‹ La Savoie (volume 2)Chapitre 1 sur 54 · La Savoie · texte numérisé non relu

La Savoie

oiR une ville, ce n'est pas seulement cheminer au hasard, déchiffrer un nom effacé dans la pierre, s'attarder à l'ombre des ormeaux, écouter le bruit d'une fontaine emplissant le silence d'une petite place, entendre les cris familiers de la rue, le son des cloches, lever les yeux sur une fenêtre aux accolades géminées, admirer une sphynge, un rinceau taillé dans la masse d'un vanteau de porte, soulever un marteau forgé, entrer dans une cour pour regarder un péristyle, se distraire un instant des pigeons qui tissent entre les auvents l'écheveau de leurs vols, aller à chacune des maisons qui enferment dans leurs murs un souvenir illustre, jouir en dilettante de la quiétude des vieilles choses, les peupler de nos imaginations, souvent leur prêter avec indulgence un charme que le temps seul leur a donné, fureter dans le passé avec la curiosité sensuelle d'un peintre ou la passion d'un brocanteur, respirer avec délectation l'odeur de la mort, mais considérer cette ville comme un être vivant, dans son organisme compHqué de rues et de remparts.

Pour me retrouver dans ce dédale, je n'ai pas besoin, comme le Diable boiteux, de soulever les toits des demeures. Il n'est que de solliciter un de ces vieux plans, qui sont en quelque manière un portrait. On dirait que, pour le tracer, le graveur soit monté au sommet du clocher ou de la plus haute tour et que, voyant se dérouler à ses pieds ce qui le dominait tout à l'heure, il l'ait considéré de haut et de loin, un peu à la manière des hirondelles qui sillonnent l'air dans tous les sens et, pour tout dire en un joli mot, à vol d'oiseau. L'âme de la cité, qui se dérobait sous mille formes diverses, se couvrait d'oripeaux, se cachait sous des vêtements d'emprunt, sous la lèpre des bâtisses, sous l'incohérence des transformations apportées par les hommes, cette âme fugitive que cherchent en vain les gens pressés, se révèle pleinement dans le papier que le temps a jauni, fixée par le burin en traits vigoureux. Il me semble que le syndic, en robe noire.

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