CHAMBRE DU PRIEUR
devant la fenêtre ouverte sur les choses de son enfance, qui gardent leur air de sécurité confiante et candide. Les violences se taisent, les ardeurs sont refoulées. Jacqueline est là, prés de celui qui l'aime, si svêlte à côté de lui, qu'on dirait quelque Vierge en un tableau d'église. Elle le regarde d'infiniment loin, comme derrière une grille; ses yeux indiquent qu'elle est absente, déjà... ; il y brille une lueur, la même qui pousse les uns vers les aventures, qui incline les autres vers l'anéantissement. Le vêtement noir, comme une gaine, descendra sur elle en plis rigides, n'enfermant plus rien de charnel. Elle vivra entre les murs d'un couvent, tantôt ici, tantôt ailleurs, sans trop s'attacher, se souvenant que sur cette terre elle ne doit rien posséder. Mystère inintelligible pour les uns, si clair pour d'autres !
Voilà pourquoi mon attente de tout à l'heure n'est pas déçue et pourquoi cette chapelle perdue dans une rue quelconque d'une ville de province se caractérise à mes
yeux ; c'est que la cérémonie qui s'est passée là, le six juin de l'année 1610, dissimule mal un drame poignant, que chacune des femmes sur qui tombe un suaire a dans son passé un roman d'amour, deviné ou consenti, que chacune des personnes qui assistent à cette prise de voile, comparant ce qui est avec ce qui aurait pu être, entend en elle-même l'écho humain des prières et, tout en se résignant à l'inévitable, regrette et pleure dans son cœur. Et cela se passe un dimanche de la Trinité; des frémissements de cloches , un chant de batelier
perdu au loin, des effluves venus du lac et passant dans les acacias en fleurs apportent dans le petit couvent des sollicitations printaniéres.
Il y a là l'évêque François de Sales qui, dans la même année, a fermé les yeux de sa mère, ses trois frères, Louis, Gallois et Bernard, le gendre de Madame de Chantai, son ami le président Favre, au désespoir de quitter sa fille, Jacqueline Favre, Charlotte de Bréchard, et celle qui est encore à peine la baronne de Chantai et qui ne sera plus tout à l'heure que sœur Jeanne, ne gardant dans la paix du cloître que le nom des intimités de jadis,
et Jacqueline Coste enfin, une pauvre femme qui se propose de les servir : iin ami qui voit son ami malheureux, un homme qui perd sa fiancée, un père qui se sépare de sa fille, une veuve qui regrette et pleure son mari, tels sont les protagonistes de cette tragédie profondément humaine, et il est remarquable qu'un ordre fondé pour la consolation soit né du désespoir. Tous, ils ont pris en commun, comme les premiers chrétiens, comme les gentilhommes d'autrefois, le repas du soir, le dernier repas qui puisse encore leur suggérer un rêve de prédilection mortelle, et ensuite, descendant dans la chapelle par les trois marches que j'ai franchies moi-même tout à l'heure, les trois frères de l'évêque, Louis donnant le bras à Madame de Chantai, Gallois à Jacqueline Favre, Bernard à Charlotte de Bréchard, les ont conduites au mariage mystique d'où elles ne devaient plus s'évader que pour ofl"rir aux malades un dévouement terrestre.
Voici que les murs de la chapelle semblent s'élargir, s'agrandir de toute la souffrance qu'ils ont contenue, une adorable lumière jaillit de ces renoncements, et les femmes, amenées ici par des infortunes violentes, se rapprochent et s'apaisent au calme de cette retraite. Leur mission est faite de pitié, en harmonie avec leurs cœurs blessés, et
MKNTHON