ANNECY : PORTE SAINTE-CLAIRE
alors que leurs biens furent confisqués et vendus à monsieur de Sales — le père du saint — à qui le duc Emmanuel-Philibert, dans son château de Chambéry, et Jacques de Nemours, dans son château d'Annecy, donnèrent l'investiture par la tradition d'une épée nue.
François de Sales, en ratifiant l'acte d'achat définitif de la terre et du château des Compeys, laisse voir que son détachement du monde n'est pas absolu, que le respect de la famille fait partie de sa religion, et montre qu'il est vraiment, comme on l'a appelé, un saint gentilhomme. Dés lors, ce château se blasonne de ses souvenirs. On a diminué l'appareil féodal, comblé les fossés, abattu le pont couvert qui reliait les tourelles de la poterne, découronné le mur crénelé qui protégeait la cour d'honneur, pour que les fenêtres s'ouvrissent désormais sur un horizon de montagnes et que la forteresse devînt une demeure de plaisance , rendu plus accueillante la porte d'entrée, qui semblait se méfier. Le paysage qu'on entrevoit est resté noble, calme, reposant comme aux premiers jours; seul, le château en son crépi blanc paraît humilié d'avoir l'air si neuf au milieu
des verdures qui ne sont jamais sorties du domaine. A l'ombre des vieux murs, qui se sont éclairés, fleurit encore un jardin, où les colombes roucoulent, où les saintes primevères, les lys surnaturels et les roses mystiques s'épanouissent entre les bordures de buis. Chaque fois qu'il revenait à Thorens, François de Sales devait y cheminer et songeait sans doute aux matins de son adolescence, où toutes ses pensées fleurissaient en images, où rêvant, cherchant, méditant, son intelligence devenait vraiment comme une ruche quand vient l'heure pour les abeilles d'aller butiner ; alors, à son insu, il prenait une attitude grave et charmante, et paraissait attendre qu'un archange, s'abattant auprès d'un if sombre, dans un bruit d'ailes et de branches froissées, vînt lui offrir une fleur.
Il faut pénétrer dans la demeure elle-même pour juger à quel point elle pouvait l'attirer sans cesse, le retenir et l'em-
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porter en séduction sur l'ivresse des renoncements, pour toucher du doigt en quelque manière les liens qui l'attachaient à son passé. On voit, dés l'entrée, un tabfeau qui représente la généalogie de sa famille. Les portraits de ses membres et de leurs manoirs y sont rangés avec symétrie dans un ordre méticuleux et naïf qui rappelle la prose des vieux chroniqueurs, et précisément le Pourpris historique de la maison de Sales, imprimé en 1659 chez Jacques Clerc, rue Mercière, à Lyon, et qui était divisé comme une maison en quatre pans, chaque pan en dix toises et chaque toise en dix pieds. Peut-être le peintre, en ajoutant des tours, en élargissant l'horizon des domaines, a-t-il agi comme à l'égard d'une femme qui veut qu'on la montre en beau d'abord, ensuite en vrai. Tel qu'il est cependant, cet arbre de vie nous fait comprendre à quel point cette famille a mérité d'occuper cette demeure, sans qu'il soit nécessaire pour elle de remonter aux Francs- Saliens ou de chercher son origine dans l'antiquité romaine.
On reconnaît la baronnie de Sales dominant la terre de Compeys; la première est assise « en une petite planure, sur les racines du Mont-Térée, de figure carrée, finissant en pointe, obtuse ». Voici, dans la branche cadette, — celle de Brens, — Louis premier, qui fut le confident d'Emmanuel-Philibert et négocia son mariage avec Marguerite de France. Voici, dans la branche aînée, — celle de Thorens, — François, fils de Jean, seigneur de Sales, de Boysi, de Ballayson et de Villaroget, et Françoise, sa femme, fille de Melchior de Syonnaz, seigneur de la Thuille et de Valliéres ; leurs enfants, celui qui fut saint François, et Jean, évêque de Chalcédoine, et Louis, qui épousa Philiberte de Pingon et, en secondes noces, à défaut de Jacquehne Favre, entrée au couvent de la Visitation, Madeleine Rouër de Saint- Séverin; puis le fils de Louis, Charles- Auguste, qui écrivit la vie de son oncle, évêque et prince de Genève, en vue de sa prochaine canonisation. Voici enfin, plus tard, aux jours proches de la Révolution et de l'exil, Joséphine, qui épousa le marquis de Cavour, et Benoît, qui épousa la fille de Madame de Grollier, le peintre des bouquets de fleurs, la délicieuse amie de Madame Vigée-Lebrun...
Il y a des évêques, des guerriers, des ambassadeurs. Les uns combattent avec la plume, les autres avec l'épée, d'autres avec la parole ; la longue lignée qui
commence avec un saint finit avec un Cavour, adversaire acharné des prêtres ; le tronc robuste planté par un soldat s'épanouit en fleur.
Rien qu'avec leur parenté, on pourrait composer un armoriai de la province, et leurs contrats de mariage en nomment presque tous les châteaux : Brens, Fésigny, La Thuille, Cusy, Trésun, le Val d'Isère, Duingt, Héré et Groisy, dont les tourelles surveillent le Faucigny, le Chablais, le Genevois et même la Tarentaise. Leur histoire s'enchevêtre à celle de ces petits Etats ; on croit y relever des incohérences, des contradictions, on s'égare dans des luttes pour et contre le roi de France, pour et contre le duc de Savoie, et les événements s'enveloppent d'une obscurité semblable à la nuit qui tombe de ces montagnes ; mais tous ces portraits, qui résument des vies dispersées de-ci, de-là, se groupent autour du même blason. Le frontispice vous présente un écu d'azur à deux fasces d'or vuidées de gueules, au croissant montant d'or en chef, et deux étoiles de même, l'une au milieu et l'autre en pointe. Trois sauvages, ceints et couronnés de lierre et armés de massue, gardent cet écu, deux d'entre eux le tenant par les angles de dessus à droite et à gauche, et le troisième sortant d'un timbre taré de front ouvert à cinq griffes avec son bourrelet et lambrequins des livrées d'or, d'azur et de gueules, et cette devise : NY PLUS NY MOINS.
La clarté se fait dans notre esprit. La tradition, qui paraissait absurde, ballottée au gré des caprices et des intérêts, s'ordonne comme un beau fleuve tranquille, et l'eau qui se répand dans la plaine est aussi hmpide que celle qui coulait à la source. On discerne le fait qui domine tous les autres : la famille de Sales tient son fief des Nemours et, dés ce moment, chacun des membres, en restant fidèle à son origine, suit la fortune de son prince envers et contre tous : Jacques de Nemours prend comme aide de camp le père de François de Sales, il combat avec lui à la bataille de Saint-Quentin contre Emmanuel- Philibert, duc de Savoie ; il paie sa rançon; plus tard, Louis de Sales résiste avec la garnison d'Annecy contre les troupes de Louis XIII qui envahissent la ville des Nemours. François lui-même, en négligeant les sollicitations pressantes de la cour de France,, entend rester fidèle au diocèse qui se confond un peu avec le domaine de Nemours. De même que leurs portraits se groupent autour d'un écusson, de même ils prennent le même prénom qui fleurit entre leurs créneaux comme un rosier mystique et se recommandent de celui qui à leurs yeux a le plus approché du but qu'ils s'étaient désigné : peut-être n'auraient-ils pas choisi ce patron, s'ils n'avaient reconnu dans ses actes l'empreinte ineffaçable d'un commandement exercé par tant de générations, l'aisance souveraine d'un homme qui entre de plain-pied dans les honneurs les plus enviés, et si François de Sales, en devenant un saint, avait complètement dépouillé le gentilhomme.
Le tableau généalogique a quelque chose de rigide, d'arbitraire, sa ligne se poursuit inflexible à travers les âges ; nous voudrions qu'elle eût des courbes, se perdît en s'infléchissant comme les sentiers dans les bois, et fît un peu l'école buissonnière. Si l'on se met à errer dans les appartements, il semble que les visages gourmés se mettent à sourire, que leurs traits se détendent ; c'est que là ils n'existent pas seulement d'une existence abstraite, commune à toutes les générations, mais tâchent d'atteindre à un bonheur immédiat suivant le goût de leur époque, chacun laissant après sa mort, dans la même demeure, ce qui semblait beau à son père, à lui-même et aux hommes de son temps. Des tentures de Flandre, un bahut de la Renaissance avec ses mosaïques à
l'italienne, un miroir de Venise sur un cuir de Cordoue, un lustre de cuivre jaune sous un plafond à solives, d'amples fauteuils Louis XIII recouverts en tapisserie au petit point, une bergère à oreillettes, une harpe qui s'est tue auprès d'un clavecin, me font mieux sentir qu'une date sous une effigie la persistance du passé dans le présent, et ceux qui les respectent enrichissent leurs jours de tous les jours abohs.
Une légende Scandinave veut qu'à la faveur de la nuit, les objets restés seuls se mettent à parler ; ici cependant, ils ne doivent que chuchoter. Sans rien abdiquer de leur beauté, ils se font plus discrets, s'effacent un peu, rentrent dans l'ombre, afin qu'opère plus sûrement le sortilège d'une belle âme. On oubhe vite leur séduction éphémère, les gantelets, les cris de guerre, les ariettes du bon vieux temps, les volutes, les proses rythmées, les robes des aïeules, les bouquets desséchés, on va invinciblement aux reliques qui matérialisent le charme divin. Le diplôme de docteur, qui rappelle les années vécues à Paris, puis à Padoue ; un cachet de cire rouge sur un parchemin ivoire; la mitre enchâssant des
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