ANNECY : PALAIS DE L ILE
princes de Nemours savaient respecter ce qui avait appartenu à leurs ancêtres et gardaient précieusement les objets plus simples et plus familiers, les landiers de fer, les coffrets de noyer, patiemment assemblés par des huchiers de village et magnifiquement polis par le temps, qu'on trouvait dans la plupart des maisons fortes en Savoie.
Nous pouvons aisément, en nous aidant de ces inventaires, imaginer la vie d'autrefois, dans son mélange de rudesse et de recherche, et la grande salle, le péJe avec son merveilleux plafond à septante et deux compartiments, les poutres peintes rappelant les psautiers et les romans de la Table ronde, les étages que le grand viret reliait entre eux, les bancs de pierre pratiqués dans les embrasures des fenêtres, où les femmes s'asseyaient au crépuscule des jours allongés.
Nous avons coutume d'associer à ces demeures très anciennes, où les années changent moins les choses qu'ailleurs, la mémoire d'un homme qui en résume l'histoire et qui domine en les effaçant un peu les autres souvenirs. Je songe ici à tous les Nemours, à Philippe qui sut obtenir leur apanage, à son fils Jacques, à ses petits-fils Charles- Emmanuel, que vit mourir Honoré d'Urfé, et Henri, marquis de Saint-Sorlin, qui fut le contemporain de François de Sales et du président Favre, et cependant parmi eux je choisis Jacques de Savoie, celui que Brantôme appelait la fleur de chevalerie, parce qu'à lui seul il résume mieux encore que ceux qui le précédèrent ou le suivirent les qualités de sa race.
Il n'est pas né à Annecy, il a été élevé par sa mère Charlotte d'Orléans à la cour des Valois, il a suivi dans la guerre la fortune du roi de France contre Emmanuel- Philibert, duc de Savoie, son cousin, lieutenant général des armées de Charles-Quint; mais sa vie offre un mélange si bien équilibré de bravoure et de prudence, de souplesse et de loyauté, de galanterie et de désinvolture amoureuse, qu'on est bien obligé d'oublier
qu'il négligea la Savoie pour la cour, son prince pour son roi, et de croire qu'il fut réellement duc de Genevois-Nemours. D'ailleurs, s'il a lutté contre Monsieur de Savoye, son adversaire lui a rendu justice, et l'on raconte même que, la paix étant faite, il allait en croupe derrière lui à cheval, et qu'en ses derniers jours il lui donna Moncalieri pour
s'y retirer.
Ce beau prince, « de très bonne grâce, brave, vaillant, bien disant, bien écrivant, s'habillant des mieux », avait coutume de dire que la plus propre recette pour jouir de ses amours était la hardiesse, et qui serait bien hardi en sa première pointe, infailliblement il emporterait la forteresse de sa dame ; et qu'il en avait conquis de cette façon plusieurs, et moitié à demi-force et moitié en jouant. Fort aimé des dames, il en a tiré des faveurs plus qu'il n'en voulait et mérité d'être le héros de la Princesse de CUves, ce roman qui est à VAstrée ce qu'un sonnet peut être à un poème. 11 a dansé avec Marie Stuart, promis le mariage à Françoise de Rohan et pris en attendant, comme dit Saint-Simon, « un pain sur la fournée », il a manqué enfin épouser la reine Elisabeth d'Angleterre et, s'il n'a pas réussi, c'est qu'une dame le serrait trop d'amour, une dame que les chroniques désignent sans la nommer, la petite-fille de Lucrèce Borgia, Anne de Ferrare, duchesse de Guise, qu'il épousa quand elle eut perdu son mari.
Et les voici, le sept juillet 1566, qui se présentent tous deux en leur bonne ville d'Annecy à la porte de Bœuf, là même où François de Sales, évêque de Genève, fera son entrée, où Jean-Jacques Rousseau adolescent s'inquiétera de la demeure de Madame de Warens. De jeunes femmes, « accoutrées en nymphes de blanc et incarnat », leur présentent les clés de la cité et ils s'en vont tous en cortège vers le château, mais auparavant vers Notre-Dame où l'on a, de Chambéry, apporté le suaire dans lequel Jésus-Christ fut enveloppé par Joseph d'Arimathie, et que le duc de Savoie Emmanuel-Philibert premier a bien voulu prêter pour la circonstance. Ils passent au carrefour qu'on appelle encore le Puits-Saint- Jean en souvenir du puits que les chevaliers de Jérusalem, suivant la coutume, avaient creusé prés de leur chapelle et qui symbolisait à leurs yeux le baptême donné à Jésus par le Précurseur, et ils entrent dans l'église où les cardinaux de Guise et de Lorraine montraient la relique au peuple d'alentour qui s'était rendu à Annecy, « tant pour voir le précieux linge que pour faire révérence à la princesse. »
C'était une belle église ogivale à trois nefs dont le chœur à lui seul était aussi grand que le vaisseau d'aujourd'hui, et dont les vitraux émaillés de plomb, encadrés dans les baies de style flamboyant, s'armoriaient de pourpre et d'or au soleil. Des souvenirs voltigeaient dans l'ombre des voûtes, et les princes de Nemours y avaient leurs tombeaux entourés d'un balustre de marbre noir. Presque rien ne subsiste de ce qui pouvait plaire à Jacques de Nemours et à la duchesse Anne de Ferrare, mais la petite place qui précède l'entrée est encore un endroit charmant : d'un côté les arcades, de l'autre la Tour des fabriques qui chevillait la seconde enceinte de la ville, ailleurs un joli escalier de pierre, dont la rampe de fer a dû être forgée au dix-huitième siècle par quelque émule de Jean Lamour, enferment le parvis que traverse une silhouette noire de prêtre ou de Visitandine ; à l'ombre des arbres, la fontaine, qui n'est pas belle avec ses tortues et son obélisque, dispense l'eau claire avec un bruit de cristal, et enfin, dominant cet espace silencieux comme un cloître, le clocher contemporain de l'ancienne basilique, massif comme un donjon de forteresse, laisse envoler à travers ses abat-sons le tintement