un châle ?..* Qtfest-ce que vous voulez que je vous donne pour que vous oubliiez tout cela?

Aosette pardonnait sans peine, d'abord parce qu'elle avait le cœur véritablement chrétien, ensuite parce que ses pensées étaient ailleurs, car Timage d'Emmanuel ne la quittait pas.

Une semaine s'écoula ainsi pour Rosette ; mais on samedi soir, son père lui dit :

— Rosette, je viens de chez M. le curé ; tout est arrangé , tu entreras lundi chez madame de Yillarest

Rosette poussa un cri de surprise.

— Gela t'étonne, continua le père Nicotet ; mais ce que tu m'as caché je le sais à présent. M. le curé me Ta dit, et je reconnais à cause de cela que c'est un brave homme. Tu étais auprès d'une malheureuse...

— Mon père, dit Rosette, elle est bonne...

«^ Une malheureuse, je le répète, une feoune iodi-

gne, une {exùrne qui s'est vendue... je n'ai pas de pitié pour, ces femmes-là... Toi... tu lui ferais ses robes, tu continuerais à aller dans une pareille maison... c'est impossible... tu n'en as déjà que trop yu« que trop entendu... Oui... M. le curé me l'a fait com«* prendre : le métier d'ouvrière à la journée est ce qu'il y a de plus dangereux... Au moins, chez la comtesse, tu seras en sûreté... C'est une femme fière et qui ne me plaît pas, mais il paraît que c'est une personne sage et sur laquelle il n'y a rien à dire... Ça me contrarie que tu sois domestique, mais avant tout je veux que tu sois sage et honnête, et puis, ajouta-t-il tout bas, ta mère te fait la vie trop rude ici... tu es mal nourrie... et chaque soir, quand tu rentres, tu es toujours

grondée... Aussi, depuis huit jours, je te regarde bien, va, et je vois tes couleurs s'en aller... ça me fend le cœur... J'étais un égoïste... oui... un vieil égoïste... Tu iras chez la comtesse, tu seras plus heureuse... et tu tâcheras de ne pas m'oublier. . •

— Vous oublier, mon père, dit Rosette. Ah I pour vous, croyez-le, je sacrifierais tout au monde.

— Puis, reprit le père en s'efforçant de sourire, on se verra moins sans doute, mais on se verra tout de môme ; tu auras des jours de congé, puis j'irai te voir au château tous les soirs... Allons, allons, arrange tes

134 ROSBTTE.

petites affaires pour lundi ; demain nous irons encore faire une promenade ensemble et remercier M. le curé.

Quand oette résolution fut annoncée à madame Nicotet :

— C'était bien la peine, dit-elle, de faire tant de manières ; madame la comtesse est bien bonne de vouloir encore de Rosette, etc... Elle gronda sur tous les tons, parce qu'elle ne pouvait vivre sans cela; mais intérieurement elle était enchantée en songcaot à tout l'argent que Rosette allait gagner, en pensant surtout à son cher César, qui allait être replacé.

Le lundi venu, dès huit heures du matin le père Nîcotet alla conduire sa fille au château. Quand ils furent arrivés à la grille du château et qu'après avoir sonné, il eût vu cette grille s'ouvrir et se refermer sur Rosette, Nicotet sentit les jambes lui manquer. Il s'assit sur une borne, et, personne ne venant à passer, il pleura.

— Si j'étais riche, dit-il, je garderais mon enfent avec moi ; mais je suis pauvre, et il ne m'est pas permis d'être heureux... Pauvre petite, elle ne sait pas Icchagrin que j'ai ; si elle le savait, elle en serait malade... Pourvu qu'ils n'aillent pas pie la fatiguer trop ! (Et en pensant à tout cela, il retournait à la

lOSBTTH. 1S5

maison..* Mais il yit un cabaret ouvert, et il y entra.) Ce sera le meilleur moyen, pensa*Vil, pour oublier ! Cependant Rosette, dont le cœur battait bien fort, traversait Tavenue qui conduisait au château de Villarest. Arrivée au péristyle, elle rencontra mademoiselle CélesUne, plus grasse, plus paresseuse et plus bavarde que jamais.

— Vous voilà enfin, dit-elle à Rosette; j'espère que vous vous êtes fait prier pour avoir une bonne place.

— Ce n'est pas moi, c'est mon père qui...

— Oui, je sais, continua Gélestine, le bonhomme a ses idées ; il se croit au-dessus des domestiques ; mais, dame I il paraît qu'il a été effrayé de vous voir aUer chez la Ruûn... Je le crois bien... Ah I vous avez dû en voir de drôles... Vous me conterez cela... Mais il va falloir vous mettre au courant... C'est par pure bonté d'âme que madame vous prend à son Service. Vous savez bien coudre, c'est vrai ; mais il faut savoir tant d'autres choses pour être une bonne femme de chambre ; il fout savoir repasser, plisser, tuyauter, empeser ; il faut avoir un ordre admirable; il faut savoir coiffer... savez-vous

oifFer?

— Je sais me coiffer...

136 HOdETTE.

— Oui, mais se coiffer et coiffer les autres, ça foit deux... Madaîme la comtesse a de si beaux cheveux... elle n'y met point de pommade pour ne pas en altérer la nuance ; alors ça demande un soin tout particulier... le soir, il faut les mettre en nattes pour les onder ; le matin, il faut les arranger en bandeaux sous le bonnet ; au milieu de la journée, il &ut feire une coiffure plus historiée... Ah! vous aurez fort à faire, allez, et, entre nous, je crois que vous n'y resterez pas longtemps.

— J'espère que si, dit Rosette ; madame la comtesse est si bonne.

— Sans doute, elle n'est pas méchante; mais son

humeur commence à devenir difficile ; d'aiiieurs elle vieillit, et cela ne fait jamais plaisir ; ensuite les affaires

ne vont pas comme elle voudrait : il y a de la gêne, des procès qui n'en finissent pas , qu'on perdra sans doute, et qui, en attendant, nous ruinent... C'est pourquoi madame m'a priée de me mettre à la tête de la maison comme femme de charge ; elle m'a bien recommandé ^économie, et elle peut être tranquille, je ferai comme pour moi.

£t en parlant ainsi , Gélestine ne mentait pas , car son dévoûment à la famille de Villarest égalait son bavardage. Elle conduisit Rosette à la chambre qui lui

étftit destinée^ et, ouvrant une grande amoire, elle en tira un tablier blanc.

— Tenez, dit-elle à Rosette.

En nouant les cordons de ce tablier, insigne de la domesticité, Rosette éprouva un sentiment pénible et se rappela les répugnances de son père ; mais Tespoir de voir Enmianuel tous les jours eut bientôt dissipé ces idées fâcheuses.

Bientôt après, madame de Villarest sonna pour qu'on introduisit auprès d'elle sa nouvelle femme de chambre. Elle l'accueillit avec bonté.

— Je suis très-heureuse de vous avoir à mon service, lui dit-elle; votre père a, bien fait de changer d'avis. Je dois cela à M. le curé , et je lui en suis reconnaissante... Oui, sans doute, les bons domestiques sont rares... [J'espère que vous serez contente ici... Je ne souffrirai point qu'on vous tourmente... Vous êtes timide et douce, je ne veux point qu'on en abuse. . • Si on n'était pas bien pour vous à l'office , c'est à moi qu'il faudrait vous plaindre... Mais voyons, c'est l'heure de me coiffer; croyez-vous pouvoir en venir à bout?

— J'essaierai, madame, dit Rosette.

— Ahl une petite observation. Vous savez qu'il faut toujours me parler à la troisième personne, ainsi qu'à mon fils?

— Oui , madame la comtesse , dit Rosette » qui se hâta de baisser» son visage vers le tiroir de la toilette, afin de cacher la rougeur qui couvrait ses joues au nom d'Emmanuel.

— Que faites-vous, dit la comtesse , vous prenez la boîte d'iris?... Les peignes et les brosses sont à gauche, dans ce grand coffre en écaille.

Rosette défit les longs et beaux cheveux de madame de Villarest, et se mit à les brosser avec soin... On frappa à la porte.

— Entre, dit la comtesse, qui reconnut son fils.

G^était Emmanuel en costume de chasse. Il s'approcha de sa mère, lui baisa la main, et affecta de ne pas faire attention à Rosette.

— Je suis en retard pour le déjeuner, dit la comtesse, et sans doute tu meurs de faim... Veux-tu qu'on te serve?...

— Non, chère mère, je vous attendrai; vous savez bien que je n^ai point de plaisir à déjeuner sans vous.

— Eh bien! alors, assieds-toi là, et lis-moi le journal pendant que Rosette va me coiffer. Quelles nou-

■ velles ?

— Un club de femmes terminé par un scandale... Le congrès de la paix... Ah! notre beau cousin le duc de Grassigny qui se met sur les rangs pour la députa-

tian.,. Quelle défection I. .. Avec un nom pareil vouloir servir la République.

— Tu sais bien qu'il se glorifie d'avoir servi tous les gouverneinents... Ah! à propos, il est venu me voir hier ; il se plaint que tu le négliges.

->- Eh ! vous savez bien, ma mère, qu'il voit un3 singulière société, qu'on craint de se fourvoyer.

— Pas trop de rigorisme, Emmanuel... Mais, plus tard, je te dirai quelles sont mes idées là-dessus.

Rose avait achevé de coiffer la comtesse.

— Voilà qui est bien, mon enfant, lui dit celle-ci; vous avez infiniment de goût , et vous vous en tirez i merveille. Avez- vous déjeuné ?

— Non, madame.

— Eh bien î allez à l'offlce, et dites à Amanda qu^elte vous fasse servir. N'oubliez pas de dire aussi que nous sommes prêts pour le déjeuner.

Rogette sortit.

— Je ne pouvais pas m^expliquer devant cette fille, dit la comtesse. Mon cher Emmanuel^ crois-moi, il nou3 faut à tout prix ménager ton cousin de Grassigny.

— Quoi! aurions-nous besoin de lui?

— Oui... bientôt je te rendrai mes comptes de tutelle î tu verras que, malgré toute mon économie, nous sommes pauvres. Ce procès peut achever de nous rui-

140 ROSSTTË.

ner ; il ne faut point se mettre mal avec le duc, il a de Pinfluence dans le moment actuel... Va le voir, ne te scandalise pas de sa conduite , qui n'est pas, à beaucoup près, ce qu'elle devrait être, mais qui au total ne nous regarde pas... Le duc a près de lui... ici la comtesse ne put s'empêcher de tousser légèrement... le duc a près de lui une certaine personne.. . un peu excentrique... une madame Rufm, que tu dois te souvenir d'avoir vue chez lui le jour de la visite de l'archevêque ?

— Oui, reprit Emmanuel, je m^en souviens; car, vous exceptée, c'était la seule jolie femme qui se trouvât là. Aussi lui ai -je offert mon bras.

— Tu as fait à merveille sans le savoir ; car cette dame est , à ce que m'a dit le duc , une sorte de fille d'adoption : elle a pris beaucoup d'empire sur lui, et pourrait, si on ne lui témoignait pas quelques égards , indisposer le duc contre certaines personnes qui ont des droits plus réels que les siens, à son héritage.

ETimanuel fit un mouvement. Il était d'une nature généreuse et désintéressée. Tout calcul lui répugnait.

La comtesse s'aperçut de l'effet que son discours avait produit et tenta de Fadoucir.

— On ne peut rien sans la fortune, reprit-elle... Avec le nom que tu portes , il y a une façon de vivre

qui est presque une obligation.. . Tu es l'héritier le plus proche du duc , qui est déjà âgé et souvent malade ; s'il te laissait, comme j'ai lieu de Tespérer, la plus grande partie de ce qu'il possède, tu pourrais faire un bien immense dans ce pays, tu pourrais te marier comme un Villarest doit le faire, non avec quelque personne de la fmance, mais avec une belle et noble ûlle de notre cher faubourg... Tu pourrais peut-être même servir un^parti auquel notre famille a toujours été attachée... Faut-il manquer tout cela pour quelques scrupules... pour quelques répugnances?... Enfin, laissemoi , ajouta-t-elle en tendant la main à son fils , laissemoi être ambitieuse pour toi, laisse-moi te faire arriver à une haute destinée : c'est là le rêve de ma vie.

Emmanuel baisa la main de sa mère et ne répondit rien. Il n'aurait su que dire, car le respect et l'affection qu'il avait pour elle Tempôchaient de juger à sa juste valeur cette morale vague, indécise et flottante, qui est, à proprement parler, la morale de l'intérêt.

142 ROâfiTTË.

Aussitôt que Rosette fut installée dans sa place, madame de Villarest se souvint qu'elle faisait à mer • veille les bouquets ; elle fut donc chargée chaque matin de cueillir des fleurs et de les disposer daas les vases. Elle allait souvent, par ordie de la comtesse, en porter dans la chambre d^Emmanuel. Un matin

qu'elle y était seule^ Emmanuel étant à la promenade

Rosette heurta par mégarde un carton de dessins laissé sur la table d'Emmanuel : les dessins s'en échappèrent. Rosette se baissa pour les ramasser et poussa un cri de surprise; elle avait reconnu son portrait. Elle se hâta de replacer les papiers et s'en fut avec cette idée : 11 m'aime peut-être aussi. Mais non, disait-elle, il ne peut m'aimer ; moi sans éducation, moi si au-dessous de lui. Mais, à dater do ce jour, elle fit toujours porter les bouquets par le valet de -chambre d'Emmanuel. Elle tâchait d'éviter ses regards, qu'elle

trouvait chaque jour plus tendres et qui la troublaient du fond de l'âme. La comtesse ne s'apercevaitde rien. Dams ses idées, une domestique ne pouvait être une femme pour un comte de Villarest.

Quelques semaines se passèrent ainsi. Emmanuel ne pouvait plus se cacher à lui-même Tamour qu'i avait pour Rosette. Partagé entre le désir d'ayouer cet amour et la crainte de commettre une séduction, il fut atteint d'une mélancolie qui inquiéta sa mère. Madame de Villarest crut que son fils avait besoin de distractions, et rengagea à feire un voyage à Paris ; il n^osa refuser et regarda son départ comme un moyen de salut.

Ce fut la pauvre Rosette qui fut chargée de mettre en ordre le trousseau d'Emmanuel. Madame de Villarest, la sachant adroite et vive, la chargea de faire les malles. Au moment d'emballer le carton de dessin, Rosette ne' put résister au désir de revoir encore ce portrait fait par Emmanuel... Agenouillée auprès du cofifre et absorbée dans ses pensées, elle n'entendit pas la comtesse et Emmanuel qui venaient derrière elle. Emmanuel n'eut que le temps d'arracher le desân des mains de Rosette, et la comtesse, qui était bien loin de savoir quel était ce dessin, gronda Rosette.

— Je vous trouve bien indiscrète^ lui dit^elle, de

ikk ROSETTE,

VOUS permettre semblable chose ; n'oubliez pas que nous ne tolérons jamais aucune familiarité de nos domestiques.

Ce mot de domestique blessa Rosette comme un instrument tranchant. Elle fit un mouvement si brusque, devint si pâle, et regarda madame de Villarest avec une telle douleur, que celle-ci ajouta plus doucement :

— C'est bon, je ne vous renverrai pas ; mais ne recommencez plus.

Puis elle retourna dans sa chambre, laissant Emmanuel à ses préparatifs de départ. Rosette, le cœur gros de sanglots, les lèvres pâles, continuait à mettre dans la malle de cuir les habillements d'Emmanuel. Il vint à elle vivement,

— Rosette, levez-vous, lui dit-il.

Elle se leva.*

— Ma mère vous a fait de la peine.

— Je Tai mérité, j'avais tort, répondit-elle.

Il y eut un moment de silence , puis Enmianuel reprit :

— Ce n'est pas vous qui avez eu le premier tort, c'est moi; puis il ajouta timidement : Avez-vous vu ce dessin?

Rosette ne répondit pas.

ROSETTE. Ift5

— Rosette , ne voulez-vous pas me répondre ?... Avez-vous vu ce dessin ?

— Oui, monsieur le comte...

Et elle voulut partir.

Emmanuel s'en^para de sa main.

— Alors, dit Emmanuel, vous savez, Rosette, que je vous aime... Tenez, continua-t-il en mettant la main de Rosette sur sa poitrine, voyez, mon cœur bat à se briser... Je vous aime malgré moi... Je voulais partir sans vous le dire ; mais ce dessin vous l'a dit, et je ne fais que vous le répéter... Rosette, je vous aime î...

Rosette ne put supporter le contact de cette main, elle ne put sentir ce cœur qui battait pour elle, sans éprouver une émotion violente. Il lui semblait que c'était un rêve. Elle voulut essayer de s'enfuir, mais elle tomba sur une chaise, et les larmes qui, malgré elle, s'échappaient de ses yeux en disaient plus que bien des paroles. Emmanuel était à ses genoux, il embrassait ses mains, il ne songeait plus à partir, il avait tout oublié.

— Oh I je vous en prie, monsieur le comte, laissezmoi, disait Rosette... vous savez trouver de belles paroles et moi je ne sais rien dire ; vous me dites que vous m'aimez, cela n'est pas possible; comment m'ai-

ipefiez-vous, n^oj, votre domestique?..

146 ROSETTB.

— Ne dites pas cela, cela me fait mal ; je voudrais vous servir et c*est vous qui me servez.

— Je ne vous servirai plus, monsieur le comte, dit Rosette, après ce que vous m*avez dit ; il faut qpie je m'en aille d'ici.

— Et vous retomberez dans la misère... Non, Rose, dit Emmanuel, oubliez ce que je vous ai dit.. r Je ne dirai plus rien ; je m'en vais, je tâcherai d'oublier. .. Mais promettez-moi de rester auprès de ma mère.

Rosette le promit, et le lendemain même Enunanuel était à Paris. Pendant son absence. Rosette ne quitta presque pas la comtesse. Celle-ci, dont les yeux étaient fatigués, se fit faire la lecture par sa femme de chambre. C'était tantôt quelques fragments d'histoire, tantôt quelques romans choisis, tantôt des poésies... Lamartine, Chateaubriand, Augustin Thierry, madame de Staël, Balzac, George Sand, La Bruyère, Corneille, Racine, Pascal ; tous ces illustres vivants et c^ illustres morts défilèrent sans ordre et sans suite, mais dans toute la magnificence de leur génie, devant les yeux éblouis de la jeune fille. Elle achevait en cachette dans la nuit les ouvrages commencés le soir avec la comtesse, puis elle les relisait ensuite avec délices. Sans former aucun dessein, sans avoir aucun espoir, elle sentait le besoin de se met*

ROSETTB. liT

tre autant que cek était en elle dans le même milieu d'idées qu'Emmanuel. Mais sans te savoir^ dès ses premières lectures, elle l'avait déjà dépassé par Tenthousiastne. Toutes ces merveilleà de 1» langue, tous ces cbefe-d'œuvre de la poésie, tous ces élans sublimes de tant de génies divers ne lui avaient pas été, comme à Emmanuel, présentés à lire avant qu'elle les pût comprendre. C'était à dix-sept ans, dans l'âge de l'amour et de la rêverie, que toutes ces beautés lui étaient révélées. Rosette, jusque là, n'avait lu que deux livres, FEvangile et son propre cœur. La Bruyère la fit sourire, Larocbefoucauld lui fit peur ; mais elle relut bien des fois la Mare au Diable, de George Sand, et Lamartine devint son ami. Comme presque tous les enfants du peuple, Rosette aimât la poésie, car elle renferme deux choses qui forment un tout complet, la musique et l'idée. Lorsqu'elle était seule dans sa chambre, elle redisait à demi-voix ses paroles rhythmées, et se»- yeux se mouillaient, son cœur était oppressé. Elle n'aurait pas su signaler le motif de ses admirations, de ses préférences littéraires. Elle ne savait pas ce qui faisait si beau ce qu'elle admirait, mais elle sentait que cela était beau, et son instinct était plus juste que la critique la plus exercée. Ses livres qu'elle feuilletait avec respect

étaient pour elle autant d'amis inconnus qui répondaient aux pensées de son cœur avec des accents divins.

— Voilà, se disait-elle, ce que j'ai dans Tàme, ce que je sens, ce que. je ne saurais dire ; oui, c'est Tamour, la religion, la nature, le bruit des champs, le parfum des fleurs, tout est là.

Dans son naïf enthousiasme, elle racontait à son père les impressions causées par ces lectures ; c'étaient les heures heureuses de Joseph Nicotet. Q écoutait avec respect et admiration les fragments de poé- ' sie que Rosette copiait pour les lui lire ou que le plus souvent elle récitait par cœur. Alors il choisissait dans son Béranger et lisait à son tour. L'un jeune et Tautre vieux avaient le môme âge pour Fadmiration du génie, car lorsqu'elle ne flétrit pas avant le temps, la pauvreté, en condamnant au travail, conserve la jeunesse des impressions, la naïveté des sentiments ; les mains fatiguées tiennent avec plus de respect le livre qui enseigne et qui console ; on est d'autant plus avide de jouissance intellectuelle qu'on en est sevré. Certes, nous ne prétendons pas que l'organisation fme, le sens artistique soient donnés à tous les gens du peuple, mais nous avons été frappés comme tant d'autres, au spectacle gratis, de la jus«

tesse des applaudissements. N'essayez jamais de donner au peuple autre chose que des chefs-d'œuvre ; un sentiment faux le révolte, une parole basse le fait murmurer. La petite littérature est de Fhébreu pour lui. Ces gens qui savent à peine lire saisiraient à la première audition ces trois grands maîtres : Molière Corneille, et Shakspeare. Tout dessin large et'vigoureux leur fera crier à la première vue : C'est cela ! C'est que le génie est comme le soleil, il luit pour tous.

Quoique éloignée d'Emmanuel, Rosette vit passer les jours, les semaines, les mois avec rapidité. Etre auprès de la mère de celui qu'elle aimait, la servir avec dévouement, prévenir ses moindres désirs, c'était beaucoup de bonheur pour un être aussi aimant cjue Rosette. Elle repassait dans son cœur les paroles d'amour que celui-ci lui avait dites ; bientôt un vague sentiment presque inséparable de l'amour, l^espérance, s'empara du cœur de la jeune fille, Le

i50 R08BTTB.

mot d'égalité était d'ailleurs, à cette époque, écrit sur tous les murs : elle crut qu'il serait bientèt écrit dans tous les cœurs.

— S'il m'aimait assez pour faire de moi sa femme, s6 disait Rosette, si je pouvais me faire aimer de la dbmtesse et tpi'eUe voulût de moi comme sa ûUe ; ils sont tous inquiets pour leur fortune; s'ils perdaient tout, comme je travaillerais pour eux I... On dit dans la plupart des livres que la différence des rangs n'existe plus que dans la différence de l'instruction... Eh bien I je prendrai sur mes nuits, j'étudierai, et peutêtre à son retour je pourrai causer avec Emmanuel et le comprendre.

Et Rosette, sans négliger rien de son service, donnait plusieurs heures de la nuit au travail. Elle faisait des extraits d'histoire, elle copiait des fragments de poésie, elle apprenait des dates. Le jour, sans cesse auprès de la comtesse, celle-ci lui enseignait à son insu le secret des manières élégantes et polies, la mesure dans le discours, le discret sourire, Tabsence d'affectation, toute cette harmonie de la personne et du langage, toute cette tradition de goût et de bonne

compagnie qui constituent cet être si rare de nos

jours appelé la grande dame. Il y eut certains rubans roses ou bleus que Rosette trouvait charmants aupa-

ROSETTE. i5i

vavant et qu'elle remplaça par une petite cravate de soie noire sous un col blanc ; les petites robes rayées ou quadrillées firent place aux robes unies. L'étoffe des robes était aussi simple peut-être, mais la robe était plus longue et plus étoffée.

Rosette découvrit qu'une des plus grandes aristocraties de l'élégance consistait en des soins de propreté excessifs, et quoiqu'elle se fût à elle-même sa seule femme de chambre, aucune petite maîtresse ne pouvait se vanter d^être aussi irréprochablement soignée, L^idée d'être aimée de ce qu'elle aimait entour rait ce jeune visage d'une sorte d'auréole ; le souvenii; qui faisait ses regards si pensifs les faisait plus doux encore. Le timbre de sa voix, fortifié par la lecture, avait quelque chose de plus pénétrant et dé plus suave. Tout s'harmonisait en elle, et, de jolie qu'elle était. Rosette devenait remarquablement belle. La comtesse le lui disait parfois, et elle en rougissait de plaisir. Six mois se passèrent ainsi, et Emmanuel ne revint pas. Cependant, on l'attendait de jour en jour. Enfin un soir on entendit une voiture rouler. Un jeune homme s'élança avec vivacité dans les bras de la comtesse. C'était Emmanuel un peu pâli, mais avec le regard plus vif, la démarche plus assurée. Le premier regard qu^il lança à Rosette porta dans l'âme de

152 ROSBTTE.

celle-ci un trouble qu'elle ne connaissait pas encore.

Pendant que le comte soupait avec sa mère, Rosette était obligée de subir à Tolfice les récits du valet de chambre d'Emmanuel... M. le comte avait été au bal de TOpéra, M. le comte avait été l'amant de deux actrices des Délassements-Comiques, M. le comte avait joué à la Bourse, tel jour il avait parié, tel autre il s'était grisé, il avait mis à mal la femme d'un avoué, il s'était battu avec un jeune sous-lieutenant, il se faisait habiller chez Dusautoy, il avait fait gras les vendredis, il n'avait point été à la messe, il soupait jusqu'à quatre heures du matin, il lisait le FigarOy il avait un coffre plein de billets doux, il était venu à la campagne pour se reposer, il repartirait bientôt. Chacune de ces paroles tomba sur Rosette comme des gouttes de plomb fondu. Ce ne fut pas tout encore...

— Dites donc, ajouta le valet de chambre beau parleur, avec votre air de sainte-tf y-touche, il par,aît que vous en tenez pour mon maître ; Amanda m'a écrit cela, et puis j'ai vu votre portrait qu'il a fait de souvenir... Gare à vous, la belle, car mon maître aime le changement...

Tous les autres domestiques se mirent à rire. Ro» sette ne répondit rien,

— Oui, faites celle qui ne comprend pas; ça n'em-

♦ pèche pas que vous ne deveniez joliment rouge

quand on vous en parle.

Rosette se leva et sortit sans achever son repas. Le hasard voulut que dans un corridor elle rencontrât le jeune comte qui se rendait à sa chambre. Il s'approcha d'elle, et la saisissant par la taille, il lui dit, en l'attirant à lui :

— Eh bien! chère petite, m'aimez- vous encore? moi je vous aime toujours...

— Et moi, dit Rosette égarée par tout ce qu'elle venait d'entendre, moi, monsieur le comte, je vous méprise.

L'expression de sa figure et de sa voix était telle en disant ces mots, que dans sa surprise Emmanuel laissa échapper de ses mains le bougeoir qu'il tenait, et Rosette s'enfuit dans l'obscurité. Arrivée dans sa chambre, elle regarda ses livres, ses extraits, son Christ, sa Vierge, tout ce monde idéal qui lin souriait et la Êdsait vivre depuis six mois.

— Vous avez tous menti, dit-elle : il n'y a rien de bien, il n'y a rien de beau, il n^y a rien de bon.

Puissiez-vous, lecteur, ignorer la douleur amère qui suit la première désillusion, alors que vous voyez s'égrener une à une toutes vos espérances , comme

ISfè ROSETTE.

l'enMt voit toaiber les pertes qu'il enfilait sur une soie trop légère ! puissiez-vous ignorer ce deuil qié de fait alors en vous et autour de vous, ce froid qui s'infiltre dans vos veines et qui vient glacer vos pensées, cette puissance de souffrir et cette impossibilité de se plaindre, cet écrasement de toutFétre moral et physique! Un coup de hache su cœur du jeune arbre vert l'atteint avec moins de force que l'âme n'est atteinte pai' la première désillusion du premier amour. Il se peut que la plaie guérisse et que le blessé ne meure pas, mais il y aura toujours des heures fatales où la blessure se rouvrira. Toute la vie du'cœur des femmes est renfermée dans ces deux mots : Aimer et croire! Que l'un d^ces mots manque à l'autre, et la vie ne sera plus qu'une faute ou qu'un martyre!

Emmanuel eut honte de sa conduite vis-à-vis de Rosette ; ^expression de son regard, l'accent de sa pa-

ROSETTE. iltô

rôle l'avaient frappé; il comprit que la dépendance dans laquelle ^ situation la plaçait vis-à-vis de lui rendrait toute tentative odieuse ; et, n^osant plus lui parler, il se décida à lui écrire la lettre suivante :

« Rosette, je vous prie de me pardonner et de retirer ^expression de votre mépris; je vous prie surtout de ne pas quitter la maison de ma mère. Oubliez ce que j'di pu dire; tout nous sépare; continuez à être honnête, et si je puis vous être utile en quelque chose, comptez sur moi. Adieu, pardonnez-moi et surtout oubliez-moi... »>

— C^est bien, se dit Emmanuel, puisque cette petite est d'une vertu si farouche, il n^y faut plus peùser ; elle épousera quelque domestique de la maison, et tout sera dans Tordre... J^allais commencer là uù roman absurde et que ma mère ne me pardonnerait pas...

Le lendemain de son arrivée, Emmanuel se leva de bonne heure; il descendit dans la lingerie, y trouta Rosette qui travaillait, jeta ce billet dans la corbeilfe à ouvrage, et disparut avant qu'elle eût eu le tempî de refuser de le lire. Rosette avait passé une nuit sans sonameil ; elle était en proie à une agitation fébrile : elle lut et relut ce billet, qui lui sembla une froide raillerie, une nouvelle insulte à sa douleur, à son

amour; elle monta dans sa chambre, et répondit îm*

médiatement la lettre suivante :

a Monsieur le comte, si mes parents n'avaient pas besoin de moi pour vivre, j'aurais déjà quitté le château ; vous me dites de vous pardonner, c'est déjà fait... Vous me dites de vous oublier... pourquoi me dites-vous cela, monsieur le comte, vous ai-je jamais dit que je vous aimais?... Vous m'engagez à être honnête, vous m'offrez de m'être utile... Je ne suis pas fière, mais j^ii sur le cœur ces paroles-là... Je n'ai pas besoin qu'on me rappelle mes devoirs ; je ne les oublierai jamais... Quant à m'être utile... je ne puis vous dire que cela, monsieur : je n'accepterai jamais rien de vous... C'est moi (Jui vous prie à nion tour de m'oublier complètement.

» Rosette Nigotet. »

Après avoir écrit cette lettre d'une main tremblante, Eosette la recopia. Elle avait acheté de la cire bleue, du papier à lettre et des enveloppes d'un colporteur du village ; elle s^en servit, en ayant soin de mettre l'adresse exacte ; puis, sous prétexte d'une commission, elle sortit et jeta la lettre à la poste. On connaît l'exactitude des postes de banlieue : Emmanuel ne reçut cette lettre que le lendemain. Il n'attendait point

de réponse, croyant que Rosalie ne savait pas écrire ; lorsqu'on lui remit un billet satiné, lorsqu'il lut ces lignes qui portaient Tempreinte d'un froid mépris, mais dont ^orthographe était irréprochable, le style concis, récriture élégante, Emmanuel fut obligé de relire deux fois le nom de Rosette Nicotet.

— Que veut dire ceci ? pensa-t-il. Ce n'est point le style d'une femme de chambre... Par qui Rosette aurat-elle fait écrire cette lettre, dont chaque ligne me dit si bien que je suis un sot?... Qui donc aura-t-elle mis dans notre confidence ?. . .

Il alla trouver Rosette au salon dans le moment où elle disposait les fleurs dans les vases. Soit par hasard, soit volontairement. Rosette avait une robe noire ce jour-là : sa taille semblait ainsi encore plus mince et son teint plus blanc. Son triste sourire en arrangeant les fleurs disait assez que ce deuil lui plaisait, et qu'elle avait renoncé à tout rêve de bonheur... Aussitôt qu'elle vit Emmanuel, elle voulut partir.

— Restez, Iiù dit-il, Rosette... J'ai une question à vous adresser... Par qui avez- vous fait écrire la lettre que je viens de recevoir ?

— C'est moi qui ai écrit cette lettre, monsieur le comte.

— Vous avez donc reçu de l'éducation?...

188 IIOBSTTE.

— Je m'en suis donné.

— Depuis quand avez-vous travaillé ainsi?

— Depuis le jour où quelqu'un qui mentait m'a dît : Je vous aime... Tenez, monsieur le comte, ne parlons plus de cela, n'en parlons jamais, si vous voulez que je reste ici.

Comme elle achevait ces mots, la comtesse entra dans le salon...

— Eh bien, dit-elle à Emmanuel, tu admires, n'estce pas, la façon tout artistique avec laquelle Rosette arrange les fleurs?...

— Il est vrai ; on ne saurait avoir plus de goût.

-«- Oh ! mais tu ne connais pas tous ses talents : elle lit et écrit à merveille... C'est un sujet précieux que je compte bien garder. . . Vous vous marierez dans la maison, dit-elle à Rosette. Amanda m'a dit que le jardinier était amoureux de vous... Allons, na rougissez pas ; l'année prochaine , nous ferons un mariage. *

-^ Oh I madame, je ne désire pas me marier ; je suis heureuse près de vous.

— Prends donc garde, Emmanuel, dit la comtesse à sou fils, tu vas casser la glace avec ta canne que tu agites comme si tu étais en pleine campagne. En vérité, ajouta-t-elle en riant, tu as des distractioDS

ioGoncevables ie^rUs que tu fds reveau de Paris. Quand Rosette fut sortie, ËounaaueU s'adressaat à sa mère, lui dit :'

— Est-ce que vous ne craignez pas que cette instruction qu^elle reçoit près de vous ne soit nuisible

à Rosette , en lui donnant des idées qu'dle ne doit pas avoir..,?

— Quelles idées...

— Mais le désir de ^'élever plus haut que sa position... Ainsi vous lui parlez de mariage avec ce gros imbécile de Pierre Landrot. Eh bien I elle est en vérité trop bien pour lui.

— Que veux-tu que j'y fasse? je ne lui ai rien appris, après tout ; elle m*a fait la lecture^ et, conune elle est intelligente, elle s^est assimilé parfaitement ce qu'elle a lu. Gela n'empêche pas, crois-le bien, qu'elle ne se trouve fort aise d'épquser Landrot... Je désire qu'elle se marie , car elle est d'une beauté vraiment remarqual^le, et j'ai toujours peur de quelque séduction.

— Oui, vous fivez raison, reprit Emmanuel , cela est à craindre : Rosette est réellement devenue une beauté rare.

Ce que disait la comtesse au sujet de Pierre Landrot était juste. 11 avait jeté ses vues sur Rosette, et

160 ROSBTTE.

quelques jours après l'arrivée d'Emmanuel, H fiit trouver le père Nicotet et lui faire sa demande. Nicotet fut longtemps sans le comprendre ; pour lui, comme pour la plupart des pères, sa fille était toujours un enfant...

— L'épouser, disait-il, l'épouser?

— Ehl sans doute^ reprenait Landrot, pourquoi pas? Est-ce qu'elle n^est pas d*âge, est-ce que je suis vieux, est-ce que je suis malsain, est-ce que je n'ai pas devant moi cinq mille francs d'économies, une bonne place, de la conduite et l'humeur gaie? Je ne serai poij^t méchant pour une jeunesse, je ne la tarabusterai point; nous servirons tous les deux dans la même maison ; madame de Villarest nous fera un beau cadeau pour nos noces... Il me semble qu'il y a là de quoi réfléchir.

— Eh bien I je réfléchirai , dit Nicotet : repassei dans quelques jours.

— Est-il fier ce bonhomme-là ! se dit Landrot en s'en allant; quand sa fille serait une duchesse, il ne ferait pas plus d'embarras... Ma foi, si elle n'était pas si jolie, si mignonne et si adroite, je l'enverrais joliment promener le beau-père, car il ne me revient pas.

Joseph fut soucieux tout le reste du jour. L'idée de marier sa fille lui avait toujours été antipathique ;

ROSBTTB. 161

il se rassura en pensant que Landrot ne pourrait plaire à Rosette... ^ •

— Il est bien trop pataud et trop bête, malgré son air matois, pour que Rosette veuille devenir sa femme; je vas ce soir lui faire la proposition, et nous allons joliment en rire tous les deux.

Quel fut son étonnement lorsque Rosette répondit qu'elle consentait.

— Toi, tu épouserais Pierre Landrot! s'écria-t-il. — î- Pourquoi pas ? répondit Rosette ; tfest-ce pas un

honnête homme?

— Sans doute , mais il n'y a pas que lui d'honnête , et tu .peux en trouver un autre qui te convienne mieux. *

— Je n'en trouverai pas un autre probablement dans la maison de madame la comtesse, qui est si bonne pour moi et à laquelle je suis attachée.

— Mais tu n'as donc pas de répugnance pour lui ?

— Non, mon père.

— Au moins, le mariage ne se fera pas avant un an.

— Si, mon père ; je désire , au contraire, qu'il se &sse le plus tôt possible.

— Âh çàl... tu es donc amoureuse?...

Rosette hésita un peu et répondit : Oui.

169 ROStTTI.

Nicotet fat piqué à son tour d'avoir si mal deviûé sa fille.

— Ahî c'est comme ça, dit-il; eh bien! je vais te le chercher; et il courut chez Landrot et le ramena, en lui disant : — Il paraît, mon garçon, que vous avez avancé les affaires et que vous vous êtes fait aimeï?

Landrot fut aussi surpris qu'enchanté, et devant le père Nicotet il donna à sa belle fiancée le baiser d'accordailles. Les joues délicates de Rosette en restèrent marbrées pendant plus; d'une demi-heure. Son père la quitta en affectant de la gaîté et en l'appelant madame Landrot; puis il rentra au logis pour annoncer la nouvelle à madame Nicotet, qui fut tout éblouie de la belle alliance que leur famille allait former.

— ^ Voilà un bon choix, dit-elle ; Kerre Landrot est un garçon économe, et ils auront un jour, j'en suis sûre, de bons biens au soleil.

Gésaur ne se possédait pas de joie.

— A présent que je vas être son beau-frère, disaitil, Landrot n'osera plus me traiter de paresseux et d'imbécile.

Nicotet alla le soir au cabaret, y resta longtemps et revint complètement gris.

Emmanuel, pour chasser de son esprit 4a pensée de Rosette, qui k pounsuivait malgré lui, alla, d'après

R08BTTS. 163

les conseils de sa mère, rendre visite à madame Rufin. Cdle-ci, tout éblouie de la beauté, de la distinction et de l'élégance d'Emmanuel, n'épargna aucun moyen pour lui tourner la tête, ce qui fut facile. Elle vint, sur ^invitation du jeune homme, rendre visite à la comtesse de Villarest. Le duc vint le même jour et à la même heure, car il n^était pas sans inquiétude sur la façon dont Hélène se tirerait d'un pas si dangereux; il fut ravi de voir qu'elle sût se taire à propos et même placer d'adroits compliments. Madame la comtesse de Villarest ne manqua pas de demander à Hélène des nouvelles de M. RujQn...

— Il est en voyage, reprit Hélène av^ beaucoup de sérieux; aussi, je ne puis le suivre à cause de ma mauvaise santé, mais il doit revenir bientôt, et j*aurai l'honneur de vous le présenter.

La comtesse s'inclina en signe de remerciement et ne manqua pas, en reconduisant madame Ruûn, de lui demander quels étaient ses heures et ses jours pour recevoir. Hélène eut un moment d'hésitation avant de répondre, en songeant que jamais personne ne lui rendait visite ; mais elle se remit promptement et répondit avec beaucoup de grâce qu'elle y était toujours le mardi. Le mardi suivant, la comtesse lui

rendit sa visite, et d'excellents rapports furent établis.

Au bout de quelque temps passé ainsi, la comtesse pria son cher cousin de lui prêter ou de lui faire prêter trente mille francs, dont elle avait absolument besoin pour refaire sa fortune. Le duc, pris au pi^e, demanda un mois pour réfléchir. Emmanuel , tout en faisant une cour assidue à madame Rufin, était devenu le bien-aimé de son cher cousin, qui ne concevait aucune jalousie, tant il avait une haute idée de son mérite et de la grande vertu d'Hélène !

Un jour qu'elle était au château de Villarest et qu'accompagnée de la cpmtesse et de son fils elle traversait la salle à manger, elle rencontra Rosette qui préparait le dessert.

— C'est une ancienne connaissance, dit-elle à la comtesse ; elle m'a abandonnée pour vous,' mais je ne lui en veux pas... Est-ce vrai, ajouta- t-elle, Rosette, que vous épousez Pierre Landrot?

— Oui, madame, répondit Rosette en cherchant à affermir le son de sa voix... il a écrit chez lui pour avoir ses papiers, et nous nous marierons dans trois mois.

— Rosette fera une bonne femme, dit la comtesse en effleurant ses joues du bout du doigt, une bonne et jolie femme.

— Et M. Emmanuel sera le parrain du premier ! s'écria étourdiment madame Rufin.

Puis ils s'éloignèrent tous trois. Rosette resta immobile à sa place, les yeux secs et brûlants ; depuis Tarrivée d'Emmanuel, elle ne pouvait plus prier, elle était sans force contre la douleur, elle n'agissait plus que par un instinct d'honnêteté inné chez elle. Eîlo avait accepté le mariage qui s'offrait comme un obstacle éternel entre celui qu'elle aimait encore malgré elle. Elle venait de le voir courtisant une autre femme sous ses yeux ; on avait parlé de son mariage^ on en avait plaisanté devant lui, c'était trop de souffrances; il lui semblait que son cœur allait se briser. Oh ! si cela se pouvait 1 disait-elle ; mon Dieu, si je pouvais mourir ! Elle sentit tout à coup une main qui saisissait la sienne. Elle se retourna, c'était Emmanuel.

— Rosette, lui dit-il, vous n'aimez pas cet homme qu'on veut vous faire épouser ?

— Que vous importe ?

— Je ne veux pas que vous soyez malheureuse.

— Monsieur le comte, je ne vous demande pas de pitié.

— Rosette, promettez-moi que vous ne vous marie» rez pas encore.

r- Dp quel droit me 4cinande2-vou3 cela ?

— Je vous demande cela parce que si vous vous mariez...

— Eh bien ?

— Je suis capable de tout !

— Je vous défie de me rendre plus malheureuse que je ne le suis.

-r- Vous êtes malheureuse, Rosette. Oh ! je vous en supplie, dites-moi pourquoi...

Rosette, levant lentement les yeux sur lui, lui répondit d'une voix étouffée :

— J'ai donné mon cœur à qui n'en était pas digne.

— Ah ! ne le reprenez pas I Peut-être, il le deviendra, Rosette ; ayez pitié de moi I Promettez-moi de ne pas vous marier.

— Si je vous faisais une telle promesse, vous me mépriseriez.*. Je ne puis pas être votre fename, je ne veux pas être votre maîtresse, laissez-moi être toute ma vie votre servante...

— Rosette, lui dit Emmanuel, vous mériteriez... Mais à Pinstant Pierre Landrot ouvrit la porte de

la salle à manger. Il venait demander à Rosette si elle avait besoin de fruits pour le dessert. En voyant Emmanuel avec elle, il ne dit rien, ferma la porte et s'éloigna d'un air défiant.

— Je n'avais plus qu'un bien, dit Rosette, c'était ma

réputation, et vous la perdez. Landrot va trouver mon père, et si mon père soupçonne ce qui se passe dans mou cœur, il en mourra.

— Ne craignez rien, Rosette, je vais empêcher ce rustre de parler , je vous défendrai contre tous ; je vous aime, Rosette, je vous aime plus que ma vie,

Emmanuel sortit.

Emmanuel n'avait pas feint auprès de Rosette un amour qu*il n'éprouvait pas. Non, en la voyant si belle, si charmante, en se sentant aimé d'elle, en songeant qu'elle allait devenir la femme d'un autre, ftimour d'Emmanuel pour Rosette avait pris le caractère de la passion ; il ne pensait pas, comme à son retour de Paris, que ce fût là une conquête facile , mais il se savait aimé; il aimait, et il se disait que le moment viendrait forcément où elle serait à lui.

— Siiious gagnons notre procès, pensait-il, je re-

tournerai à Paris, j^installerai Rosette chez elle, je l'entourerai de bien-être, de luxe ; enfin, ne pouvant en faire ma femme, je lui donnerai du moins tout le bonheur qu'on peut donner à une maîtresse...

Il alla trouver Pierre Landrot, ainsi qu'il l'avait promis.

— Landrot, lui dit-il, je demandais tout à l'heure à Rosette quel cadeau de noces je pourrais vous faire ; vous avez voix au chapitre : dites-moi ce qui vous ferait plaisir.

— Dame I s'il faut vous parler franchement, notre maître, ça ne serait point une paire de cornes.

— Je ne vous comprends pas.

— Oh ! que si. M. le comte serre la petite de près ; eh ! dame, si elle se laisse trop serrer, faudrait que je voie à me pourvoir ailleurs.

— Tu as tort, Rosette est sage ; mais elle est trop jolie pour toi.

— Pourquoi donc ça, monsieur le comte ?

— Parce que tu en serais trop jaloux.

— Oh I que nenni ; j'en serai jalouxt ant qu'elle ne sera pas ma femme ; mais,''sit6t qu'elle la sera, je se* rai bien tranquille.

— Eh ! pourquoi ça ?

^ Parce que si elle bouge, si elle fait V[\m cl'en

ros'ette. 169

aimer quéqu'un autre , je vous lui flanquerai une rossée dont elle se souviendra.

— Tu es un brutal.

— Possible, monsieur le comte ; mais chacun se défend comme il peut... Vous avez de belles paroles,

vous autres, messieurs ; nous autres, nous avons la force du poignet.

Emmanuel s'en alla en haussant les épaules et en se disant que l'existence qu'il voulait faire à Rosette était, en somme, préférable à celle qu'elle aurait comme femme de Pierre Landrot. Rosette» pendant ce tempslà, songeait au moyen de reprendre sa parole.

— Si je me marie, disait-elle, Emmanuel fera quelque acte de désespoir ; je ne pourrai jamais, d^ailleurs, aimer mon mari. Oui, il faut, comme je lui disais, que je sois toute ma vie sa servante. Oui, pourvu que je vive dans le même air que lui, pourvu que j^entende sa voix, je serai heureuse. S'il se marie, je servirai sa femme ; s'il a des enfants, je les soignerai ; j'accepterai toutes les humiliations, toutes les douleurs, pourvu qtf il me permette de rester près de lui.

Pierre Landrot vint la trouver, le soir, après le dîner.

— Dites donc, mademoiselle Rosette, lui dit-il, êtes-vous du même avis que moi sur le cadeau de noces?

-« Qud cadeau?

— Celui que M. le comte doit nous faire... I<H sette rougit.

— A la bonne heure, lui dit Pierre Landrot, je vois que vous ne savez pas mentir. Eh bien ! pour la peine, je veux vous rendre un service... Promettez-moi qœ sur le coup de neuf heures vous viendrez tout doucement, près de Tallée desm arronmers, nae rejoindre au pavillon de droite.

— Non, Landrot, je ne puis vous promettre cela. — • Alors j'irai dire au père Nicotet quel est le ca-

deau de noces que M. le comte veut me faire.

— G^est bien, dit Rosette, je vous rejoindrai à neuf heures ; mais soyez sûr que je ne «erai jamais votre femme.

— C'est ce que nous verrons ; mais venez toujours. Le soir, au dîner, Rosette fut obligée de subir des

domestiques mille quolibets sur son mariage.

— Ce pauvre Landrot, disait le valet de chambre au jardinier, le voilà enrôlé dans la grande confrérie.

— Pas encore, répondait Landrot.

Enfin, neuf heures sonnèrent. Rosette, après avoir

arrangé les cheveux de la comtesse, prétexta un mal de tête et sortit Emmanuel était déjà retiré chez lui sous prétexte dé travailler. Rosette traversa le jardin ;

ROSITTC. 171

OÙ était au mois d'août, le rossignol chantait dans les touffes de rosiers ; la lune légèrement voilée répandait une lueur d'argent; les peupli^s fiaisaient entendre le bruit de leurs feuilles; des gouttes de rosée étmcelaient dans le calice des fleurs ; le chèvrefeuille qui s'enroulait au pied des arbres, caressait en passant le ^ont de la jeune fille et semblait lui dire : Tu es aimée. Toutes ces senteurs de la nuit, tous ces bruits harmonieux de la nature, le bleu du ciel, le vert des arbres, toutes ces beautés avaient pour elle le même langage. Son cœur était oppressé de joie ; ses yeux mouillés de larmes douces. Malgré tous les obstacles qui la séparaient de celui qu'elle aimait, malgré la différence de leurs rangs, malgré les torts qu'elle avait à lui reprocher, elle se trouvait heureuse, car elle croyait en lui, elle se sentait aimée ; ce fut donc sans tristesse et presque sans trouble qu'elle rejoignit Pierre Landrot, qui ^attendait déjà...

-^ Que me voulez- vous ? lui dit-elle.

— Je veux que vous me promettiez sur ce qu'il y a de plus sacré, mam'zelle Rosette, que vous resterez là jusqu^à ce que vous voyiez quelqu'un frapper à la porte du pavillon.

— Je vous le promets.

— Chut! il était temps : la voilà. Et Pierre Lan-

172 R08BTTB.

dpot se recula derrière un buisson avec Rosette. Elle vit alors arriver une femme enveloppée dans un grand manteau de taffetas noir à capuchon. Elle s'avança près de la porte du pavillon et poussa* un ressort qui sonnait à Tintérieur. Aussitôt on entendit quelqu'un descendre.

— Est-ce vous, Hélène ? dit la voix d'Emmanuel.

— Oui, c'est moi ; ouvrez donc !

Emmanuel ouvrit. Rosette le reconnut parfaitement, les rayons de la lune donnant en plein sur lui. Hélène rejeta son capuchon, et, montrant ses cheveux blonds arrangés en boucles et retenus par un ruban bleu :

— Suis-je jolie, ce soir ? dit-elle.

— Toujours charmante I

Alors elle' lui prit le bras et entra dans le pavillon, dont la porte se referma sur eux. «

— Eh bien! dit Pierre .Landrot en se retournant vers Rosette, avez- vous vu le tour, hein? vous ne vous en laisserez plus conter par ce farceur-là.

Rosette était évanoîiie sur ITierbe. Pierre Landrot prit ses mains, elles étaient glacées ; écouta son cœur» il ne le sentit plus. Alors, effrayé de ce qu'il avait fait, il s'enfuit avec là lâcheté du paysan, de crainte d'être soupçonné d'un crime. Pendant ce temps, Hélène faisait une scène à Emmanuel. .

— Vous ne m'aimez plus, disait-elle ; sî je ne venais pas vous trouver, je ne vous verrais pas.

-^ Je ne puis pas facilement quitter ma mère.

— Laissez donc I on fait tout ce qu'on veut, quand n aime ; mais Je vois bien que vous ne m'aimez pas.

— Hélène, dit Emmanuel I *

— Vous le voyez bien, reprit-elle ; ça ne peut pas

sortir de votre bouche Eh bieni moi, je vous

aime Oui, reprit-elle avec exaltation, je vous

aime plus que votre mère ne vous a jamais aimé, plus que personne ne vous aimera jamais. Si vous me disiez de couper mes cheveux , je les couperais ; si vous me disiez de marcher pieds nus, j'y marcherais... C'est une maladie, ça, bien sûr; mais comme ça fait mal!.... Il y a des moments où je veux vous parler et où ça m'étouffe ; quand je suis seule avec vous, je ne peux plus rire... j'ai envie de pleurer, et cependant je suis heureuse. Je passerais des heures à rouler vos cheveux sur mes doigts ; je voudrais quelquefois que vous soyez un petit enfant... Oui, j'aurais voulu vous connaître quand vous étiez tout petit... je vous aurais pris, gardé, volé, comme je voudrais à présent vous voler à tout le monde... Oh ! si vous vouliez, nous irions bien loin. Je vendrais tout ce que le duc m'a donné et je le donnerais aux pau-

iik KOSETTfi.

vres. Je vous soignerais, je vous aimerais tant que vous finiriez par m'aimer comme je vous aiihe et coinrne vous m*avez aimée un jour.

— Hëiène, vous êtes injuste.

— Oh I non, car je ne suis pas en colère ; je ne m'y mets pas avec vous, et c'est ce qui m'étonne : plus vous me faites soufïHr, et plus je suis douce... Non, je ne voudrais plus faire de la peine à personne au monde, à présent que je sais ce que c'est que la peine... Qu'est-ce qui vous déplaît en moi? Est-ce parce que je m'amuse à jurer... mais je ne jure plus...

Est-ce le duc? Oh! dites-moi que c'est le duc,

dites-moi que vous êtes jaloux,et je le renverrai

— Gardez-vous-en bien! s'écria Emmanuel.

— Oh I ne ditéà pas cela si fort. Je vous entends. Si vous m^aimiez, vous ne me parleriez pas ainsi.

Et c'est justement parce que je vous aime, Hélène, que je ne veux pas que vous brisiez votre position quand je ne puis vous en faire une... Soyez raisonnable ; nous avons cédé tous les deux à l'entraînement de notre âge, mais il faut...

— Taisez-vous, dit Hélène... Si vous m'aimiez, vous ne me parleriez pas raison.

^- Et vous, Hélène, si vous m'aimiez, vous n'eussiez pas exigé de moi ce rendez-vous où le duc peut

iiosisttË. as

nous surptënclré... Vous savez quel besoin bià ibère et moi nous avons de lui, et vous m'exposeï:.;.

— G^est assez, dit Hélène ; il stlfBsait de dilie céla$ vous saVe2 bien que j^aimerais mieux mourir tjue de vous nuire ea quelque chose ; vous sav^z bien que je vous aime eomme un chien aime son maître.

— Oui, je sais que vous m'aimez plus que je ne le mérite, plus que vous ne le devriez... Une autfe fois, je vous parlerai plus longuement; mais ce soir je crains que ma mère, qui i^'est pas encore couchée, ne vienne ine joindre id;.. Sortons, je vous en prie ; prenez mon bras, et laissez-moi vous reconduire jusqu'à la petite ftorte du parc .

Hélène , si impérieuse avec le duc , obéit sans répliquer. Elle aimait pour la première fois de sa vie, et sa passion était irritée encore par la froi-^ deur d'Enmianuel. Elle rabaissa le voile de son capu-^ chon, prit le bras d'Enmianuel et partit. Arrivée à la petite porte du parc, elle lui dit d'un accent sup-^ pliant : — Vous viendrez demain, n'est-ce pas?

— Oui, je vous le promets, dit EmmanueL Et il effleura de ses lèvres la main d'Hélène; Lorsqu'elle rentra chez elle, Hélène trouva Amandà

touteffatèe.

«^ M. le 'duc ^t venu, dit-elle; je lux ai dit ^é

madame avait sa névralgie. Il voulait entrer, j'ai eu toutes les peines du mon de à Fempêcher ; on dirait <^'il a des soupçons.

— Eh ! qu'est-ce que ça me fait ? répondit Hélène.

— Mais, madame, s'il allait découvrir...

— Qu'il découvre ce qu'il voudra, te dis-je, cela m'est égal, il m'ennuie...

— Que madame prenne garde.

— A quoi?

— A sa position.

— Laisse donc, tu es une sotte; j'ai trente mille livres de rente... Allons, mets-moi de l'éther dans mon verre d'eau sucrée; que j'essaie de dormir, si cela ce peut.

Emmanuel, après avoir quitté madame Rufin, ne revint pas au pavillon ; il se dirigea vers le château, et passa par l'allée où Rosette était restée étendue sans mouvement. Il crut d'abord être le jouet d'un rêve ;

mais quand il se baissa et reconnut Rosette, il ne put s'empêcher de laisser échapper un cri de douleur. Malgré la chaleur de la saison, — on était au mois de juillet, — lés mains de la jeune fille étaient glacées. Emmanuel la prit dans ses bras, l'emporta dans le papillon, en referma la porte, et retendant sur un canapé, il se mit à ses genoux ; il couvrit ses mains de baisers et de larmes ; il baigna ses tempes d'eau fraîche ; il l'appela des noms les plus doux, te pouls, qu'on ne sentait plus, reprit quelque vivacité. Rosette fit entendre un léger soupir et ouvrit les yeux. Quand elle aperçut Emmanuel, elle poussa un cri.

— Ah! laissez-moi, dit-elle... laissez-moi... vous m'avez assassinée I et en disant ces mots, les larmes qui inondèrent son visage soulagèrent son pauvre cœur.

— Que dites-vous?... reprit Emmanuel.

— Rosette ne put que répondre... Hélène... je sais tout.. . Enmjanuel comprit alors tout le mal qu'il avait fait à Rosette, et il en fut accablé.

— Pardonnez-moi, Rosette, lui dit-il.... pardonnezmoi !... Il y a quelque temps, je voulais vous oublier,.. Cette femme m'a aimé... mais je ne l'aime pas, je n'aime que vousl... vous êtes mon premier... mon seul amour I

— Je ne vous crois plus, répondit Rosette ; vous

^ve% bFÊsé ufirn eœur, vous ave^ détruit ea pioi tout €• qu'il y avait 4b bon ; vous vous plaisez à me torturer,,. Je suis votre jouet... Oh I que a'ai-je été teisée complétemeot tout à l^eure...* Dites-mcH, monsieur, quel cruel plaisir trouverez-douc à vous faire aimer d'une pauvre fille comme moi ?... C'est donc une grande joie que de fadre couler 4^ larmes?... Eh bien! alors, regafdez-les... j^piais elles ne tariront.. t Mo^ aifiour a cessé, mafs ma souffrance ne cessera jamais..» Ohl mon Dieu ! dit-elle en regardant le ciel par la fenêtre entr'ouverte, tout à l'heure je trouvais cela si beau ; je me sentais si heureuse de vivre... je

croyais en vous Croire, que cela est b^n

ûhl pardonnez-moi, mon Dieu! pardonnezrmoi , ajouta-t-elle en joignant les mains , d^avoûr cru à autre chose qu'è vous, d'avoir adoré autre cbo^ que vous.

EHunanuel la regardait en silence. Le remords de sa faute^ Tadmiration, l'amour que Rosette lui inspirait pro^msaient dans son àme un trouble qui Im était encore inconnu. C'est au moment même où Rosette lui disait qu'elle renonçait à lui qu^il sentait tout ie prix de l'amour qu'il avait perdu par sa faute... En entendant les plaintes de ce pauvre jeune cœur brisé, en voyant couler des larmes sur ce visage angélique.

Emmanuel se prit à pleurer aussi sur elle et sur lui, e^ cacha son visage dans ses mains. Rosette les écarta doucement, et, lui souriant avec tristesse :

— Vous pleurez, dit-elle, je vous fais pitié î Vçus avez raison, car je souffre bien ; mais j^ai foi en pi^^,^ il me guérira, il est venu au monde pour les afï![ig[és, et je suis bien affligée... Ne parlez pas, Je son de votre voix me fait mal... C'est la même vpix que tout à Fheure, quand vous parliez à... Emmapue], il m'a semblé un instant que je vous haïssais, yons et elle.,, Alors j'ai sent| comme un poison dans ipon âipe, et]g suis tombée... Dites, si j'étais n^orte, auriez-vpus prié pour moi?...

-r- Rosette, je vous en supplie, grâce, ne parlez pas de mort I

— Oh ! soyez tranquille... je ne mourrai pas, je ne veux pas mourir, je neveux pas que mon pauvre père. . . Je vivrai pour lui, pour mon devoir, pour Dieu... mais pour vous, ajouta-t-elle en se dirigeant vers la por|;e, n'oubliez pas maintenant que je suis morte.

— Rosette!... s'écria Emmanuel.

Rosette le repoussa doucement et s'élpigps^ §n U4 montrant Ip ciel, compie poui* lui dire qq^ejle avait placé là dorénavant toutes ses espérances.

Emmanuel rentra chez; lui avec la fi^vr^. Il donpi^

à peine et d'un sommeil agité. Le matin, craignant d'être deviné par sa mère, il prit son fusil, son chien, et s'en fut chasser.

Madame Rufin écrivit vainement un petit billet le matin, ce billet resta- sans réponse ; le valet de chambre dit à Âmanda que son maître était sorti pour toute la journée. Hélène espéra qu'il viendrait et Tattendit ; mais il ne vint pas. Madame de Villarest vit arriver l'heure du dîner sans Emmanuel ; elle fut inquiète, car le jeune comte était ordinairement d^une exactitude scrupuleilse. Ce jour-là même le duc vint rendre visite à madame de Villarest, et lui dit qu'il ne croyait pas pouvoir décidément faire l'emprunt dont elle l'avait chargé. Madame de Villarest ne se tint pas pour battue, et lui fit comprendre qu'elle disposait d'un certain nombre de voix dans le pays, et que l'élection était prochaine. M. de Grassigny promit pour le lendemain un à-compte de cinq mille francs.

Emmanuel revint fort tard, la figure pâle et bouleversée. Sa mère le questionna avec inquiétude, car elle vit qu'il ne touchait qu^à peine aux mets qu'elle lui présentait. Lorsqu'ils furent seuls :

— Mon cher enfant, lui dit-elle, parle-moi avec franchise ; tu parais souffrir, ne me cache rien; ne sais-tu pas que tu es ma seule joie au monde ?

— Pardonnez-moi, lui dit-il, ma mère; le respect m^interdit certaines confidences...

— Ah ! c'est l'amour, dit la comtesse. Pauvre enfaiit! voilà ce que je craignais... A ton âge, on a besoin d'aimer ; voilà pourquoi je voudrais le voir marié... Tu sais, cette jeune parente d'Amérique...

— Ma mère, je vous en supplie, ne me parlez pas de mariage ; j'aime sans espoir, celle que j'aime ne peut pas être ma fenmie... Tout ce que je deniande. au moins c'est de conserver ma liberté.

— Si le duc fait de toi son héritier, s'il nous aide à rétablir notre fortune si ébranlée, tu pourras ne pas te marier ; mais autrement, il faudra, crois-moi, en venir là : ce sera ta dernière ressource et la mienne.

— J'aime mieux travailler, dit Emmanuel.

— Que veux-tu faire?... Travailler... le mot est bientôt dit, mais à quoi?... Avec ton nom, tu ne peux te faire ni avocat, ni médecin, ni commerçant... Je ne crois pas à l.eur fantôme de république ; bientôt viendra une restauration. Il faut qu'elle te trouve prêt, il faut que ton passé ne se trouve pas entre toi et ton avenir. Tu crois aimer : ce sont les illusions de ton âge, il ne faut pas leur sacrifier la réalité de ta Vie.

Emmanuel baissa la tête et ne répondit rien, il ne

pouvait pas raconter à sa mère tout ce qui s'était passé

et çpoiment le sentiment ^e sps torts envers Josette avait changé un amour frivole en une passion profonde. Il pfit congé de 3a ipère et reutra che? lui. Son valet de chambre lui remit trois lettres d'Hélène en-: vpyées dans la journée ; il les ouvrit ; elles renfermaient toutes de^ reproches, 4es plaintes, elles exprimaient toutes un dépit violent... Que je suis fa^jgué de la vie, se dit Emmanuel en se couchant, quel supplicç d'être a^mé quand op p'aime pas !

Le jour même, Pipfre Landrot avait revu Rosette et lui avait deipandé pardpn du mc^ qu'il lui av^t fait. — Vous avez tort de Vous excuser, dit Rosette» vous avez bien fait et voiJ(S nj'avez rendu un grand service : mais, monsieur Landrot, vous comprenez bien que je ne puis plus être votre femme.

— Pourquoi donc ça, mam'zelle Rosette? A présent, je n'ai plus peur que vous vous laissiez enjôler.

— Oui, mais vous savez que mon cœur ne sera pas

tout à mon mari.

— On voit bien que vp\is avez lii dans les livres, mam'zelle, vous avez des finesses ; moi, je n'en ai pas ; je ne vous d^an^ie que d'être une brave femme, et je n'irai poiat m'alambiquer l'esprit à chercher ce que vous avpz dans le vôtre.

— Ecoutez, monsieur Landrot, je sens bien que Je

R06ETTB* 193

ne pouri^ais f^R vous pendre heureuiç« et qae je ne le serais pas noa plus avec vous. Ainsi, j^ vous demande pardon de vous avoir accepté et da vous refuser loaintenant ; mais c'est plus fort que mpi.

T-rr Ah çà, mam^zelle Rosette, j'espère bien gue o!^ v^ne plaisan^ie, fout ça. J'ai écrit à mes p^r^pts ; ÎI9 m^ont envoyé leur consentement, j'attends me^ pgr piers, ou va publier les bans à l'église dimancbe pFO-^ chain, et vous voulez dire non au lieu de oui?.,» Mai^ ça ne se peut pas.», ça me ferait du tort apràs ç» k moi si je voulais me marier avec quelque autre... Or dirait que je suis un imbécile et que je me suis lais9$ affronter par vous... Ah! dame, si vous ne voulez pas de moi, je dirai tout ce que je sais, que vous voos êtes laissé tourner la tête par M. le comte, que...

— Landrot, s'écria Rosette suppliante, vous ne serez pas assez méchant pour...

— Je ne suis point méchant, mais chacun se défend comme y peut ; je ne veux pas que votre père me. prenne pour un capricieux, pour un rien du tout, et je lui conterai toute Taffaire comme elle est, foi d'hon* péte homme.

— Landrot, je vous en supplie, vous ne savez pas comment est mon père : il me tuera, il me maudira! — et Rosette ondait en Isgrmes.

i9k rosette:

— Eh bien ! mam'zelle, dit Landrot, vous avez uq moyen d'éviter tout ça : c'est de tenir votre parole, Gonune une bravé fille que vous êtes... Vous voyez bien que j'ai confiance, moi, puisque je ne vous dis pas de changer de maison, et que nous resterons ici... Est-ce que je ne sais pas que, quand on est tout jeune, on se met comme ça des idées dans la tête et que ça passe ?... Est-ce que je ne m'étais pas aussi affolé d'Ursule, la fille du boucher ? Eh bien î elle a épousé Ménier, et je njen suis point mort, et ça ne m'empêche pas de vous aimer aujourd'hui... Vous ferez tout de même quand vous aurez un bon mari et de jolis petits enfants. Vous ne vous creuserez plus la tête avec toutes ces rêveries-là... D^ailleurs, M. Emmanuel va se marier...

Rosette fit un mouvement.

— Oui, continua Landrot, mademoiselle Gélestine m'a dit qu'il allait venir ici une de ses cousines, une Américaine qui est immensément riche, et qu'il allait l'épouser. Elle croit que M. le comte ne s'en soucie pas beaucoup, mais madame le veut, et vous savez que, quand elle s'est mis quelque chose dans la tête, elle en vient à bout.

— - Landrot, dit Rosette en lui tendant la main, je serai votre femme, je vous promets, je vous jure que

rosette: 185

ce ne sera pas de moi que yiendront les obstacles.

— Eh bien, alors, embrassez-moi, dit Landrot. Et, sans attendre le consentement de Rosette, il l'attira vers lui et lui donna un gros baiser.

Rosette sentit tout son sang se glacer; elle pâlit... Landrot s'en aperçut.

— Abl dame, vous ne m'aimez pas fort, dit-il, mais ça viendra avec le temps. Allons, je vais me remettre maintenant à la besogne avec courage, et je compte sur vous : et il s'en alla tout joyeux se remettre à l'ouvrage.

Rosette se dit qu'il n'y avait plus à revenir sur l'engagement qu'elle avait pris et se regarda comme indissolublement liée au sort de Pierre Landrot... Il n'y a que la mort, pensa-t-elle, qui puisse me délivrer, et encore je ne dois pas la. souhaiter, à cause de mon pauvre père.

Le jour des élections était venu, et le duc avait si bien manœuvré qu'il fut nommé.

IfS ROtBTTV.

— Je suis populaire, se çlit-il ; vienne uq aouveau 9S, et ma tête est sauve.

Il accourut chc^ Hélène Bufin pour lui faire partager sa joie... Hélèpe était partie..» Amanda* la Ifigure bouleversée, remit au duc un billet qu'il lut avec épouvante. Voici ce qu'il contenait.

c Mo.n cher duç^ npus ne pouvops p)us vivre ensable ; je vous reqds Is^ vie dure et vous me la vendez insupportable; je ne vous aime pas et j'en suis bien punie, allez, car à mon tour j'aime quelqu'un qui pe m'aime paç... Votre beau cousin Enmianuel VQUS a bien vengé : car, après s'être fait aimer de xpoi, il m'a plantée là... J'ai été rejoindre mon mari, nous novis; e^Uïarquops tous deux pour la Californie, où U0U3 devons devenir millionnaires... Moi, ça m'est égal... ce qui me plaît, c'est de m'en aller bien loin... Je serai peut-être mangée par quelque gros' poisson ; mais ça ne me fera pas tant de mal que ça m'en a fait d'aimer. Âh ! quelle vilaine maladie, et comme on est bête ; on redit toujours la même chose ; c'est comme ça que vous faisiez avec moi... Un conseil avant de vous quitter : à l'âge que vous avez, passez- vous de fem^ies, car vous eu trouverez peut-être encore de pires que moi... Surtout» ne courez pas après moi,

car vous ne pourriez pas me rejoindre. Pan» deux jours je serai embarquée. Adi^u, pensez quelquefois à

« Votre amie pour la vie, » Hélène Rufin. »

Le duc lut et relut plusieurs fois cette lettre comme un homme hébété ; cette femme avait été le seul attaçbqQent ré§l dp sa vie ; avec elle seule U çiyait senti g^'il poi^vait ^ypiiT un cœur. Il avait oublié son lige, se^ ii^rimtés ; elle partie, il sentait bien qu'il n'était plus ri^. Il M <^ût ps^rdonné de le tromper^ il eût fermé les yeux sur s§s infidélités, il eût tout excusé pourvu qu'elle restât près de lui ; mais elle partait, elle le l^s^t là sans un mot de regret pour so^ abandon^ ssps ^n mot de reconnaissance pour les dons dont i) Favî^it comblée...

— L'iflfâme ! la coquine I Cria-t-il dans sa colère.. Nous croyons même qu'il dit pis encore, car il ju*

^t volontiers*.. Amai^da était auprès de lui ; elle s'était bien gardép de suivre sa maîtresse, car elle prévoTfait qu'avec un joueur la misère n'était pas Ipiq.

— Ah I dit-elle au duc, ce n'est pas ma faute, au moins : j'en ai assez dit à madame pour l^empêcher de faire un coup pareil ; mais ce monsieur Emma^^uel lui avait tourné la tête...

— Emmanuel I cria le duc.

Et, sans répoûdre-à Anianda, il s'en fut dans son cabinet. II avait trouvé le moyen de se venger, et voici la lettre qu'il écrivit à sa belle cou^e, la comtesse de Villarest :

« Madame la comtesse,

9 Ne soyez point étonnée si vous ne me voyez plus reparaître chez vous. Les indignes procédés et la noire ingratitude de votre fils m'obligent à rompre désormais toutes relations avec lui et avec vous. Malgré mes sentiments bien connus de libéralisme, j e continuais à vous voir afin de pouvoir peut-être un jour grâce à la confiance dont mes concitoyens m'hono rent, vous garantir de la fureur populaire ; je voulais initier votre fils à mes travaux et en faire un digne soutien de la France républicaine ; à présent je l'abandonne à ses passions honteuses, au torrent de ses vices. Il à privé ma vieillesse d'un soutien, il a séduit une jeune femme que je regardais comme mon en&ot et qui jusque là avait toujours paru attachée à ses devoirs ; elle quitte ^Europe poursuivie par ses remords. Je crains pour vous, madame la comtesse, que mon* sieur votre fils ne s'en tienne pas là. Quand on commence ainsi, on n'est pas près de fmir ; une corrup-

tion si précoce annonce un avenir funeste. Je ne laisserai pas ma fortune à celui <qui en ferait un indigne usage. Dites bien à M. Emmanuel de Villarest qu'à dater de ce jour je le déshérite, et qu'il se souvienne bien de ne réclamer jamais mes bienfaits et ma protection.

)) Agréez, avec mes regrets, l^expression de la haute considération avec laquelle je suis,

» Votre très-dévoué,

» OERGULE DE GRASSIGNT. »

A peine le duc avait-il chargé un domestique de porter cette lettre qu^un bruit de voix se fit entendre dans la rue, puis la musique militaire avec ses fanfares. On donnait au duc une sérénade en l'honneur de sa nomination. De plus, on vint l'inviter à prendre part à un banquet démocratique qui devait avoir îîeu en plein air. Malgré sa douleur et son mauvais estomac, il n'osa pas refuser ; on le porta en triomphe sur la grande place, non loin d'un arbre de la liberté aussi étiolé que lui. Il fallut que le malheiu*eux Hercule portât des toasts et mangeât du veau froid et de la salade. Il fit un remarquable discours sur la France et les Français, dans lequel il expliqua d'une façon très-catégorique comme quoi il avait été républicain sous tous

les gpuvernemeQts, Il eqt le noble courage de décor cber des traits amer^ contre les princes exilés, ^ 4e bien montrer toute Tipdépendance de son caractère.

Mr Montamont plaç^ enfin dans ce jour son discours sur le chauffage et obtint le plus grand succ^. Il y glissa quelques calei^bours, afin, disait-ilf de semer de fleurs le chemin an46 de la politique. Le duc pror mit aux habitants de L^^"" oue, dévoué à leurs intérêts, il obtiendrait pour eux toutes les fontaines, toutes les écoles, salles d'asile et hospices qui pourraient leur être agréable^. Tout le monde pleura en ma^)ge^t du yeaii, et |e duc centra cl^ez lui ;e^v^c l'estime de ses çQnqtpyeEis et ftpe jnçligestiQqi

Pendant ce temps, la comtesse de Villarest était au fiésesppir ; tous ses projets d'avewr étaient manques pour son fils ; elle se voyait ruinée elle et lui. Elle ipontr^ la Jettre du d^c à Eioinaquel, et sans )ui faire aucun reprochp lui dit :

— fi pr^nt, si tu refuses de m'écouter au sujet du mariage que j'ai à te proposer, tu condamnes ma vie entière à la douleur. ^

Emmanuel aimait tendrement sa mère.

— Parlez, lui dit-il, je vous écoute ; quel mariage me proposez-vous?

HOSETTE. 19t

— r Je te propose une alliance digne de toi, avec me jeune personne noble, jolie, spirituelle et archimillionnaire. Si tu refusais, (u serais insensé ; d'ailr leurs, puisque la persqnne que tu aimais est partie, tu n'as rien de jodieux à faire, ce me semble, que d^Qul^lier des amours qui sont Indignes de toi.

Emmanuel, qui vit que madame de Villarest mettait sur le compte de madame Rufin le demi-aveu cjtf il lui avait fait, se ganja bien de détromper sa mère, car il savait bien qu'à Tinstaql même Rosette serait reur voyée. Madame de ViHarest, le croyant bien disposé, alla tirer de son secrétaire u^^e lettre, qu'elle doqna à lire ^ Epam^imiel, et dont voici le çpotenii :

<( Ma chère comtesse, la mort de mon oncle me laissant désormais entière liberté, je vais m'établir en France, et, comme vous me l'avez offert plus d'une fois si obligeamment, m^staller près de vous. Ma pauvre mère m'a parlé si souvent de vous, et votre correspondance avec moi a toujours été si exacte et si aimable, qu'il me semble que je vous coupais depuis longtemps. Il en est de même de votre fils, de çe| Enamaniiel dont ma mère me disait si souvent q^'elle voudrait que je devinsse la femme. S'il est tel qi(@ vous le dites, et je n'en doute pas, il me sera sans nii|

doute sympathique ; mais lui plairai-je moi, moi qui ne ressemble en rien à vos élégantes Parisiennes, moi élevée en Amérique au fond des bois, passant ma vie avec les nègres ; moi qui sais monter un cheval sans selle, mais qui ne sais point faire la révérence ; moi qui pense tout ce que je dis, et qui dis tout ce que je pense; moi qui suis noble et aristocrate par ma mère, mais plébéienne, indépendante et républicaine par mon père ; moi à qui un vieil oncle savant a appris le latin et le grec, mais qui parle le français avec un accent; moi qui étouffe dans les salons et qui ai tellement horreur de la toilette que, pour y passer moins de temps, j'ai coupé mes cheveux en petit garçon?.. Âh ! je crains bien pour vous, ma chère comtesse, que votre ûls ne dédaigne la petite Américaine... Je dis pour vous, parce que je comprends que vous désiriez cette union de votre fils avec la fille de votre intime et ancienne amie, comme moi je désire accomplir ce vœu de ma m^re. Enfin, dans six semaines, au plus tard, je serai près de vous. Je n*emmène avec moi que ma nourrice, la bonne Ritta. Que son visage noir ne vous épouvante pas, c'est la meilleure créature de la terre, et elle n'a pas peu contribué à me gâter. A bientôt donc, chère comtesse. Ne serait-il pas temps de parler un peu de moi à votre fils , tout en lui ca-

diant, bien entendu, nos projets contre sa liberté? » Je vous embrasse de tout mon cœur et suis avec respect.

» Votre enfant,

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