Q8ETTE
Emmanuel répondait alors qu'il était le premier à en ^oufMr; que, malgré son amour pour Rosette, jamais il n'aurait conçu Tidée de l'épouser, si l'imprudence qu'il avait conmiise et le scandale causé par sa faute n'avaient nécessité une réparation.
Léa intervenait quelquefois entrç le fils et la mère avec un sentiment parfait de convenance ; malgré sa jeunesse, elle avait pris sur la comtesse un grand ascendant; elle parvint à lui faire comprendre qu'il valait mieux céder de bonne grâce.
Au bout de quelques semaines, Emmanuel put enfin annoncer à Rosette et à son père que la coptesse ne s^opposait plus à son mariage ; la joie de Ro^tte était mêlée de tristesse, car elle pensait que son père lui faisait un grand sacrifice.
Le lendemain de ce jour, Léa vint chercher Rosette de la part de madame de Villarest.
— Père, ne m'accompagnez- vous pas? dit celle-ci. .
— C'est inutile, je gâterais tout ; vas-y toute seule... Puis, craignant d^avoir été trop brusque : Va, mon enfant, ajouta-t-il... sois heureuse, c'est tout ce que je désire.
Rosette s'en fut dans sa chambre avec Léa, et fut toute étonnée de trouver une toilette complète étalée sur son lit.
— Ou*est-ce que cela î dit-elle.
— Eh bien I reprit Léa gaîment, c'est une toilette que j'ai fait venir de Paris pour vous, en prévision de ce jour.
— Que vous êtes bonne ! dit Rosette ; mais vous savez bien, ajouta-t-elle en prenant sur le lit un simple et élégant chapeau de^ paille, vous savez bien que je
' ne porte pas de chapeau ?
— Enfant!... tie comprenez-vous pas que votre position va changer et que vous devez déjà changer votre costume?
— C'est vrai , et je vois que vous songez à tout pour moi, mais il me semble que je vais être bien empruntée, bien gênée, dans ces vêtements-là...
— Point du tout ! vous serez charmante... Allons I dépêchez- vous ; voulez-vous que je vous aide?
— Oh! mademoiselle...
— Eh bien ! eh bien I voilà encore une chose dont il faudra vous déshabituer; il faut m'appeler comme je vous appelle... Rosette... en attendant que je vous appelle la comtesse de Villarest.
— Ah ! taisez-vous, dit Rosette en lui mettant la main sur la bouche, ne m'appelez pas ainsi !
— Eh ! quoi donc ? êtes-vous aussi démocrate que votre père ? Les titres vous font-ils peur ?
Non. Si j'étais née comtesse, cela ne me ferait rien ; il me semble que je tâcherais d^ôtre assez bonne pour me faire pardonner mon titre ; mais ce titre, il
me semble que je le vole que je n'aurai jamais le
droit de le porter.
— Allons donc! vous savez ce que disent les Anglais : le pavillon couvre la marchandise, et ici, d'ailleurs, la marchandise est de bon aloi ; regardez plutôt, dit Léa en conduisant Rosette devant son petit miroir, voyez si vous n^avez pas Tair d'être née pour porter ces jolies étoffes, et si votre doux visage pâle n'est pas encadré à merveille dans ce petit chapeau et ce voile de dentelle?
Rosette ne put s^empêcher de sourire en se voyant si jolie, et en songeant qu'elle allait paraître ainsi aux yeux d'Emmanuel.
Allons I venez vite, dit Léa ; il y a un amoureux làbas, qui vous attend avec impatience.
Elles sortirent de la chambre de Rosette et traversèrent celle où Joseph Nicotet se tenait habituellement ; il était assis -sur son établi et travaillait d'un air soucieux ; César travaillait à côté de lui, se piquant les doigts, cassant les aiguilles, perdant les ciseaux et le fil, et posant les doublures de travers. En voyant sa sœur revêtue d'une si belle toilette, il s'écria :
— Regardez donc, papa, comme Rosette est belle comme ça, elle a Taîr d*ime princesse.
— Ah I tu as un chapeau, à présent, dit Nicotet?
— Si cela vous contrarie, mon père, je vais remettre mon bonnet.
— Non, non, il faut bien que tu t'habitues à en porter... Qui t*a donné tout cela? '
— Ceft moi, reprit Léa, et cela ne vaut pas la peine d'en parler... Allons! vite, partons.
— Quand reviendras-tu? dit Nicotet à sa flUe.
— Mais dans quelques heures... bientôt...
— Ah I je voulais vous dire, monsieur Nicotet, que madame de Villarest désirerait garder Rosette quelque^ jours au château.
Nicotet comprit' qu'on voulait l'éloigner, mais il avait si grande peur de perdre sa fille qu'il était résolu à tous les sacrifices. '
— Faites tout ce que vous voudrez, dit-il à Léa, vous entendez toutes ces choses que je n'entends pas ; pourvu que Rosette épouse Enunanuel, et qu'elle soit heureuse en l'épousant, je trouverai tout bien.
Rosette sentit tout ce qu'il y avait d'efforts dans une pareille réponse ; elle prit la main de son père et voulut l'embrasser.
Il la retira vivement.
ROSBTtE. 231
— A quoi penses-tu? dit-il, et il Tembrassa sur le Uroirt en lui disant : Va, ma fille, et tu reviendras me voir demain.
— Est-ce que je ne peux pas aller avec Rosette? dit César.
Rosette hésita.
— Non^ reste avec moi, dit le père Nicotet.
Les deux jeunes filles partirent; Nicotet descendit doucement quelques minutes après elles, et les suivit longtemps du regard. Quoiqu'il eût le cœur déchiré en voyant Rosette habillée en demoiselle, ilne pouvait s'empêcher d*admirer sa bonne grâce dans ses nouveaux habits ; il vit quelques fenêtres s'ouvrir et quelques voisines se mettre sur la porte pour la voit passer; il craignit d'être vu épiant sa fille, et se tenant à distance d'elle comme un laquais de sa madtresse : il retourna alors sur ses pas, et, au détour d^une rue, il prit une ruelle qui conduisait dans la campagne.
On était au mois d'octobre, les bois. qui environnent la ville de L... étalaient encore tout le luxe de leur feuillage nuancé, le soleil était encore chaud, le vent Irais. Quelques feuilles déjà détachées de leurs branches jonchaient les sentiers. On voyait de loin en loin quelques paysans occupés à travailler, et qui,
d'un signe de tête, saluaient Nicotet. Tout autour de lui était tranquille et gai. Nicotet continua toujours à marcher ; bientôt il perdit la vue des champs qui entouraient la ville^ et s'enfonça dans les bois; il entra
dans une allée couverte, où, dans les grandes chaleurs, le soleil ne pouvait pas pénétrer. C'était là que. pendant près de quinze ans, il était venu chaque dimanche se promener avec sa fille. Elle lui apparut aux différents âges, et pendant les transformations successives qui avaient changé Tenfant en jeune fille : tantôt balbutiant quelques mots à peine, marchant encore avec hésitation, et riant de ce rire sonore et fixais, particulier à la première enfance ; il revit cette tête d'ange, ces cheveux bouclés; il entendit encore les mots enfantins, et crut sentir les petits bras potelés et les petites mains aux jolies fosettes s'enlacer à son ^ cou et jouer avec ses cheveux. Puis c^était encore la^ même enfant, quoique changée, déjà grandelette, ave^ une physionomie de petite femme et une taille d< petite fille, portant avec une grâce innée les roi rapiécées par la mère Nicotet ; courant dans les al* lées, marchant sur le gazon avec des bas gris et.dc souliers à gros clous. Puis le jour de la première coi munion, à douze ans, avec une robe de jaconas bk d^mée par la sœur du curé. Enfin, jeune fille coi
mençant à travailler et se servant de son aiguille pour donner une forme élégante à ses vêtements, arrangeant ses cheveux avec goût, ne courant plus, ne riant plus aux éclats, mais souriant de ce sourire rêveur de la jeunesse ; puis mélancolique et comme transfigurée par un amour naissant ; lisant à haute voix, ou récitant d'une voix douce et sonore les morceaux de poésie qui Tavaient frappée dans ses lectures, cueillant les fleurs des bois, découvrant parfois quelques fraises et les servant à son père dans le creux de sa main blanche et mignonne; l'écoutant avec attention, s'appuyant sur son bras et devisant avec lui sur la beauté du ciel, sur la douceur de la saison ; chantant quelquefois une romance importée de Paris par quelque orgue de '^Barbarie, œuvre vulgaire peut-être d'un compositeur ignoré, mais qui, passant de la bouche de l'enfant à Foreille du père, devenait pour celui-ci une mélodie sublime. Nicotet faisait ainsi l'inventaire du bonheur perdu ; le souvenir impitoyable lui retraçait chaque chose avec vivacité.
— Et se disait-il, il y avait cependant, dans ce temps-là, des moments où j'osais me plaindre, des heures où j'étais mécontent, des soirées passées au cabarets. . J'avais ce trésor, et je n'en sentais pas tout
su ROSETTl^.
le prix... r^ quelquefois afOigé cette enfant par 4^9 paroles dures, je l'ai fait pleurer, et voilà que Dieu me la reprend, qu'il Téloigne de moi, qu'il la place dans une famille où, pour être heureuse, il faudra oublier jusqu'à mon pom.
Il arriva ainsi jusqu'à un tertre de gazon et de mousse au-dessous duquel coulait une petite source claire et transparente sur du sable fin. La U s'était reposé bien souvent avec Rosette, lisant son journal, tandis qu'elle lavait ses mains et sa figure, épluchait les feuilles accrochées dans ses cheveux et buvait de l'eau fraîche dans une tasse de bois. La trace de ses pas était partout pour lui; il entendait les mêmes bruits de feuillage, les mêmes chants d'oiseaux; le cri-cri cacjîé dans l'herbe continuait sa chanson ; les arbres
que le vent secouait doucement se balançaienit eu mesure en laissant tomber leurs feuilles rouges et jaunes. Rien n'était changé; piais l'enfant n'était plus là.
Nicotet sentit son cœur se fondre; quoique seul, il ne voulut point s'abandonner à la violence de ses im-
pressions, il se reprochait d'ailteijirs son égoïsme. Je ne devrais pas être malheureux, se disait-^, puisque dans ce moment sans doute Rosette est heureuse* U s'éloigna vivement et retourna chez lui, évitant
avec èoin toute rencontre. Le soir ëtait venii. César était couché.
Joseph entra dans la chambre de sa fille. Il vit sur le lit lé bonnet, le tablier de la jeune ouvrière, qui avaient été rejetés précipitamment.
-^ Oui, dit-ii , p'étaîent là les vêtements de ma fille, ils allaient avec les miens. C'était là la toilette de Rosette, maig Rosette n'est plus. Rosette sera comtesse, mais elle ne sera plus ma fille!
Quand Rosette arriva avec Léa à la porte du château, le cœur lui battit violemment.
— Je h'bseraî pas passer vêtue ainsi devdnt les domestiques qui ont été... mes camarades, dit Rosette.
— Vos caniaràdes, c'est possible, répondit Léa, métis non vos égaux. Si l'intelligence, l'éducation, l'élévation de l'esprit et de'l'âme constituent une dififérence, chèr^Rosetté, vous n'êtes l'égale que de tout ce qu'il y a de mieux.
Pendant ce temps, Emmanuel suppliait sa mère de recevoir Rosette avec affection.
— Vous devriez, Emmanuel, répondait celle-ci, vous contenter que je la reçoive et que je consente à son mariage avec vous; quant à vous, mon fils, j'espère que vous me pardonnerez de ne pouvoir voir sans aversion celle qui, par l^amour qu'elle vous inspire, vous fait plus de mal que la plus mortelle ennemie.
Surtout n'oubliez pas à quelle condition je cède en emmenant Rosette à Paris; si elle continue à profiter des excellents conseils de miss Stewart, on pourra peut-être, dans quelques années, faire oublier son origine et la bassesse de son extraction ; mais, pour cela, elle doit absolument renoncer à voir son père et son frère, et les considérer comme morts dès à présent.
— Ne craignez rien, ma mère; après le sacrifice
que je lui fais en l'épousant, Rosette ne peut et ne doit
rien me refuser.
Comme 41 achevait ces mots, on sonna à la grille : c'était Rosette.
— Voyez, ma mère, voyez! dit Emmanuel, comme elle est charmante sous ses nouveaux habits; m dirait-on pas une personne de notre monde?
Léa conduisit Rosette auprès de la comtesse.
— Embrassez-la bien vite, lui dit-elle, car la pauvre enfant tremble de frayeur et ne peut plus se soutenir.
La comtesse effleura de ses lèvres le front de Ro-
— Mon enfant, lui dit-elle, puissiez-vous être heureuse ! les mariages faits sous de semblables auspices donnent peu de bonheur !
— Madame , dit Rosette, si vous voyez, et je le conçois facilement, ce mariage avec répugnance, j'y
renonce de^ moi-même Léa et Emmanuel furent
frappés de l'accent digne et fier avec lequel Rosette s'empressait de prononcer ces paroles; il y avait alors en elle plus qu^me distinction que donne le monde, il y avait la noblesse qui vient de Tâme et se reflète sur la physionomie.
Madame de Villarest elle-même en fut frappée; elle avait aimé Rosette avant de savoir que celle-ci dût devenir un jour sa belle-fille. Elle vit le regard d'Emmanuet s'attacher sur elle avec une expression si suppliante, qu'elle prit une physionomie moins sévère.
— Mon enfant, lui dit-elle, il n'y a rien en votre personne qui me déplaise, et si vous acceptez les conditions qu'Emmanuel doit vpus présenter de m^
part, je voui^ verrai... sans tristesse entrer dans ma famille.
— Ces conditions, madame, quelles sônt-eDes? dit Rosette vivement.
— Emmanuel vous les dira; mon enfaiit; mais void la cloche du dîner... Emmanuel, vous pouvez ofEHr le bras à mademoiselle.
Rosette né répliqua pas ; elle posa iinfldement son bras sur celui d'Emmanuel qui lui disait :
Courage, iha chère bien-aimée, un jour viendra où ma mère vous aimera autant que je vous aime.
Après le repas, pendant lequel Rosette fut assez silendeuse, on alla dans le parc, et la comtesse s'éloignaht avec Léa, laissa les deux jeunes gens seuls.
Rosette attendait ce moment avec anxiété.
— Quelles sont ces conditions? dit-elle à Emmanuel.
— Rosette, avant de vous les dire, promettèz-moi que lorsque vous les saurez, vous réfléchirez, et que vous ne prendrez aucune résolution avant demain.
— Emmanuel, je ne puis rien promettre avant de savoir ce dont il s^agit. Qu'exige-t-on de moi?
' — Ma bien-aimée, dit Emmanuel en serrant les mains de la jeune fille avec passion^ vous voyez que, pour Tamour de vous, j^afflige ma ;mère et je mets de
ROSETTB. 239
côté toutes les idées avec lesquels on a bercé mon enfance. Eh bieii I
— Parlez Emmanuel, parlez, je vous en prie.
— Eh! bien; Rosette, n'ôtes-vous pas aussi prête à me sacrifier tout?
— Oui, je jure d'avoir pour votre mèrô une obéissance filiale, uiie soumission sans bornés. Que veutelle?
— Elle veut, et en cela elle a raison, que vous cessiez de voir votre père.
— Mon père... cesser de le voirl
— Je sais ce qu'il vous eu coûtera, dit Emmanuel. Je connais votre cœur... Mais soyez tranquille, nous aurons soin de lui... Nous veillerons sur lui... de loin... Vous comprenez que sa présence est impossible au
milieu de nos amis.
— Cesser de le voir ! murmurait Rosette..... Est-ce bien vous qui parlez; Emmanuel ? Comprenez- vous que je puisse dire à mon père-: Tu in'as élevée, tu m'as nourrie par ton travail ; maintenant ta présence itie gêne... Va-t'en I
— Vous n'aurez peut-être pas besoin de le lui dire, il le comprendra de lui-même.
— Le croyez-vous?
— Oui, Rosette, un père est heureux avant tout du
bonheur de son enfant, et je vous aimerai tant! Songez, Rosette, au sacrifice que ma mère fait en consentant à ce mariage.
— Oui, vous avez raison, dit Rosette ; je vous comprends, mais je ne puis vous donner de réponse décisive avant demain matin; oui, demain, dit-elle à Emmanuel, demain vous saurez à quoi je me décide. Pardonnez-moi, dit-elle à la comtesse, il faut que je retourne chez mon père ce soir. /
— Oui, reprit la comtesse, allez-y encore ce soir ; il est naturel que vous lui fassiez vos adieux. Un laquais va vous accompagner.
— Non, je vous en prie, je veux y aller seule. Au revoir, madame, au revoir, Emmanuel...,* à bientôt, chère Léa...
Léa ne tenta point de la retenir, tant l'accent de Rosette était décidé.
Rosette, lui dit Emmanuel en la quittant, cette nuit va me paraître bien longue; n'oubliez pas que je vous aime et que je n'aimerai jamais que vous.
— Soyez tranquille, dit Rosette, je n'oublierai rien. Rosette sortit, mais au lieu de prendre le chemin
qui menait chez son père, elle se dirigea du côté du presbytère. Il était neuf heures du soir, tout le monde dormait. Rosette sonna, elle entendit le chien aboyer,
puis la vieille servante vint ouvrir en mnrmurant.
— Jésus Marie, s*écrla-t-elle, c'est vous Rosette, et dans quel équipage! Que venez-vous chercher ici après le scandale que vous avez fait.;. Venir au presbytère avec de pareilles toilettes, il faut que vous ayez perdu l'esprit.
— M. le curé est-il ici?
— Hélas î non ; le digne homme est allé porter l'extrême-onction au père Claudet, qui se meurt d'une fluxion de poitrine.
— Eh bien ! je vais l'attendre, dit Rosette. Pendant ce temps la sœur du curé, que le bruit avait
éveillée, s'était rhabillée et descendait, un bougeoir à la main, escortée de son gros chat.
— C'est vous, Rosette, dit-elle avec douceur ; que voulez-vous, mon enfant? et elle congédia Marthe la servante.
Rosette raconta toute son histoire.
— A présent, ajouta-t-elle , je n'ai pas besoin de vous dire que je reste avec mon père ; mais on a fait courir sur moi de mauvais bruits ; je vous demanderai, mademoiselle, de paraître dimanche à l'église avec moi ; on sait que vous êtes une sainte, et, soutenue par vous, personne n'osera m'accuser.
— Vous prenez le bon parti, dit la vieille demoi-
seile, qm avait écouté Èosette avec attention : chère enfant, l'égalité n'existe que dans l'Evangile; sur terre, cela est encore une chimère. Èie toutes façons, on vous aurait fait sentir cruellement que vous n'étiez pas tioble...Cela sera dur, chère enfant, ajouta-t-elle en voyant les larmes rouler sur les joiies de Rosette.
Vous y penserez bien souvent toujours peut-être;
mais quand il est sans remords; le souvenir est si doux! Et la vieille demoiselle conta à son tour à sa jeune amie, d'une façon simple et touchante, conmient elle avait aimé, elle aussi, et comment, ne pouvant, faute dé fortune, épouser celui qu'elle aimait, elle avait consacré sa vie è Dieu, aux pauvres, à son frère
— Vous aurez (juelquefois de grandes tristesses, lui dit-elle ; aux époques du printemps surtout, quand tout clîânte autour de nous, et qu'on se trouve seule, le cœur se serre... Il vous viendra plus d'une larme dans les yeux, quand vous entendrez le cortège des jeunes inâriés passer en chantant le long des haïes... Quand vos belles Couleurs s'en iront, quand les rides marqueront votre frais visage, alors vous verrez plus d'un sourire moqueur, vous entendrez plus d'une raillerie; on vous appellera comme moi la vieille fille, on vous accusera ct'égoïsme ; peut-être même quelques ndicules viendront-Ils se glisser au liiilièu de vos
vertus ; jms laissez faire, laissez dire, il y a de bonnés heures où on sent qu'on est utile ; on est en paix avec soi-même, avec Dieu... On devient la mère des enfants qui n'en ont pas, la confidente des cœurs affligés Les vieilles filles, chère enfant, ajouta-t-elle
en sopriant doucement, sont souvent des êtres calomniés... Si elles ne connaissent pas les joies de l'épouse et de la mère , elles connaissent conime celles-ci le culte du foyer, le dévouement à un père, à un frère, à des amis. Dieu n'a pas permis, voyez-vous, qu'aucun être fût entièrement déshérité de bonheur personnel, pas même la vieille fille.
Rosette passa une partie de la nuit à écouter cette morale si sage et si douce ; puis, comme il était trop tard pour aller chez son père, elle céda aux instances de la sœur du curé et se coucha. Elle dormit peu, et de grand matin, après avoir reçu la bénédiction du vieux curé, quj dès cincj heures sarclait son jardin, Rosette, d'un pas ferme, d'un air triste mais cahue^ s'en fut chez son père.
Elle monta doucement Fescalier. La porte de l'appartement était restée entr'ouverte; elle vit Nicotet endormi près d'une table ; une lettre qu'il avait tentj^ d'écrire était placée dessus. EUe n'y lut que ces quelques ligues :
— Mon enfant, sois heureuse ; moi, je m*en vais, il le faut.
Elle baisa douceiflent la main de son père sans le réveiller, alla remettre son bonnet et son tablier, el s'installa à coudre en attendant son réveil.
D'abord, Nicotet cmt rêver ; mais quand elle lui eut tout dit, quand elle lui eut annoncé sa résolution calme et inébranlable, elle crut qu'il allait suffoquer de joie.
— Mais leur as-tu dit adieu? dit-il.
— J'en ai chargé M. le curé , — et mademoiselle Léa, je lui écrirai, elle m'approuvera, j'en suis sûre.
Emmanuel fut très-affigé en recevant la lettre de Rosette ; mais sa mère l'entraîna à Paris, où il se maria quelques années après,
Léa retourna en Amérique.
Joseph Nicotet acheva ses jours auprès de sa fille, qui l'entoura de soins tels qu'il renonça au cabaret.
Rosette partagea le soin des pauvres avec la sœur du curé. Après la mort de son père elle se fit sœur de charité.
Quinze ans après, étant ea voyage, la comtesse de Villarest, pendant une absence de son fils, fut soutenue et exhortée à ses derniers moments par une de ces créatures angéliques que le monde possède sans
tiOSSTTfi, 245
les connaUre et qui ne se révèlent qu'aux malades et aux affligés.
— Merci, ma sœur, lui dit-elle ; merci de vos soins et de vos consolations. Je vais mourir ; dites-moi votre nom, que je le répète à Dieu...
— Je m'appelle Rosette, répondit la sœur, je vous avais demandé une couronne de mariée, vous m'avez donné une couronne d'épines, mais je la porte si joyeusement que je vous bénis. Mourez en paix.
Et maintenant, cbers lecteurs, nous n'en savons pas davantage.