‹ La Savoie (volume 2)Chapitre 17 sur 54 · ANNECY-LE-VIEUX · texte numérisé non relu

ANNECY-LE-VIEUX

mage Simond et que Jean- Jacques a peut-être feuilletés ; en quelques pas, je franchirais quelques siècles.

La première image qui vient à l'esprit quand on regarde le Palais de l'Ile est celle d'un navire échoué au milieu des eaux du Thiou, ou d'un cygne dont le col serait exactement figuré par la tourelle de l'éperon. On a peine à croire que pendant longtemps il fut une prison, et l'on suppose plus volontiers qu'une princesse élégante y coula ses jours. Or, une seule princesse habita ici, non pas Hélène de Luxembourg, femme de Janus de Savoie, qui préféra le château de Duingt, mais, à la fin du quinzième siècle, Louise, sa fille, que son cousin François de Luxembourg avait épousée en secondes noces : il est piquant de voir qu'à ce moment les seuls travaux qu'on relève dans les comptes du bâtiment sont des percées de fenêtres; de même, au donjon de Sallenôve, la chambre de la comtesse s'ouvre sur les horizons par deux jolies fenêtres d'angle à meneaux. Aussitôt qu'on a franchi la porte blasonnée des armes d'Emmànuel-Philibert, duc de Savoie, le Palais de l'Ile, avec ses cachots, ses salles de greffe et d'audience, ses hanches de procureur, ses logements de geôliers, ses grilles à travers lesquelles on conversait avec les prisonniers, ses guichets aux rebords usés par les mains tendues, suggère des idées de torture, de captivité et de mort ; il redevient vraiment ce qu'il était d'abord, la demeure du châtelain chargé de la police locale à l'époque du comte de Genève, puis une maison de monnaies — ce qui signifie un agrandissement de la puissance temporelle des comtes, — enfin le siège du conseil judiciaire de la province de Genevois. Les noms qui peuplent ces murs de leur souvenir ne sont pas des noms de femmes, mais des noms de juges, et Louise de Savoie est la seule dont on pourrait ici mettre le portrait à côté des effigies plus sévères du président Favre, ami de François de Sales, du juge Simond dont parlent les Confessions, qui tous deux exercèrent ici leur judicature.

On monte au château par un raidillon bordé de masures aux balcons branlants où sèchent des chiffons, où s'affirme à chaque pas la familiarité pauvre et turbulente des bourgades du Midi. On y peut monter aussi par une rampe difficile d'accès, gagnée sur les escarpements du roc, d'où l'on découvre peu à peu la mêlée inextricable des toits et des pignons en escaliers, les tuiles aux tons fanés, couvertes de lichen et de mousse comme l'écorce des vieux arbres, l'enchevêtrement baroque des girouettes et des tuyaux de

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tôle, les plombs violets et les épis de faîtage faisant monter dans le ciel une alouette silencieuse, ici et là une flèche d'église dominant la campagne et, plus loin, dans une brume argentée, le contour délicat du coteau d'Annecy-Ie- Vieux et son clocher roman ; des cheminées à croisillons, qui ont elles-mêmes la forme de petites maisons, la fumée s'échappe, se dissipant dans l'air en spirales bleues, s'effaçant, étant un peu comme le résumé de la demeure d'où elles s'exhalent, et nous communiquant enfin en disparaissant une impression de départ et de fuite.

Il m'est facile de me figurer ce que fut autrefois le château d'Annecy avec ses sept tours, ses remparts, ses oriflammes claquant au vent, tel qu'on le voit sur les feuilles du Theatrum Sabaudie. Malgré ses toits grossièrement encapuchonnés d'ardoises, ses tours tronquées, les constructions qu'on lui a ajoutées de nos jours, il a grand air et il ne me déplaît pas qu'il soit encore ce qu'il a souvent été, une demeure de soldats. En effet, quand on le regarde du dehors, il domine et même il écrase la ville de sa masse : les proportions sont presque équivalentes à celles du château de Pierrefonds ; et une jolie légende veut que la tour de la reine ait été bâtie par une princesse de Nemours, qui voulait lui donner une élévation telle, qu'on pût découvrir du faîte la ville de Lyon. Il y a eu ici des ponts-levis, une herse, des échauguettes, des tourelles à mâchicoulis, des chemins de ronde ; on voudrait même y trouver des oubliettes, si l'on ne savait assez que Violletle-Duc, l'infaillible Viollet-le-Duc, avoue ne connaître en France que deux oubliettes, celles de la Bastille et de Pierrefonds, et que l'imagination populaire a coutume de donner

ANNECY : PAQUIER

au moyen âge des couleurs atroces et d'accepter volontiers les scènes d'horreur que les romans placent en de semblables lieux.

On s'étonne qu'un appareil aussi formidable n'ait jamais servi qu'à une parade militaire, ni résisté sérieusement aux assauts. On évoque plus facilement des souvenirs aimables, celui de la comtesse Mahaut qui fut l'amie de Bonne de Bourbon et qui menait ici, au quatorzième siècle, une vie pareille à celle que l'on menait au château de Ripaille, le cardinal Robert de Genève, Yolande de France, sœur de Louis XI et duchesse de Savoie, l'arrivée des ambassadeurs des ligues suisses et allemandes en 1477, et surtout, parce qu'elle est plus proche de nous et s'accorde mieux avec la nonchalance de cette ville, la lignée des ducs de Genevois-Nemours, cadets de la grande famille de Savoie, qui tenaient depuis 15 14, en apanage de la branche aînée, le comté du Genevois, les baronnies de Beaufort et du Faucigny, et depuis 1528, du roi de France, le duché de Nemours, près de Fontainebleau. Sans doute, Messieurs de Nemours, comme on disait à la cour des Valois, ont plus combattu dans l'armée du roi de France que dans celle de Savoie, plus vécu à Paris que dans leur petite capitale d'Annecy ; et cependant, à leur manière, ils ont servi notre province, en y apportant des habitudes d'élégance qu'on n'y connaissait pas avant eux.

Dans le château même, où ils ne résidaient guère, le logis Nemours, en son élégance, contraste avec la masse des tours carrées ; les fenêtres à meneaux y sont plus nombreuses que les meurtrières, et il semble que les femmes aient eu plus de

LE LAC d'aNNECY

part au conseil que les capitaines. A lire les inventaires des meubles qui garnissaient la salle où Monseigneur mange, la chambre où loge Monseigneur et la chambre de Madame, on comprend que Nemours n'était pas très éloigné de Fontainebleau. Il semble à les feuilleter qu'on tourne les pages d'un livre d'enluminures et que les noms en soient écrits à la pointe du pinceau, tant ils ont en leur vieille orthographe de grâce pittoresque et naïve. Où nous voyons maintenant des murs badigeonnés à la chaux et des graffiti de soldats, se détachaient autrefois, sur une tenture en cuir argenté, le portrait du Roy François le Grand et le tableau d'une femme tenant une clé en la main, appelée Charité, et un autre qui représentait Lucrèce ; puis le cabinet des armes avec ses harnois de cuir rouge, ses cuirasses à l'antique, ses éperons de fer, ses sarbacanes venues d'Orient, ses thoUaches à devises, ses paggayes à huppes de soie violette et, à côté des engins de guerre et de chasse, les instruments de musique, une guitare, le livre d'Androuët du Cerceau, Les plus excellents bâtiments de France, qui prouvait là que le prince se souvenait délicieusement des châteaux de la Loire; un livre de parchemin blanc avec les armoiries de Monseigneur, intitulé Les amours de Cupido; des médailles, une pierre à montre, des fers pour jouer à la pillotte ; enfin un lit de damasquin gris, fait en broderie de toile d'argent à l'impériale, un autre lit de damasquin vert et jaune changeant, les tapisseries de Bellérophon et des Neuf Preux. Ce qui me plaît dans cette énumération, c'est qu'à côté de ces raffinements qui arrivaient ici comme un parfum de France et y paraissaient aussi étranges que les tapis de Turquie et les armes mauresques, les

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