‹ La Savoie (volume 2)Chapitre 14 sur 54 · LA CHAPELLE DE SALES · texte numérisé non relu

LA CHAPELLE DE SALES

s'en va disparaître sous une rue qui suit exactement le contour d'un ancien rempart. Le Thiou, bleu de tout le ciel qui s'y noie, entoure le Palais de l'Ile à « forme de galère », longe en sinuosités souples de vieilles façades. Il se couvre parfois de duvets blancs, car les laveuses sont accroupies sur les bords, et son étendue molle, striée de serpentins, de vrilles colorées, est comme emplie d'écaillés nacrées. Le courant détache des murs patines de crasse de longues chevelures de Vénus et les enchevêtre à des pelures de fruits. Accoudé au parapet, j'aperçois de vieilles maisons dont les pignons se mirent et se rejoignent dans l'eau ; plus loin, des linges sèchent à une corde ; dans une loggia pend la cage d'osier où se plaint une tourterelle, une glycine festonne un balcon, un laurierrose étend son feuillage méridional prés d'un banc, des venelles en cul-desac coupent de leurs enfoncements d'ombre les pans de clarté vive, le parfum d'un rosier qui s'effeuille moitié dans un jardin, moitié sur le canal, traverse une odeur de cambouis et de varech.

On a parlé de Venise ; il manque à cette Venise la truculence des cou-

leurs, le miracle changeant d'une palette violente ; c'est plutôt une lumière délicate et fine, non pas étalée en surfaces éclatantes et monotones, mais dispensée en nuances comme en quelque ville du Nord. N'était l'eau qui caresse les berges et qui est tantôt d'un bleu luisant, mat, insondable, tantôt d'un bleu verdâtre comme d'une turquoise, je dirais que l'eau-forte, avec ses accents, ses noirs profonds et gras, ses réserves de blanc, peut seule exprimer le charme de cette ville toute en surprises, en demi-lueurs, qui se dérobe, s'offre et se cache, avec des coquetteries et des pudeurs, des sourires et des effacements de deuil. De même, les rues ne se livrent jamais tout entières et ressemblent à ces canaux qui chantent au soleil, se taisent et se faufilent sous une voûte pour reparaître plus loin entre les branches des arbres.

Il y a encore comme autrefois des portes cintrées, flanquées d'une tour; on les a percées de fenêtres et maintenant, au-dessus de l'ouverture qui laisse passer les carrioles des paysans, se penche, au lieu d'une jeune fille en hennin, une vieille femme en cornette, qui interpelle, amusée, les passants ou arrose ses pots de géraniums. Le long des maisons court, au rez-de-chaussée, une rangée d'arcades qui font d'Annecy,

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