‹ La SaphoChapitre 30 sur 30 · Â MADAME ARNOUD PLESSY · texte numérisé non relu

 MADAME ARNOUD PLESSY

Accepte cette dédicace, chère amie, comme une preuve de plus de notre amitié qui date de l'enfance et nous conduira y s* il plaît à Dieuyjusqu^à la vieillesse. Il est d^ habitude de dédier ses ouvrages à ceux qu'on appelle les puissants de la terre^ ceux que nous aimons et qui nous aiment d'une amitié fidèle, ce sont là aussi de grandes puissances devant lesquelles il est doux de s'incliner.

Caroline Berton.

Au mois de décembre de l'année 1858, nous étions dix à douze personnes réunies autour d'une table servie à la russe, ce qui, selon le dire d'un de mes amis, est une grande faute, et selon nous, un charma\it usage qui vous garantit de Fodeur des viandes et ne place devant vous que des fleurs, des fruits ou des bon* bons. Nous laissons à des juges plus compétents que nous le soin de décider cette grave et importante question.

Nous étions donc dix à douze dans une jolie salle à manger tendue avec une étoffe à fond vert, et meublée de chaises et de buffets en laque. Sur un panneau, il y avait un beau portrait de Georges Sand, fait au crayon, et quelques mots de Fillustre auteur de tant de chefs-d'œuvre ; non loin dei là, un dessin de son gis Maurice, représentant un sujet fantastique tiré des légendes duBerry ; puis un portrait du bon Cicéri, ami

intime de la mattresse de la maison ; puis enfin un autre portrait de Hosgipi, qu} yenait récemment de quitter sa patrie pour s'installer dans la nôtre, et* qui, donnant entrée dans ses salons à toutes les notabilités littéraires et artistiques , n'avait pas manqué d'y recevoir notre hôtesse de ce jour-là^ madame S..., charmante actrice que vous avez applaudie hier et que vous applaudirez demain. Nous nous réunissions ainsi chez elle presque tous les lundis; chacun des élus de ce petit cénacle était prié de regarder soigneusement l'affiche ! les jours où elle jouait, elle dînait seule et à trois hedres, comme font presque tous les acteurs, tous les chanteurs qui connaissent par expérience l'influence de la digestion sur la voix.

Elle faisait les honneurs de sa maison avec une grâce charmante, et seiïiblait heureuse de feire jouir ses amis de ce bien-être sans luxe, de cet élégant confortable acquis si dignement par elle à force de talent et de travail.

Chez piadame S. on causait: chose rare, dit-oQj plaisir éminemment français, nous aUioos dire pa*risien.

On causait donc sans trop médire ; le docteur Sai... étaât^e tous le plus animé ce jour-là ; tout T9r dieux d'avoir sauvé de la mort uae jeune ^% jolio

LB; RIVAi DU MARI. S5t

femme, il appréciait les mets, dégustait les vins tout en contant Tanecdote du jour,

Qa parlait de mariage et d'amour, sujet éternellement vieux, éternellement jeune, comme dit Alfred de Musset dans la Porte ouverte^

Un des convives , jeune peintre revenu récemment d'Italie, prétendait qu'il y avait, en se mariant, de la fatuité à craindre qu'on serait toujours aimé-

— Que de rivaux a le pauvre mari 1 disait-il , le monde, la toilette, la coquetterie, le jeu, etc., etc..

^ Eh bien I dit le docteur, j'ai un de mes clients, un de mes amis qui a eu le plus étrange rival, un rival que vous oubliez et qui n'est quelquefois pas 1q moinsi dangereux.

Et chacun de chercher quel était ce r val, et de dotiner m langue aux chiens,

—C'est toute une histoire, dit le docteur ; voulezvous que je vous la raconte ? je suis en veine aujourd'hui.

— Cela se trouve d'autant mieux, dit madame S, que mon accordeur n'est pas venu, mon piano est faux et nous ne pouvons faire de musique. Ainsi, cher docteur^ vous aurez tout le temps nécessaire pour improviser votre feuilleton.

On passa dans le salon, et après avoir pria le café

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on écouta le docteur, dont je transcris ici le récit aussi fidèlement que* possible.

— La comtesse Olivia est une des plus charmantes femmes que j'aie connues. Créole par sa mère, bretonne par son père , elle est à la fois indolente et vive, irrésolue dans les petites choses, pleine de décision dans les grandes. Blonde avec des yeux noirs, grande et mince, d'une élégance innée, elle joint à tout cela une belle âme, un esprit fin, une voix et une méthode qui eussent fait d'elle à coup sûr une Malibran ou une Pasta si le ciel, trop rigoureux à son égard, ne Veut pourvue dès son berceau d'une centaine de mille livres de rentes...

On rit à ces paroles du docteur, qui reprit :... Oui vraiment, je ne raille pas, cela est fatal, et ce fut je crois le seul malheur réel de sa vie. 11 est des êtres doués de telle sorte qu^il leur faut un grand cercle d'activité ; si vous ne donnez à leyr imagination aucune pâture, ils se dévorent eux-mêmes. II faut k ces gens-là non-seulement les émotions de l'art, mais encore la nécessité de gagner leur vie... Il y a telles de mes malades qu'on ne pourra jamais guérir qu'en les ruinant ; quant à moi, je sais de quelles folies j'ai été préservé dans ma jeunesse par la nécessité de gagner mon pain.

La jeune comtesse Olivia n'avait pas connu sa mère morte en lui donnant le jour ; son père, qui s'était marié par amour à l'une des plus belles et des plus nobles filles du faubourg Saint-Germain, reporta sur cette enfant toute la tendresse de son cœur. Le comte Jean (je cache ici volontairement le nom de famille), le comte Jean était , quoique noble , un musicien et un compositeur de premier ordre. La noblesse, on Foublie trop souvent à dessein peut-être, fournit en temps de paix d'autres illustrations que celles de l'épée : les Buifons, les Fontenelle étaient de bonne et ancienne noblesse ; il sulBBit de nommer La Rochefoucauld pour assigner encore à cette caste une grande place dans la littérature ; j^en connais plus d'un qui, comme le comte Jean, possèdent un talent d'artiste, et que leur nom et leur fortune condamnent au titre d'amateur, mot prononcé avec ironie par les médiocrités artistiques. Meyerbeer n^était que riche, et pourtant il a rencontré de grandes difficultés aux débuts de sa carrière'; noble, fût-il parvenu malgré son immense génie? Quoi qu'il en soit, le comte Jean eût peut-être pris dans la musique une place à côté de Rossini, tant sa verve était facile, ses mélodies claires et joyeuses. J'ai entendu dire à certains chanteurs que la musique donnait de la voix ; il était dans les saines et bonnes tra-*

ditions de la musique ilalienne avant que rintroduction des opéras de Verdi permît d^ crier tout autant qu'au théâtre de la rue Lepelletîer. Ce culte d'un art qu'il idolâtrait, la gérance de ses biens que malgré sa vocation artistique il menait à merveille, le soin exclusif et pour ainsi dire maternel de l^éducation de sa fille, tout cela remplit exclusivement la vie du comte Jean. Il ne se remaria pas, on ne lui connut jamais de maîtresse, il fut soutenu dans cette vie chaste et austère par le souvenir de sa femme et par une dévotion sincère sans affectation et sans minutie, mais toute chrétienne, non à la façon de Bossuet, mais à celle de saint François de Sales et de Fénelon ; je Tai raillé souvent, moi sceptique, ce qu'il supportait avec une douceur parfeite, tout en relevant ce qu'il appelait mes erreurs. Nous étions à peu près du môme âge, et cependant il m'inspirait un respect involontaire. La petite comtesse Olivia dût comme tous les eufents subir certaines crises, je crois voir encore ce jeune père passant les nuits auprès de sa ûUe, préparant lui-même les potions, la faisant boire goutte à goutte, employant toutes les ressources de son channaot es^ prit à bien raconter le petit Poucet ou V Oiseau bieu^ toujours prêt à recommencer aussitôt qu'elle disait avec ce aalf égoisme de Fenfant : -* Encore, papa I encore 1

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-i- Monsieur le comte, lui dis-je un jour ou la convalescence de Tenfant était plutôt due aux soins du père qu'à mes prescriptions de médecin, monsieur le comte, vous avez le génie maternel.

Il me serra la main sans me répondre^ et pendant qu'Olivia dormait il m'emmena dans çion cabinet; puis, me basant signe de m'asseoir, il se plaça devant un orgue et joua pendant près d'une demi-heure sans paraître s'occuper de moi, qui, en vérité, ne trouvais pas le temps long. Je ne sais ce qu'il joua : je ne suis pas de ceux qui, dans la musique, croient voir le vert des arbres, le bleu du cieU croient entendre la'plainte d'un amant outragé ou la réponse de sa maîtresse, avec toutes les nuances du marivaudage ; mais je me souviens bien que le chant que j'entendis alors sortir d'un des plus magnifiques instruments possibles, semblait être une action de grâces. En écoutant cela, on se sentait calme et heureux ; des accords puissants et savamment modulés produisaient l'illusion de plusieurs voix humaines chantant avec un ensemble parfait : c'était beau ; et quand il acheva, malgré tous mes efforts pour me contenir, je sentais des larmes rebelles couler sur mes joues.

Le comte Jean se leva, s'approcha de moi et me dà : — A présent, je puis répondre à ce que vous m^avez

dît tout à l^eure. Vous avez, par un seul mot et sans le vouloir, touché à la plus profonde blessure de mon âme. J'ai l'âme maternelle, dites-vous * hélas ! non, je suis homme, et je ne puis avoir sans doute cette intuition de la souffrance, cette prescience de tout ce qui est nécessaire au développement physique et moral d'une enfant, de même que ma voix n'est pas assez douce pour lui chanter des berceuses, ma main (et il étendit une belle main d'homme blanche et soignée, mais forte et nerveuse), ma main, qui saurait tenir vaillamment l'épée, ne saurait manier une aiguille ; de même il y aura, et c'est là ce que je redoute le plus, dans l'âme de ma fille, certaines cordes si ténues que je ne pourrais peut-être faire vibrer sans les casser. Pourrais-je, en lui donnant la force, lui laisser la grâce?... Les femmes sont essentiellement éducatrices : qui peut remplacer une mère, et surtout une mère comme celle qu'elle a perdue?... Ahl croyez-le, docteur, c'est là une grande crainte,, une énorme tâche; elle augmenterait, si cela était possible, la douleur éternellement profonde qu'il a plu à Dieu de m'infliger. Je ne puis me résigner à cette impuissance ; au fond dé l'âme il m'arrive souvent de murmurer,.. Oui, je vais même malgré moi jusqu'à accuser celui qui ôta la mère à l'enfant... Alors, quand je souffre trop...,

voilà mon confident, dk-il en me désignant son orgue de la main, tandis qu'un sourire mélancolique se des* sinait sur son noble et beau visage : c'est à cet instrument que je raconte mes douleurs; à peine en ai-je tiré quelques accords que le calme revient dans mon âme; au lieu d'accuser le Ciel pour ce qu'il m'a ôté, je le remercie de ce qu'il m'a donné : c'est ce qui m^est arrivé encore aujourd'hui.

Je fus touché de cet épanchement : c'était un fait rare dans la vie du comte, habitué, comme la plupart de ceux qui ont réellement souffert, à cacher sa tristesse sous l'apparence d'une douce gaité.

— Eh bien ! monsieur le comte, lui répondis-jè, je suis convaincu, moi, que s'il se trouve plus tard quelques taches (et le soleil en a bien), quelques taches dans l'éducation de votre fille, elles ne viendront pas de ce que l'élément féminin aura manqué, mais bien au contraire de ce qu'il sera entré, pour parler en médecin, à trop fortes doses.

— Que voulez-vous dire? répliqua le comte étonné.

— Que souvent les mères, craignant de faire de leur fils un poltron, en font un duelliste ; tandis que les pères, craignant d'être trop rudes et de faire une virago, font une petite maîtresse. Ce qui m'effraie, c'est que vous allez habituer cette enfant à une ten-

dresse trop exclusive, Tentour^r de soins si minutieux, faire son lit dans un coton si doux, rendre ses pieds si délicats qu'elle ne pourra jamais marcher seule... Enfin, vous le dirai-je, un père comme vous rendra tous les maris impossibles... Mais, après tout, la petite comtesse Olivia ne se mariera peut-être pas.

— Dieu la préserve de la solitude 1 répondit le comte... qu'il lui épargne chaque épreuve qu'il m'impose, c'est ma prière de tous les jours.

Je perdis le comte de vue pendant quelques années. Sur le simple avis que je lui donnai que son enfant se développerait mieux à la campagne, il renonça sur-lechamp à l'habitude qu^il avait prise de passer à Paris quatre mois de l'aimée, et se priva de son plus grand plaisir, qui était d'entendre les symphonies du Conservatoire. Un de nos amis, qui hérita de sa loge, éprouva une joie féroce de son départ. Les vrais dilettanti le comprendront.

Je fus invité souvent par le comte Jean à venir le voir dans ses terres; mais, nous autres médecins, nous n'avons pas de vacances... Je nuirai, lui dis-je, que dans le cas où votre Olivia serait malade. — Alors, ne venez jamais, répondit-il vivement. Il me fallut écrire les prescriptions les plus dét^Uées sur le

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régime à suivre, indiquer des livres d*hygiène, acheter une pharmacie portative. Le comte se munît d'instruments de gymnastique, opéra une véritable razzia chez tous les marchands de joujoux, puis il partit avec sa petite fille, âgée alors de six ans, une gouvernante anglaise munie des meilleurs certificats et à laquelle il donnait la rançon d'un roi, puis cinq ou six serviteurs de la vieille roche et comme, en dépit de nos jfréquentes révolutions, il en existe encore dans certaines familles.

Neuf ans se passèrent pendant lesquels le comte Jean m'écrivait presque toutes les semaines. Au milieu du vilain tableau que Paris présente souvent, selon moi, à côté de ces vanités sans frein, de ces consciences élastiques, parmi tant de laideurs morales dont j'étais et suis parfois fatigué outre mesure, cette correspondance me remettait l'âme en vigueur comme un mets sain remet l'estomac. Le comte Jean me savait gré d'avoir compris tout son amour paternel. II savait que tous les détails qui concernaient sa chère idole ne me rebutaient point ; je lui enviais ce pur et constant amour, le plus beau de tous sans contredit; je lui enviais aussi les naïves et saintes croyances où il puisait sa force; jamais je n'entrevis dans ses lettres le moindre regret , la moindre ambition : soa

œuvre unique c'était Téducation de sa fille, la santé de sa fille, le bonheur de sa fille.

Quand elle eut quinze ans, il voulut lui faire connaître Paris, Tinitier peu à peu à la vie du monde ; de retour depuis deux jours seulement, il m'invita à dîner : — Nous serons seuls tous trois y m'avait-il écrit, et vous verrez mon chef-d'œuvre.

J'avais été déjà tant de fois témoin des illusions de la paternité et de la maternité, que je craignais vivement que le comte ne s'exagérât de beaucoup le mérite de la petite comtesse.

Je trouvai qu'il n^en avait pas assez dit : on croyait voir le sang circuler sous cette peau blanche, tant elle avait de finesse ; ces beaux cheveux blonds cendrés, coupés à l'enfant, frisaient naturellement et encadraient un front pur, intelligent, où les facultés poétiques et musicales dominaient; ses grands yeux noirs, fendus en amandes, avaient naturellement ce regard voilé que tant de femmes cherchent à se donner; la bouche, petite et rose, découvrait souvent dans son rire, encore enfantin, deux petits rangs de perles ; le nez, sans être tout à fait bourbonnien, avait dans sa ligne un peu recourbée quelque chose de royal; la main, plus rosée que blanche, était merveilleuse de petitesse. La phyaonomie, cette préciçuse ressource

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dos laides , ne manquait pag non plus à cette jolie créature : tantôt elle avait Tair d'un joli enfant mutin, tantôt d^un ange échappé du paradis.

Mon admiration n'échappa pas au comte : — Eh bien! me dit-il, vous avais-je trompé, docteur? — Je lui dis ce que je pensais, c'est que la beauté de la petite comtesse Olivia dépassait Téloge.

Elle a de plus, ajoutai-je, un don merveilleux et rare, une voix musicale jusque dans ses inflexions les plus ordinaires.

Ce qui était charmant à voir, c'était l'entente parfaite qui régnait entre le père et la fille, ils avaient tous deux l'un pour l'autre, et sans nulle affectation, des soins constants ; et comme il était fier d'elle, elle était fière de lui.

Le comte n'a pas vieilli, disais-je à Olivia ; ses yeux noirs me lancèrent des éclairs. — Vieilli lui, mon père, mais il sera toujours jeune. Vieilli I ah I le vilain mot! et je vis des larmes rouler au bord de ses paupières.

Après le dîner, le comte Jean pria sa fille de chanter. Elle se mit au piano aussitôt et chanta un chant religieux de Chérubini, quelle belle voix, quelle belle méthode I mais plus elle chantait et plus je m'assombrissais. Quand elle eut fini, elle tendit son front à

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son père, me fit une grgtcieuse révérence, et sortit, '^ Qu'avez-vous? cher docteur, me dit le comte Jean, n'êtes -vous pas ravi de cette musique et de cette voix?

— Teneaj, monsieur le comte, lui répondis-je, voire enfant m'a ému profondément; mais en vérité... elle chante trop bien, elle est trop belle, elle est trop sensible, elle a le défaut de n^en pas avoir.., je me demande en vérité si la plus mauvaise pension n'aurait pas mieux valu pour elle, que cette éducation raffinée oii on a fait trop large place selon moi à la sensibilité, à l'imagination ; ce qui est toujours funeste sinon à la santé, du moins au bonheur. Vous l'avez habituée à une affection sans limites, à des soins de tous les moments ; vous ne lui avez fait connaître de la vie que la piété, la tendresse, le culte des arts ; dans le concert que vous lui donnez depuis quinze ans aucune note fausse n^a blessé son oreille ; mais si l'enfant est devenue jeune fille, la jeune fille deviendra femme, vous ne pouvez pas faire descendre du cie| un ange pour l'épouser. Elle épousera un homme, et qui dit homme, surtout dans notre siècle, dit trivialité, égoïsme,

T- Un instant, un instant, dit le comte, ne me découragez pas ; J'espère bien trouver dans notre bonne

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vieille noblesse qqelqiie jeune gentilhomme digne d'elle ; et moi, s'il adore ma fille comme elle mérite d'être adorée, je serai son très-humble serviteur.

Je n'insistai point davantage, mais je gardai mop opinion,., le rôle du mari de la comtesse Olivia devait être terriblement difficile, selon moi.

Deux après j'étais à Saint-Thomas d'Aquin, et j'assistais au mariage de la jeune comtesse Olivia avec le Qomte de Malepoix, Quand ils traversèrent l'église pour se rendre au grand autel, on entendit des murmures d'admiration : Qn^il est beau, qu'elle est belle 1 murmurait-on.

Toutes les convenances se trouvaient réunieg; dans ce mariage : le comte Max de Malepoix était, comme sa femme, de vieille noblesse bretonne; son père est un xles derniers preux qui aient accompagné Ja courageuse ducbesse de Berry dans son voyage en Vendée ; plus tard, il ferma les yeu5^ du roi Charles X, Je ne suis pas suspect de légitimisme, vous le savez, mais j'aime ces vieilles fidélités. Le comte Max a passé de longues années à Graetz près du duc de Cordeaux : il était dans Tintimité du jeune empereur d'Autriche. Le5 grandeurs lui sont familières, et il n'est au-dessous de rien. A l'époque où je le connus, il tf avait guère plus de vingt quatre ans; c'était, suivant la façon

dont on tournait le feuillet, tantôt une chronique et tantôt une encyclopédie. Il n'avait de la jeunesse d'aujourd'hui que l'habitude de fumer qu'il avait prise en Allemagne. Doué d'une mémoire merveilleuse, il n'oubliait jamais ce qu'il avait entendu une fois ; et pour peu qu'il en prît la peine, il le redisait avec le geste, l'inflexion, l'accent guttural des Espagnols, miaulant et siflDiant des Anglais, lourd et grave des Allemands, tout cela sans bouffonnerie et comme malgré lui ; cela faisait partie de sa façon de se souvenir. Intimement lié avec le fils d'un des plus illustres diplomates de la Restauration, il savait toutes les histoires du cabinet, toutes les intrigues de cours. Qui l'eût écouté en fermant les yeux n'eût jamais deviné son âge, il connaissait le nom du petit fleuve de l'Amérique comme le Parisien connaît Saint-Cloud ; la richesse des peuples, l'économie des nations étaient des questions qui l'avaient préoccupé dès l'enfance, et malgré son attachement à la branche aînée des Bourbons, son amour du progrès matériel l'avait fait quelquefois passer à Graetz pour révolutionnaire. Mais ce qui l'occupait avant toutes choses, c^était l'histoire naturelle ; lié avec la plupart des professeurs du jardin des Plantes, il avait reçu de M. de Mirbel, l'illustre et savant naturaliste, des leçons dont il avait grandement profité.

Jusqu'à ce qu'il eût rencontré la belle Olivia, la science avait été sa seule maîtresse, son unique passion.

Ils s'aimèrent tous deux dès le premier coup d'œil, ce qui se voit encore ailleurs que dans les romans ; mais alors, Tamour absorba complètement Fâme du comte de Malepoix, et la science fut oubliée. Les fortunes étaient égales, les noms se valaient : la vieille duchesse de Maubeuge alla en grande pompe et cérémonie demander au comte Jean la main de sa fille, elle revint au bout de deux heures rapportant un consentement ; le comte était évanoui.

A dater de ce jour-là, toutes les ressources de son esprit, toutes les forces de son àme, tous ses jours, toutes ses minutes furent consacrés à Olivia : de chimiste il devint poëte, Tamour lui fit rimer de beaux vers bon gré, mal gré, il chanta pour elle et avec elle, et chanta juste. Sans aucune étude préalable il devina et usa de toutes les infinies- et adorables lâchetés avec lesquelles Thomme qui aime s'absorbe dans la femme aimée. Ainsi, la jeune comtesse, qui avait Qu un père comme on en voit peu, eut un mari

conune on n'en voit pas. Pour toutes les femmes elle était impatientante de bonheur.

Sa beauté splendide s'épanouissait dans cette féli-

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cité cokistaxite : accompagnée de ton père 6t de son mari, elle parcourut toute i'Europe dans les premières années de son mariage^ admirée, enviée et aimée en dépit de tout, à cause de son angéiique bontés Son mari ne la quittait jamais; attaché à ses pas comme par une force irrésistible, il disait n'avoir pas vécu avant de Taimer : ils réalisaient et dépassaient m^e tous les deux cet idéal d'époux décrit par notre grand historien Michelet dans son beau livre de VAfmmtk Ilâ se promenaient ensemble, ils lisaient' ensemble, Max avait dès le premier jour et sans regret renoncé à ses études assidues jusqu'alors* Où donc le pauvre jeune comte eût-il pu trouver le temps de travailler? Olivia faisait trois toilettes par jour poUr soo marit et il eût été bien cruel de ne pas prendre le temps d'ad<^ mirer tant de soins pris pour lui. Olivia faisait presque toujours deux heures de musique, et d'une musique divine, toujours pour son mari ; et il eût Mu être bien insensible pour ne pas écouter attentive^ ment pendant les deux heures, après lesquelles il pas^ sait une heure entière à ses genoux à la r^^dercier. Je ne vous demande pas, chers auditeurs; si vous .av;es aimé^ mais pour moi j'avoue m'en être mêlé uo peu dans ma jeunesse, et c'est tout une affaire : j'ai eu une passion de trois mois pendant laquelle je suis éerUin

d'avoir empoisoimé plusieurs malades i s'en sont-ils bien trouvés ? c'est ce que je n'ai jamais su, maiô j'ai failli perdre ma clientelle. Fourier dans la descrip- 'tion de son monde imaginaire, tissu d'absurdité et de génie, assigne à certains êtres un unique emploi, celui d'amoureux; et il y a du bon là-dedans, c'est un état qui empêche certainement d'exercer les autres, c'est pourquoi on marie les jeunes gens^ afin que cela finisse; mais pour le comte Gustave, le mariag'e n'avait été au contraire que le commence-^ ment.

Gela dura ainsi pendant six années, durant lesquels les le comte et la comtesse de Maiepoix, tout bons chrétiens qu'ils étaient, se demandaient parfois qu'estce qu'on pouvait leur réserver au paradis. IL leur manquait un enl'ant, et cet en£mt leur manque toujours, ils fournissaient à eux deux une preuve de plus à cette assertion vraie ou fausse qui veut que les trop belles espèces ne se reproduisent pas, ce qui expliquerait à la longue la laideur toujours croissante de Tespècô humame. Pour moi, je ne leur souhaitais point d'en^ fants, je trouvais que la comtesse avait joué de bonheur ; ayant eu un miracle de père et un miracle de mari, je craignab pour conti'e-poids dans balance du bonheur quelqu'enfaht bossu ou idiot. •

â68 LE RIVAL BU MARI.

Le malheur devait prendre pour elle une autre forme, et vous ne devinerez jamais laquelle. Ce fut un caiUou tout petit, un joli petit caillou rose qui causa sa première douleur conjugale.

Ils étaient en Bretagne tous deux chez (le comte Jean (la comtesse Ta raconté à son père qui me l'a redit), ils allaient faire comme à Tordinaire leur promenade du matin par une belle matinée de mai, les feuilles vertes se montrant aux arbres, les oiseaux chantant, le grand parc déployant toutes ses coquetteries devant ses jeunes propriétaires, la nature tout entière semblant leur dire : Vous avez bien raison de vous aimer, vous êtes jeunes, vous êtes beaux et il n'y a que cela de bon. (Notez bien que je traduis à ma façon le langage de la nature.) — Les deux jeunes époux marchaient lentement en chantant rétemelle chanson d'amour, dont voici à peu près les couplets, je crois : — M'aimes-tu ? je t'aime, je t'aimerai toujours... Te rappelles-tu du jour où je t'ai vu pour la première fois... Que deviendrais-je si je te perdais... Je mourrais si tu en aimais une autre... Eh! comment veux-tu que j'en aime une autre? est-ce que cela est possible? etc., etc. Enfin toutes les charmantes balivernes de l'idiotisme amoureux... Ne croyez pas que j'en médise : hélas I bien heureux qui peut encore

les dire et les entendre I l'amour est selon moi la plus spirituelle de toutes les bêtises.

... Tout en causant ainsi , ils s'assirent devant un tertre de gazon, et taudis que Max de Malepoix roulait machinalement un petit caillou dans sa main, sa femme lui dit en se penchant vers lui et en tendant son beau front pour recevoir un baiser : Dis-moi que tu m'aimeras toujours... Gustave ne s'aperçut pas du mouvement, et tout en continuant à regarder le petit caillou il répondit machinalement. — Oui certainement... comme un homoie qui n'entend pas un mot de ce qu'on lui dit.

Olivia fut piquée, mais elle était trop flère pour en rien témoigner ; de retour au château, elle s'enferma pour pleurer, en disant : Je savais bien que c'était trop de bonheur et que cela ne pouvait pas durer. Gustave ne m'aime plus 1 mais qui donc aime-t-il ? Et elle se mit à repasser dans sa tête tous les noms, toutes les figures de jeunes feimmes qui pouvaient être pour elle des rivales.

Quant au cointe Gustave, par un enchaînement d'idées que les savants comprendront, ce petit caillou l'avait fait penser à la géologie, la géologie à l'histoire naturelle, et l'histoire naturelle à la chimie... rentré chez lui à propos de ce même caillou, il prit

S70 LE mVÀL BtJ MARI.

Ctfvier, pds il voulut couipdrer, et visita ses eollec* tions de minéraux. Le lendemain il fit venir des ouvriers afin de faire une salle d'étude d'une des pièces inoccupées du château : les ouvriers n'y entendaient pas g^and'cbose^ dans son impatience le comte mit la main à Tœuvre lui-même*. . à sept heures, au mo^ ment où on sonnait le dîner, la comtesse Olivia fot obligée de venir elle-même l'arracher à ses travaux, il n'eut que le temps de brosser ses cheveux, et de laver ses mains à la hâte. Ce n'était déjà plus la te^ nue du gentilhomme :.le comte Jean ne put s'empêcher d'être choqué de ce qui lui seml)la un manque d'égard pour sa ûile, mais il n'en témoigna rien. *

Le soir venu, le comte lean^ avec sa délicatesse ex* quise, comprit que sa ûlle voulait être seule avec son mari ; il prétexta quelque fetigue et se retira dans son appartement. Olivia n'insista pas pour le garder, son père avait bien deviné. Quand il fut parti, elle se r^ procha les angoisses qui la torturaient depuis le mft* tin ; elle se dit que l'amour de Max était inébranlable comme le sien, que peut-être il avait quelqu'inquiétude qu'il voulait lui cacher : Je vais dianter^ pensa* t^Ue, il est fou de musique, il n'y résistera pas, il mé dira tout et. boira mes larmes avec ses baisers. EU# se mit à son piano^ chef-d'œuvre d'Erard ehoisi en*

ire tous à TExposition universelle , un véritable in* strument enfin, qui tantôt chante et tantôt accompagne, un orchestre obéissant sous les doigts d'un musicien habile. Olivia avait pris tour à tour des leçons xle Chopin, de Litz et de Thalberg : douée d'un mécanisme parfait surmontant si bien la difficulté que tout semblait facile sous ses doigts , elle n'ignorait aucun des secrets de Tharmonie ; elle commença par préluder doucement par le premier prélude en m^, chef-d'œuvre de Sébastien Bach, que souvent lé jeune comte avait admiré avec elle ; puis elle joua ensuite l'adagio en ut mineur de Beethoven, ces quelques pages qui sont tout un poëme et que les plus insensibles ne peuvent entendre sans être émus. La mélancolie qu'elle ressentait pour la première fois depuis six ans lui prêta une expression nouvelle, les plaintes que ses lèvres n^oîjaient faire sortir résonnèrent sous sea doigts, et la langue divine du divin Beethoven ne fut jamais si bien parlée. Elle croyait déjà sentir sur son beau front le baiser de remerciment qu'en pareil cas le jeune comte y déposait toujours, mais elle se trompait. — Il me boude, pensa-t-elle, mais je saurai le vaincre : Chopin est son auteur favori, il ne résistera pas à l'exécution des mazourkas qu'il aime. Chopin lui-mêine, dans les dernières années de sa trop courte

vie, avait communiqué à Olivia le secret de ce rhythme brisé qui n'appartenait qu'à lui ; il lui avait enseigné à chanter avec les doigts ces mélodies étranges, d'une infinie délicatesse, d^une mélancolie pénétrante : jamais Olivia n'en avait mieux compris, mieux fait sentir le charme... Mais le comte ne disait rien... Ah ! dit-elle c'est ma voix qu'il veut, il faut que je chante ; Mozart, à mon secours ! et sans se retourner, les yeux pleins de larmes, elle chanta avec sa magnifique voix de contralto, la délicieuse romance du page aux genoux de la comtesse ; elle y mit toute son âme, tout son amour, et ne put s'empêcher en s'écoutant de s'admirer elle-même, tant sa voix était suave, pleine et vibrante : alors et pour le coup, sûre de son succès, elle se leva et courut à son mari recueillir un éloge, un sourire, un baiser. 0 Mozart, ô Beethoveen, ô Chopin, ô tendresse I le comté dormait.

A cet endroit du récit les femmes se récrièrent avec indignation, les hommes sourirent ; les unes semblaient trouver le crime irrémissible, les autres la faute légère. N'allez pas croire, au moins, reprit le docteur, que le comte n'aimât plus ni sa femme ni la la musique ; mais il avait fait beaucoup d'exercice dans la journée, par suite il avait eu beaucoup d'appétit , la digestion pesante avait amené le sommeil... Si la

comtesse avait lu le beau livre de Cabanis sur 17nfluence du physique sur k moral, elle aurait tout compris et elle eût dormi tranquille; mais on ne fait jamais lire aux femmes que des livres qui n'ont pas le sens commun. La comtesse fut impitoyable « elle regarda son mari comme le cadavre défîguré d^un beau mort ; elle fut d'autant plus indignée que son sommeil ne lui parut ni fiévreux ni agité du remords de toutes

les fautes commises dans la journée 11 dormait

calme, souriant, heureux, il avait probablement trouvé dans son sommeil la classification de son caillou.

Je n'entreprendrai pas de vous dépeindre jour par jour les mille causes qui détruisirent le bonheur de ces deux amants , du moins de l'un d'eux ; car le comte, lui, était parfaitement et doublement heureux, il aimait également et la science et sa femme , mais il pensait qu'il lui fallait arracher les trésors de Tune, tandis que l'autre lui avait tout donné.

Olivia fit des efforts héroïques pour dissimuler ses chagrins à son père, elle eut l'hypocrisie charmante de feindre aussi quelque goût pour la botanique et l'histoire naturelle. — Je suis bien heureuse, disaitelle quelquefois au comte Jean^ je suis vraiment bien lieureose de voir de tels goûts à mon mari, il porterai

274 LK RIVAL DU MÀltl.

haut le nom qu'il porte ; ses mémoires à l'Académie sont, à ce qu'il paraît, on ne peut phis remarquables ; on assure qu'il se fera une grande place dans la science.

Le comte lui répondait sur le môme ton ; il était enchanté, disait-il, de voir une telle passion à son gendre ; ils se jouaient à tous deux une comédie sublime dont aucun des deux n'était la dupe.

Lorsque la comtesse désirait, comme autrefois, se promener avec son mari, le comte ne lui refusait jamais de raccompagner ; mais à Theure conv^ue il n'était jamais prêt, il demandait une demi-heure, une heure pour finir un travail ; puis une fois remis à ce travail, il oubliait qu'il était attendu. Un soir quH devait la conduire au bal, elle était prête à onze heures et l'attendit jusqu'à deux heures du matin.

Elle raconta l'histoire de cette 'nuit-là à ma nièce, qui était son amie : « En me regardant dans la glace » pour achever ma toilette, dit-elle, je m'étais trouvée » véritablement bien, j'étais contente de moi, il y i> avait près d'un an que je n'avais été dans le monde j) avec mon mari, et je jouissais d'avance du succès » que j'espérais, et qui, selon moi, pouvait peut-être » de sortir de cette cruelle apathie dont je souffrais )^ tant, J'avais une robe bleue, sa couleur favorite ; et

» cette robe, toute { ecouverte de dentelles, formait » autour de moi un nuage léger ; mes yeux animés n par une sorte de fièvre intérieure n'avaient jamais » été si brillants, ma couronne était un véritable *» chef-d'œuvre de Nattier, et les longues herbes qui » s'en échappaient et se mêlaient à mes cheveux » Wonds me seyaient à ravir : j'avais à peine vîngt- » cinq ans, je me regardai cependant avec une grande » attention , j'avais peur de me trouver changée » n vieillie, je voulais attribuer à quelque cause le re* » froidissement de mon mari... Q me fallut convenir i> avec moi-même que j'étais toujours belle, et cpi'il » avait décidément tort. Pendant que j'iâtais plongée » dans ces réflexions, Julie, ma femme de chambre» » entra avec mes bijoux; pendant qu'elle m'attachait n mon collier, mes bracelets... elle me dit : Monsieur » le comte îaii attendre madame la comtesse aujour" » d'hui , mais je sais qu'il lui prépare une jolie sur- » prise... Je tressaillis de joie, car il y avait près d'un » an qu'il ne m'avait rien donné, et tout IVgent qu'il )) dépensait pour moi autrefois en fleurs et en bijoux, » s'en allait à présent en minéraux, en oiseaux em- • paillés, en instruments de physique. Julie me servait » depuis mon mariage, c'était une exceHente fille qui » aviât été témoin de mon bonheur, et à qui je n'avais

» pu cacher mes larmes; j^écoutai donc avidement ce » qu'elle avait à me dire.

» Je sais de bomie part, ajouta-t-elle d'un air » joyeux, que M. le comte doit donner à madame la » comtesse des saphirs.

)) Gomment savez-vous cela?

» Honoré, le valet de chambre de monsieur, m'a *> dit qu'il avait été chez le bijoutier de M. le comte, » qu'il Tavait amené, et que lorsqu'il était entré hier » matin pour arranger le feu de M. le comte, il l'avait » entendu dire au bijoutier : Oui, vos saphirs sont su- i » perbes, puis, qu'il avait refermé une boîte qui les » contenait sans doute et Favait resserrée dans un » tiroir de son bureau. Alors, en voyant madame la » comtesse un peu triste ce soir, je n'ai pas pu m'em- » pêcher de lui annoncer cette bonne nouvelle. Ma- » dame n'a pas besoin de bijoux, certainement ; mais, \ n de la part de monsieur, je sais que cela lui fait tou- » jours plaisir. Effectivement, j'éprouvai une joie d'en- » fant à l'idée de cette attention du comte... 11 m'en » avait privée si cruellement! Est-ce que Dieu va me » rendre mon bonheur ? me disais-je, est-ce qu'iV va » m*aimer encore comme autrefois? et j'arrangeais » les plis de ma robe, les fleurs de ma coiffure, et je » remerciais Dieu d'être jolie!... Cependant minuit

» sonna, et le comte ne venait pas ; mon père était » couché depuis longtemps; mais je savais qu'il avait » pour habitude de lire fort tard dans son lit, et je me » promettais bien de ne pas partir au bal avant de lui » avoir montré le cadeau que j^attendais... je sentais » bien quMl souffrait autant que moi, sinon plus, du r> changement de Gustave... J'allai donc surprendre » mon mari dans son cabinet... je marchai si douce- » ment qu'il ne m'entendit pas. Il était à son bureau, » en train d'écrire, et n'avait pas encore commencé » sa toilette... Arrivée auprès de lui, je lui frappai sur » l'épaule, il se retourna : Ah ! c'est vous, ma chère* » Olivia, me dit-il... je vous demande pardon de vous » faire attendre ainsi, mais je tfen ai plus que pour » un quart-d'heure... et sans donner un seul coup » d'oeil à cette toilette faite pour lui avec tant de soin, )) il se remit à écrire... Mon cœur se serra doulou- » reusement. J'aurais dû être faite et ne pouvais me » faire à ces façons d'être, si peu semblables à celles )) de nos premières années de mariage... Je m'assis » auprès du feu et j'attendis ainsi non un quart- » d'heure, mais une heure, pendant laquelle je me » pris à maudire non pour la première fois, mais avec » plus d'énergie que jamais, et lajscience et l'Acadé- » mie (il faisait dans ce moment un mémoire acadé-

» mique). Il me prenait des envies folles de briser les » instruments de physique et de brûler les livres, de » prendre sa plume et de la jeter bien loin, de me je- » ter à ses genoux, d'arroser ses mains de mes larmes, » de le 'supplier de m'aimer comme autrefois ou de » me tuer. Je sentais les artères de mon front battre » avec violence ; sans m^en apercevoir j'effeuillais » une à une les fleurs de mon bouquet de bal ; je re- » gardais ce grand cabinet, dont-un squelette d'Auzout » feisait le plus bel ornement, les hibous empaillés, » les serpents dans les bocaux, les livres poudreux, » les papiers épars, je ne sais quelle odeur de colle » nécessaire à ses travaux, tout m'était odieux... Je » pensais aux jardinières remplies de fleurs qui rem- » plissaient ma chambre, à ma tenture de mousseline, ï) à mes rideaux de dentelle, à cette odeur suave d'iris i> et de verveine qui y était toujours répandue, et je » m'indignai qu'il lui préférât son bizarre et sombre » cabinet d'études... Et ce squelette, pen^is-je en » regardant le squelette d'Auzout... il est préféré à I) moi... la patience m'échappait... je toussai à plu- » sieurs reprises... Vous êtes enrhumée? me dit enfin » le comte. Mon Dieu, non ; mais je vous attends... » Ah! pardon... pardon, ma chère^ je suis à vous; et 0 il quitta sa plume et se leva de son feuteuil ; maoË il

Lfi RlYÀli DU MARI» 379

1» n'était pas difficile de voir ^^il croyait faire un » grand sacrifice... Au moment où il allait sonner son » valet de chambre, je pensai aux byoux dont Julie » m'avait parlé. Je me dis que mon mari était devenu » si distrait, que si je ne lui rappelais pas le cadeau » qu'il voulait me faire, il oublierait peut-être de me » l'offirir. Mon ami, lui dis-je alors d'une voix trem- » blante d'émotion, n'avez-vous pas fait venir le bi- » joutier ces jours-civ Oui, me répondit-ih.. il m'a n vendu les plus beaux saphirs du monde... Mon cœur » battit avec violacé... Il continua... Je vais faire n tailler lànledans les lentilles dont j'ai besoin p6ur » nies opérations... Imaginez-vous... et il se mit à n m'expliquer la nature de cet instrument d^optique^ p et le parti qu'on en tirait pour l'histoire natur^e« » Je détournai la tête, pour qu'il ne vît pas les larmes » qui coulaient de mes yeux pendant son discours..» n Lorsqu'il eut uni, je me sentis hors d'état d'aller » au bal... Je fis croire au comte. qu'une migraine su» » bite venait de me prendre : il m'engagea à me coih » cher au plus vite. Je lui souhaitai le bonsoir, ses » lèvres effleurèrent machinalement mon front*. Il ti ne fit aucune remarque sur ma toilette». • il ne l'avait i> certainement vue non plus que moi.*. Je rentrai dans n ma chambre, ou Julie m'attendait, prèle à me mettra

» mon manteau et mes brodequins fourrés... Je lui p donnai Tordre de me déshabiller... je passai un pei- » gnoir à la hâte, puis je la renvoyai... La pauvre fille » me vit une figure si bouleversée qu'elle n'osa pas * » hasarder un mot. . . Quand je fiis seule dans cet ap- ^ » parlement qui avait été témoin de tant de bonheur, | » entourée de présents faits par lui ; lorsque je me D rappelai de tant de douces heures passées dans un ^ h enchantement mutuel, il me sembla que mon cœur » allait se briser... Là était la petite table en bois de , » rose sur laquelle, sans l'aide des domestiques, nous » déjeunions tous deux avec l'appétit et la gaîté de » deux écoliers en vacances; je voyais sur une éta- ' » gère la petite cafetière de vermeil dans laquelle je » lui préparais moi-même son café, deux petites tasses » du Japon qui ne servaient qu'à nous étaient à côté... p sur une étagère mes livres favoris étaient rangés ; , » chacun d'eux avaient été feuilletés par lui, lus en- » semble; les marges étaient remplies de ses notes D faites au crayon ; mon portrait fait par lui souriait )> au sien fait par moi... tout venait me rappeler que » j'avais joui d'un bonheur surhumain, et rendre mou » malheur plus grand : je me sentais veuve; je ne sais » quelle fierté bretonne me poussa à ne jamais pro- » férer une plainte : je ne voulais pas mendier sa ten-

D dresse, et en échange de mon ineffable amour, n'a- B vais que de la pitié; je regardai avec effroi devant » moi : que de longues années encore à être jeune!... * que deviendrais-je, après avoir connu tant de bon- » heur? comment ferais-je pour vivre au milieu de » l'existence glaciale qui s'offrait à moi? Les ressour- » ces de l'ambition sont fermées aux femmes, elles 4 n'ont que celles de Tamour I j'étais privée des joies » de la maternité; la nécessité de dissimuler mes dou- » leurs à mon père enlevait à nos relations le charme » que prête la confiance; tout bonheur me semblait » empoisonné... Quoique sincèrement pieuse, je senn tais que l'amour de Dieu, le soin des pauvres ne p pourrait m'envahir tout entière, et que cette vertu » qui se nomme la résignation devait m'être incon- » nue... je ne me sentais pas ange, mais femme... » Vivre sans rencontrer ce regard chaud et magné- » tique de l'amour ; m'habiller sans me dire : 11 me 9 trouvera belle ; chanter sans espérer qu'il m'écou- 9 tera ; être moins pour lui que ses instruments , i> ses livres; me préférer des idées, un travail; de- 9 meurer dans cette maison comme un meuble de » plus; voir jour par jour s'effeuiller mes années sans p espérance et sans joie, moi habituée par mon pau* B vre père à une tendresse exclusive ; être condamnée

» par mon mari à l'isolement du cœur! Je pouvais al- » 1er et venir; il me laissait une liberté absolue... Mais )>*que j'enviais le sort de celles que la jalousie de leurs B maris retenait à la maison ! que j'eusse préféré Tin- » jure à cette confiance apathique!... J'eusse mieux » aimé même, quoique mon cœur en eût été déchiré, » lui savoir une maîtresse : cette femme aurait pu » changer, se ^trir, Vennuyer, j'aurais pu la com- » battre en me faisant plus belle et plus charmante . » Mais non ; la maîtresse qu'il me préférait, c'était la » science. Il étudiait, avec l'œil profond du génie, » l'œuvre immense de Dieu ; il cherchait la pensée » du Créateur de toutes choses dans le grand livre de » la nature ; il voulait apporter une pierre à Fédiûce D scientiiique pour lequel tant d'ouvriers ont péi » Pendant que moi, au contraire, je me flétrirais , la » science resterait toujours pour lui éternellement jeu- » ne; chaque jour, en lui découvrant des secrets mer- » veilleux, elle lui en laisserait deviner d'autres, pour u la recherche desquels il continuerait à sacrifier ce » temps, ces soms qui étaient à moi. J'avais cru épou- » ser un amant sublime, et j'avais épousé un homme » de génie, chez lequel les idées devaient peu à peu » remplacer les sentiments. Je pris dans une de mes » annoires la rofoe de bal que Julie venait de resser*

» rer, et je la jetai au feu. Ce léger tissu brûla rapi- » dément... j'y jetai aussi ma couronne ; J'aurais voulu » m'y jeter moi-même... car, malgré les torts du » comte, je sentais toujours dans mon cœur le même B amour aussi ardent, aussi profond... Tout à coup » une horrible pensée me fit pâlir... Si cet amour al- 0 lait finir aussi dans mon Cœur... si j'allais cesser » de l'aimer... si plus tard, lassée de ces dédains, j^en » aimais un autre... J'eus peur, mais une peur hor- » rible, convaincue, comme je l'ai toujours été, que 9 le plus grand mal qu'on puisse souffrir est celui • qu'on fait. Une seule ressource s'oflWt à moi, et mon » parti fut pris à dater de ce jour. »

Voilà quel fut le récit de la comtesse, qui n'expliqua pas néanmoins à ma nièce quel fut ce parti... Devintelle ou non coupable, c'est ce que la suite de cette histoire vous dira, mais avouez que le comte risquait beaucoup. .

— Vous oubliez, dit madan^e A , que dès lé

commencement vous nous avez dit qu'il eut un rival.

— C'est la vérité, reprit le docteur Fai , et un

rival préféré.

Quelques mois après cette terrible nuit, une sœur du comte venant à mourir laissa une jeune fille dont il devint le tuteur, et pria sa femme de lui servir de

mère : la comtesse parut accepter cette tutelle avec joie. Lucile de Beaugrand sortait du couvent, . elle avait quihze ans à peine, c'était le vrai type de ces ingénuités de théâtre que Ton trouve parfois un peu exagérées, mais qui étaient dépassées par elle. Sa naïveté était inconcevable, et semblait d'autant plus étrange qu'elle s'alliait à beaucoup d'esprit et d'imagination ; tout ce qui lui avait été enseigné avait été pris par elle à la lettre ; ainsi on lui avait fait du mensonge un tableau si affreux, on le lui avait représenté comme un si gros péché, qu'un jour qu'une prétentieuse et laide dame eut le malheur de lui dire : — Chère petite, suis-je bien aujourd'hui. Elle répondit : — Non, madame ; ce qui lui fit une ennemie en un instant. Elle était fiancée depuis l'enfance à un de ses cousins, Auguste Damrémont, jeune conseiller qui l'adorait, mais dont les manières froides et compassées faisaient avec elle un parfait contraste.... heureusement pour lui que les convenances ne lui permettaient pas de demander à mademoiselle Lucile de Beaugrand: M^aimez-vous? car elle lui eût répondu sur-le-champ : Mon Dieu non.

Lucile de Beaugrand s'attacha beaucoup à la comtesse Olivia; la comtesse, quoique toute jeune, prenait d'elle un soin maternel, lui donnait elle-même des

leçons de musique, de dessin, lui indiquait des lectures ; aussi Lucile finit-elle par avoir pour sa tante une sorte de culte.

Deux ans s'étaient passés depuis la malheureuse histoire des saphirs , le comte poursuivait toujours ses travaux avec ardeur ; sa conscience lui disait bien que pour eux il négligeait sa femme , mais il ne voulait pas l'écouter ; il pensait, d'ailleurs, que les découvertes qui pourraient en résulter, en illustrant son nom, dédommageraient quelque peu Olivia. Il se disait chaque jour : Demain je lui consacrerai plus de temps, mais le lendemain venait et il continuait à rester absorbé dans ses travaux. La comtesse ne se plaignait pas, elle était toujours sereine, douce, tranquille ; elle remplissait avec grâce ses devoirs de maîtresse de maison ; sa toilette était toujours d'une élégance parfaite, et lorsqu'elle allait dans le monde avec son père, le comte Jean et Lucile, elle y obtenait toujours de grands succès. On la fêtait d'autant plus qu'on la

voyait sans son mari Est-ce une veuve? disaient

les étrangers... C'est tout comme, répondaient les

mieux informés, c'est la femme d'un savant Le

comte Jean souffrait de Fisolement de sa fille, mais il se félicitait de le lui voir prendre avec tant de raison et de courage. Les choses en étaient là, lorsque, con-

%9A LE myhh pu mari.

trairement à ses habitudes calmes, Auguste Daxnrémont entra un matin précipitamment dans le cabinet du comte Max... Il avait eu, la veille, un entretien avec mademoiselle Ludle de Beaugrand, qui lui avait avoué naïvement qu'elle ne l'épouserait jamais, parce

qu'elle en aimait un autre Je suis au désespoir^

dit-il au comte, je sens queje n'aimerai jamais qu'elle, depuis l'enfance notre mariage est convenu ; vous avez bien voulu, ainsi que madame la comtesse, me considérer comme le fiancé de mademoiselle de Beaugrand, qui donc a pu détruire tout cela et m'enlever tout le bonheur de ma vie ?

Le comte, en dehors de sa passion scientifique, était toujours qn charmant homme, rempli d'esprit et de cœur; il n'avait quelrente-deux ans alors, et il n'y avait pas si longtemps qu'il avait éprouvé lui-même de l'amour, pour qu'il n'en conservât aucun souvenir.

— ie ne puis comprendre ce que vous me dites,

répondit-il à M. Damrémont Lucile ne peut avoir

aucune inclination, la comtesse le saurait, d'ailleurs.

— Oh I répondit le jeune amoureux, piqué jusqu'au vif, madame la comtesse, lorsqu'elle va dans le monde avec mademoiselle Lucile , est tellement entourée d'hommages, qu'il lui est, je crois, difficile de sur^ veiller sa pupille.

LB RiVAL DU MARI. 287

— Et je vous dis, moi, reprit le comte, sur la figure

duquel passa un léger nuage je vous dis que cek

ne se peut pas. Il sonna son valet de chambre avec

violence Honoré, dit-il^ priez madame la comtesse

de vouloir bien passer dans mon cabinet Honoré

répondit que madame la comtesse était au Bois

— Et mademoiselle Lucile ? — Elle est à son piano.. .

— Priez-la de venir ici, dit le comte> qui, pour la première fois, depuis trois ans, remarqua avec déplaisir que sa femme se promenait seule. Et maintenant, dit-il en regardant Auguste Damrémont, revenez ce soir, mon cher Auguste, je suis sûr de vou^ donner de bonnes nouvelles, et qu'il y a dans tout ceci quelque malentendu.

Lucile accourut... — Que me voulez-vous, mon cher tuteur, dit-elle en riant, est-ce que je puis vous aider dans vos grands travaux ?

— Non, ma chère pupille, il n'est pas question de cela, c'est quelque chose de bien plus sérieux,

— Quoi I monsieur le comte, plus sérieux que vos

travaux 0 mon tuteur, ne me regardez pas de

cet àir fâché, vous me faites peur.

— Mon enfant, qu'avez-vous à Auguste Damrémont ? il vient de sortir d'ici désespéré.

— Je lui ai dit, mon cher tuteur, que je ne l'épouse*

rais jamaist puisque j'en aimais un autre :, c'est sa faute aussi, pourquoi m'a-t-il tant pressée de questions

— Vous en aimez un autre, Lucile, et cet autre, quel est-ii?

— Oh ! pour cela, je ne le dirai certainement pas. — - Môme à ma femme?

— 0 mon cher tuteur, s'écria Lucile d'un air effrayé, à elle encore moins qu'à toute autre.

— Et pourquoi cela ?

— Pourquoi... Ah I c'est ce que je ne puis certainement pas vous dire.

— Lucile, dit le comte , qui commençait à

éprouver une émotion étrange Lucile, rappelezvous que c'est à moi que votre grand'mère vous a confiée, et que vous devez tout me dire.

— 0 mon tuteur I mon cher tuteur, dit Lucile en cachant dans ses petites mains son joli visage rouge de honte ^ tandis que des larmes filtraient entre ses doigts... Mon cher tuteur, je n'oserai jamais.

— C'est donc bien mal, dit le comte?

— Oh I oui, c'est bien mal !...

— Enfin, quel est celui que vous aimez, répondez, je vous Tordonne, Lucile, au nom de votre grand'mère.

— Eh bien ! mon cher tuteur , puisque vous le

voulez absolument^ je vous dirai que c'est que

o esi** •••

— ^ Achevez donc.

— Eh bien I que c'est... le même que ma tante.

A ces mots, le comte frappa si violemment sur son bureau, que tous ses papiers se dispersèrent ; mais il n'y fit pas la moindre attention.

— Lucile, dit-il, comprenez-vous bien ce que vous dites....?

— Pas trop, mon cher tuteur, dit Lucile tremblante, mais si vous vous fâchez comme cela, je ne comprendrai plus rien du tout.

— Je ne me fâche pas, je vous écoute tranquillement.... parlez... Et le comte s'enfonçait les ongles dans la peau, tout en s'efforçant de sourire.

Lucile, un peu rassurée^ selaissa aller à sa franchise habituelle.

— Voyez-vous, mon cher oncle, dit-elle , je vais vous dire tout à présent que vous êtes raisonnable... Je demandais souvent à ma tante ce que c'était que l'amour.... elle avait l'air de ne pas m'entendre, elle souriait tristement en levant les épaules comme ça (et Lucile imitait la comtesse), comme pour dire : Ce n'est pas grand'chose de bon. Un jour que je la ques-

990 LE RIYAL OU VABi.

lionnais encore, je me souviôndrai tous les jours de

00 jour-là elle me regarda avpc de grands yeux

tristes, comme vous dans ce moment, mon oncle, et, avec des larmes dans les yeux comme vous aussi, elle me dit, en m'embrassant sur le front :<-L'amour, chère petite, c'est le plus grand de tous les biens et le plus grand de tous les maux, et je te souhaite de ne le connaître jamais... Alors je vis bien qu'elle y mettait de Tentêtement, et qu^elle était décidée à ne me rien dire... Alors je résolus de tout savoir : je remarquai que te matm la comtesse ét^it toujours enfermée pendant plusieurs heures, et qu'elle ne lassait alors entr^ personne, pas même sa femme de chambre ; je re^ marquai aussi , qu'une fois par s^naine , quelque t^nps qu'il Ht, comme aujourd'hui, par exemple, elle sortait en voiture et m m^eIpm^nait jamais... Vous savez que sa chambre est tout auprès de la mienne ; un matin je m'avisai de regarder par le trou de la serrure, je la vis tout occupée à chercher dans un grand coffre, dont elle a toujours la clef pendue à son cou.... Bien sûr, me suis-je dit, c'est là qu'est le mystère, c'est là qu'est l'amour, ce plqs grand de tous les biens, ce plus grand de tous les maux que Je voucU*aîs tant connaître... Alors, mon cher tuteur... oh! c'est bien mal ce que j'ai fait, mais c'était plus fort

t£ RIY4L BU VÀK|.

que ipoi... Ud jour, pendant; que la comtes&e était encore allée faire sa promenade sans pioi, j^ai essayé toutes les clefs de mes boîtes, et j*en ai beaucoup, toutes vf\^ amies m^en donnent, parce qu'elles savent

que je les aime A force d^essayer j'^ ouvert le far

peux coffre.

— Et qu'avez-vous trouvé, Lucile ?

— Oh I mon oncle, dit l'enfant, ne iqae serrez p^s la main si fort ou vous me la briserez^ j'ai trouvé... Mais promettez-moi que vous ne gronderez pas ma tante.

— Je yous le promets, ,.

— J'ai trouvé des lettres qui lui étaient adressées, et des vers ou il parle si bien d'amour ; mais si bien.

* si biep...

— Qui? il...

— Dame, je ne sais pas son nom... je n'ai jamais pu lire la signature... mai^ que c'était beau !.. Alors aussitôt que ma tante est partie je fais comme elle, le matin, je lis et relis tout cela sans jamais m'en lasser, et je sens bien que je n^aimerai jamais que celui qui les a écrites...

— Comme elle achevait ces mots, on entendit rouler une voiture dans la cour, c'était celle de la comtesse.

202 LE kivàl du mari.

— Allez, dit le comte allez, mon enfant, rejoindre, votre tante et ne lui dites rien de notre entretien.

— OU ! pour cela vous pouvez en être bien sûr. . • Mais vous m'avez promis de ne pas la gronder] ?

Je vous le jure... dites-lui seulement que j'ai

des travaux pressés et que je suis obligé de diner dans mon cabinet...

— L'enfant partit légère comme un oiseau et sans voir le moins du monde conscience du mal qu'elle

avait fait.

Le comte resté seul se promena à grands pas dans son cabinet ; son valet de chambre, qui le croyait occupé à d'importantes recherches, apporta tout doucement et sans faire le moindre bruit le dîner de son * maître, mais le comte n'y toucha pas ; il continua à se promener, puis voyant qu'Honoré le regardait avec surprise, il le congédia violemment... Celui-ci trouva à son maître l'air si égaré qu'Honoré effrayé courut prévenir le comte Jean.

— Je ne sais ce que monsieur a, lui dit-il, mais j'ai bien peur que ses études continuelles ne lui aient enfm tourné la tête ; je n'ose rien dire à madame de peur de refrayer,et je crois que M. le comte fera bien d'aller là-haut pour éviter un malheur.

• Le comte monta chez son gendre... i) le trouva à moitié ét^du sur un canapé, pâle, Tœil ûxe, avec l'air d'un homme au désespoir...

— Mon-cherfils, qu'avez-vous, lui dit-il... vous estil arrivé quelque malheur?.. En épousant Olivia n'êtes-vous pas devenu mon enfant ?...

. ... Oui, dit le comte, oui, mon père, il m'est arrivé un malheur, mais le plus grand de tous : j'ai perdu l'amour de ma femme... Le comte Jean ût un mouvement. Max continua : Je l'ai perdu par ma faute, je le sais ; mais cela ne m'en est que plus douloureux. .. Monsieur, ne vous offensez pas de ce que je vais vous dire, la comtesse en aime un autre.

— Monsieur, dit le comte Jean, songez que vous " parlez de ma fille, de ma fille dont vous avez flétri la vie par votre indifférence, et qui, sans laisser entendre un reproche, une plainte, souffre en silence depuis bien des années sans en convenir même vis-à-vis de moi son père... pensez- vous que vous parlez de votre femme, de celle dont je vous ai confié le bonheur, que j'avais habituée à une tendresse sans bornes ot pour laquelle vous n'avez plus même les plus vulgaires attentions qu'un homme doit à celle qui porte son nom ?.. Il ne reste à ma pauvre enfant que son honneur sans tache, que sa vertu sainte et pure, et je

ne permets à personne, monsieur, pas même à vous, d'exprimer sur elle le plus léger doute. . .

— Monsieur, dit le comte Max... les sentiments sont involontaires... la comtesse est pure, je n'en saurais jamais douter, mais elle en aime un autre, je le sais...

— Ah ! malheureuse^ enifeint I s'écria le pauvre père, voilà ce que je craignais... mais elle en mourra, monsieur, mais jamais Œivia ne trouvera le bonheur hors du devoir... Le bonheur, elle vous l'avait rendu si facile , pourquoi l'avoir brisé , foulé aux pieds?.. Certes je comprends ce qu'un hcmune doit à sa patrie, à lui-même; je sais qu'aucun rang ne dispense du travail ; mais en faisant la part des idées doit-on retrancher celle des sentiments?.. Je vous le dis, monsieur le comte, s'écria le vieillard en frappant à son tour sur les papiers de Max ; de tous ces travaux faits sans elle il ne restera rien : vous aurez travaillé vainement, vos efforts auront été stériles... vous lui avez dérobé vos heures, vous lui avez enlevé votre tendresse, votre appui... vous avez froissé en elle tous les légitimes orgueils de l'épouse, vous avez réduit ce pauvre cœur blessé à chercher hors de la famille, hors du devoir un aliment à sa t^dresse... mais pour votre éternelle punition vos

LE R|VAIc 0U UÂ^h $95

efforts seront re^3 impuissants, vous n'aurez pas fait &ire un pas à cette science avec laquelle vous nous écrasez elle et moi... Le li^boureur qui sème compte guT lei^ rayons du soleil pour faire germer Tépi, et vous il vous feUait compter sur le sourire de la femme. Ah I si mon enfant eût été heureuse, Dieu vous eût fait grand ; je me fane moi ; vieillard incliné devant votre jeunesse, j^eusse dit aux autres : Regardez cet homme il a du cœur et di^ génie et je suis ûer de le nommer mon enfant ; je leur dirai maintei^ant : Laissez-le se débattre dans son orgueil inpuissant, car il n'arrivera à rien, car il a brisé le bonheur de ma fille, et Dieu est juste... Puis le comte Jean, en proie à une émotion violente, courut se renfermer dans son appartement

• A peine fut-il parti cpie Max fut saisi d'un désir ardent de revoir sa femme, de pleurer à ses pieds et de lui rendre la liberté en s'éloignant pour toujours. Il était plus de minuit : la comtesse Olivia était depuis deux heures retirée dans sa chambre ; pour y arriver il fallait passer par celle de Julie, qui faillit pousser des cris de surprise en voyant le comte à cette heure inusitée. Elle voulut prévenir sa maîtresse, le comte s'y opposa, il entr'ouvrit doucemient la porte. La comtesse était auprès du |eu^ enveloppée dans une longue

robe de cachemire bleu avec ses beaux cheveux blonds que Julie venait de tresser pour la nuit ; elle tenait à la main une petite Bible que son mari lui avait donnée dans les premiers jours de leur mariage ; sur une table à côté d^elle était un grand cof&e rempli de lettres... toute sa personne resplendissait d'une si angélique pureté, elle était si calme et si charmante dans sa chaste beauté, que le comte ne put que s'incliner aux pieds de sa femme et porter sa main à ses lèvres en murmurant le mot : Pardon I — Olivia regarda son mari, elle croyait rêver... Vous, dit-elle, vous Max... pardonnez mon étonnement, vous m'avez habituée à la solitude... Max interpréta ses mots dans le sens de la jalousie qui revint lui mordre le cœur...

— Olivia, lui dit-il J'ai mérité de perdre votre amour,

je le sais, je l'ai perdu et je vieas vous dire adieu... Soyez libre... Puis il raconta à Olivia l'entretien qu'il avait eu avec Lucile... Il avait quelqu'espoir secret de se voir démenti, quelle fut sa douleur lorsque sa femme lui répondit avec l'accent de la plus entière franchise... Oui, Max, je n'en disconviens pas, ce n'est plus vous que j'aime, vous avez un rival, un rival préféré, c'est avec lui que je passe les heures de solitude que vous me donnez si généreusement ; c'est lui qui me console de votre froideur, lui qui

m'aide à supporter la vie que vous me rendez si amère. Lorsque je suis triste et découragée par vos dédains, c'est lui qui me rend la confiance ; grâce à lui je supporte tout, je relis sans cesse ses lettres, je ne suis pas un jour sans les écrire : je ne vous dois que des larmes, je ne lui dois à lui que du bonheur ; aussi Taimerai-je éternellement.

Ah I madame, dit le comte d'une voix étouf-

fée... si je vous ai fait souffrir, vous me le rendez trop cruellement.

— Vous, dit la comtesse, eh ! que vous importe, pourvu que votre nom soit illustre dans la science... Mais non, je suis votre femme et votre orgueil souffre, voilà tout...

— Mon orgueil, dit le comte Max... mon orgueil? ah ! regardez-moi, Olivia, et dites-moisi ^orgueil peut faire couler de telles larmes... Voyez ma pâleur, mes mains tremblantes.. . Del'orgueil, Olivia... Non, croyezmoi, et pour mon éternel supplice c'est de l'amour... J'ai perdu par ma faute le trésor de mon bonheur... je ne vous reproche rien... puisse ma mort vous faire bientôt libre... mais alors, Olivia, rappelez-vous les heures heureuses, ne m'oubliez pas tout entier... puis rassemblant tout son courage il se dirigea vers la porte. Olivia le rappela. — Max, lui dit-elle , vous

ne me demandez pas le nom de ce rival préféré? — Ahl dit Max, cette raillerie... — Je ne raille pas, répondit-elle, Viens et regarde. Et ouvrant le coffre qui était devant elle, elle en tira le portrait de son mari, puis ses lettres et ses vers écrits dans les premières années de leur amour. — VoiS, lui dit-elle, ton rival depuis deux ans, c^est toi-même : ne pouvant plus t'aimer dans le présent, je t'ai aimé dans le passé ; je me suis entourée de tous les souvenirs de notre bonheur : chaque semaine j^allais me promener dans quelqu'endrbit où nous avions été ensemble, chaque jour j'écrivais mes pensées pour toi, je relisais tes lettres, puis je priais et j'attendais avec confiance ; je savais bien que Dieu te ramènerait à mes pieds, car je n'avais pas mérité de te perdre.

Je vous laisse à deviner quelle fut la joie de Max, qui, en vérité, ne méritait pas d^en être quitte à à bon marché. Quant à Lucile, lorsqu'elle sut que les belles lettres lues par elle venaient de son oncle, elle fut aussitôt guérie et Auguste Damrémont rentra en grâce.

Le comte Jean put voir encore le bonheur renaître chez sa ûUe bien-^imée, et... £t voilà mon* histoire finie, dit le docteur, vite on verre d'eau sacrée* ••

Et la moralité de cette histoire, dit madame K...

La moralité est toute simple, dit le docteur : c'est qu'il ne faut point commencer en ménage par tant d^amour et de soins, pour ne pas se créer à soi-même une dangereuse rivalité... Oui, souvent le plus dangereux rival du mari, c'est le mari lui-même.

Non, dit une dame, la vraie morale, c'est qu'il vaut mieux s'occuper de sa femme que de science.

Puis, coname, après avoir pris congé de la maîtresse de la maison, je descendais l'escalier, j^entendis M. *** qui disait au docteur :

Voyons, dites-moi entre nous le vrai dénoûment.., le comte a repris la géologie, n'est-ce pas ?

— Certainement, et il vient même de finir un bien beau travail.

Et la comtesse

— Ah ! la comtesse n'a que trente ans à peine, et elle va tous les jours à l'Opéra, au bal et aux Italiens.

— Elle ne relit donc plus les lettres de son mari, chi lo sal peut-être bien qu'à force de les lire elle les sait par cœur.

— Ah l dit M. ***, j'irai demain aux Italiens.

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