LE CANAL DU THIOU
Fragment d'une A/ise au tombeau, provenant de l'ancienne église du Saint-Sépulcre, à Annecy.
perles en forme de larmes, une mitre orfévrée comme le coffret de mariage d'Anne d'Autriche ; la crosse d'argent, cette houlette du pasteur, qui enferme dans sa courbe, afin qu'il l'ait présente à ses yeux, ^ '^^^ l'effigie du Christ ayant autour du
^ .^^H cou la brebis qu'il ramène au ber-
cail; puis un bréviaire très vieux, non plus un livre bardé de fer comme un coffret, mais un livre pareil au saint, accueillant comme lui, aimable, plein d'une douce aménité ; les fleurettes qui servaient de signets n'y sont plus, mais pour avoir séjourné entre les feuillets, elles ont laissé leur empreinte et gonflé la reliure....; le calice...., la patène...., les burettes d'argent...., la chasuble, qui a dû être rouge, car le rose n'existe pas dans la symbolique des ornements religieux, la chasuble devenue rose, où les guirlandes de petites perles, de paillettes, aussi finement ouvrées qu'une damasquinure d'or sur un vieux miroir, s'enroulent autour de lettres symboliques sur un fond de soie rose comme la fleur d'oléandre....
Tout à l'heure, au bord des ruisseaux, à la basse-cour, sous les tilleuls, au pied des escarpements boisés d'où l'on découvre la vallée de la Fillière, devant un fer rouillé, un bloc de pierre, dans le jardin à la française, je retrouvais l'attachement au pays natal, son ambition confondue avec celle de ses ancêtres, le parentage héroïque, le saint sous l'enveloppe d'un homme, et celui-ci cachant un peu celui-là. Maintenant au contraire, au lieu d'un enfant perdu dans la contemplation de la nature, cueillant des fleurs et des fruits au bord des champs, d'un étudiant qui pense à son village en suivant les cours de son université, je revois le prélat nouvellement consacré dans l'église paroissiale de Thorens, revenant à sa gentilhommière, chargé, presque accablé des insignes de son épiscopat, un peu inquiet, non pas confus, heureux de donner ses premières bénédictions de jeune évéque en ce lieu qu'il aime et pour lequel ses renoncements ne sauraient exister. Déjà il se transfigure ; les buissons des chemins familiers ont pour lui dans leurs branches des rumeurs d'hosannah, et quelques gouttes d'eau, perlant sur la soie de son camail d'un violet sombre, semblent entre deux haies un parterre de violettes où seraient tombés les pleurs du soir. Mais il entend aussi le mélancolique appel de ce village qui le supphe de rester. Les routes qui s'en éloignent comme les branches d'une étoile lui remémorent ses départs, ses abandons, et que de nouveau // faut partir.
Il se rappelle les premières années, La Roche, les rudiments de la grammaire ; puis Annecy, le collège fondé par Eustache Chappuis, docteur de Louvain, le banc où, à
Autre fragment d'une Mise au tombeau provenant de l'ancienne église du Saint-Sépulcre, à Annecy.
côté de ses cousins de Brens, il a, suivant l'usage de l'époque, appris « les lettres humaines, la rhétorique et la philosophie » ; Paris et le collège des Jésuites ; l'Université de Padoue enfin, et les retours joyeux, chaque été, les vacances passées dans les châteaux voisins, à Monthoux, chez sa marraine de Chivron-Villette, la dame aux quatre maris; à la Thuille, sur les bords du lac d'Annecy; peut-être à Duingt, à Héré, à Brens, prés de son oncle ; à Thorens, auprès de sa mère qui lui faisait joindre les mains pour une oraison, de son père qui s'amusait à le percher sur un grand cheval. Chacune des étapes parcourues lui revient à l'esprit avec son cortège de petits faits insignifiants; comme il arrive aux moments de crise, sa vie tout entière lui apparaît avec une incroyable netteté, des détails puérils surnagent, qu'il croyait ensevelis dans la mémoire ; il n'a pas peur, il ne connaît pas la timidité, l'inquiétude plébéienne; mais, mesurant ses responsabilités, il n'accepte la charge dont on vient de l'investir qu'après avoir demandé conseil à la terre natale et à la mystérieuse suggestion des ancêtres.
Voilà pourquoi, lui, coadjuteur, depuis longtemps désigné par ses études, par sa noblesse, par ses missions, par son activité, pour remplacer l'évêque d'Annecy, il vient à Thorens pour faire ce qu'en religion on appelle une retraite, mais que nous pratiquons tous à propos des événements de notre vie, avant de prendre une décision, nous retirant en nous-mêmes, sinon en Dieu, pour penser à ce que l'on nous propose. Il se demande si les études qu'il a faites le préparent suffisamment à sa nouvelle dignité. Il pèse dans son esprit, après avoir pesé dans son âme. Le paysage de Thorens, ce grand rocher qui surplombe et qui enserre la vallée, l'ont voué à la contemplation ; les jésuites lui ont communiqué, avec la connaissance des lettres humaines, le goût d'agir en se mêlant au monde ; les maîtres padouans, avec la science du droit, la subtilité dans la discussion et le don d'argumenter ; son père, qui le destinait à la longue robe rouge, l'a familiarisé avec les exercices de la noblesse française, la danse, les armes, le cheval ; les préférences maternelles ont attendri, équilibré ces connaissances acquises ; il a du sang de
soldat dans les veines, l'amour de la lutte, et, se souvenant qu'en Chablais il a trouvé cent catholiques, laissé cent huguenots, il sait qu'en lui-môme il a une force de persuasion capable d'entraîner ceux qui l'entourent et de redresser les volontés qui trébuchent.
Et tout de suite, sans s'attarder au passé qui l'émeut, il échafaude, avec une précision qui tient à la fois du visionnaire et du jurisconsulte, le plan des jours futurs.
Et d'abord il n'oubliera jamais qu'il est évêque et prince de Genève, il signera toujours, de sa
petite écriture fine, régulière, alerte : Franciscus episcopus Gebennensis; chaque année il célébrera dans l'église cathédrale la fête de Saint-Pierre-aux-Liens et, se regardant comme un évêque injustement dépossédé de sa cathédrale, il ne perdra pas un instant l'espoir d'y rentrer quelque jour. Il a un ennemi, la Réforme. Il est l'élève des jésuites ; il veut, comme eux, comme le concile de Trente, faire la Contre-Réforme. Il connaît aussi bien que Farel, que Calvin, les excès commis ; il passera sa vie à les corriger, à conseiller les prêtres, à les instruire, à les rendre plus dignes de leurs soutanes, moins exposés aux critiques faciles, aux plaisanteries douteuses.
Et c'est dans cet état d'âme qu'il arrive en sa bonne ville d'Annecy, à l'endroit