RUINES DU CHATEAU DE LA THUILLE
de veuve, où elle revenait chaque année pour pleurer; le lieu nous explique le néant des espoirs fondés sur le monde ; le deuil en fait une vallée de larmes qui nous aide à discerner pourquoi Madame de Chantai, déçue dans son ardente sensualité, se tournait vers une tendresse mystique ; comment son âme blessée appelait un directeur qui sût à la fois bander les plaies et parler un langage de fermeté ; comment cette femme, habituée à pencher la tête sur l'épaule de son mari, était désemparée et prête à reconnaître celui que ses visions lui désignaient déjà.
Il prêchait le carême à Dijon, dans la Sainte Chapelle, en l'année 1604, lorsqu'elle l'entendit pour la première fois. Il prenait comme thème des thèmes communs à tous les prédicateurs, choisissant comme eux dans l'Evangile une phrase qu'il développait ensuite, et sachant de reste que chaque mot des Ecritures est assez riche pour prêter un sens à toutes les broderies spirituelles; mais on n'ignore pas que le sujet importe peu, et que seule la manière dont on le traite en fait l'originalité. La manière ou le tour d'esprit de François de Sales séduisit à ce point les habitants de Dijon, qu'à son départ, ils lui offrirent un grand bassin d'argent doré et une bague d'or émaillé de blanc, avec un grand et large saphir. Il refusa ces présents : il était assez riche, ayant glané une âme.
A Bourbilly, dans ce domaine où Marie de Rabutin-Chantal, sa petite-fille, passerait sa jeunesse, datant déjà de si jolies lettres, avant de devenir Madame de Sévigné, la baronne de Chantai avait jadis partagé son temps entre son mari et la dévotion, priant comme on aime, égrenant les heures avec fièvre, comme pour les précipiter, quand il était à l'armée, récitant pour l'absent un chapelet où les Avé se doublaient d'un aveu ; puis, laissant écouler doucement les heures, qu'elle avait tant désirées, les trouvant trop brèves, essayant d'en prolonger le charme « quand il estoit auprès d'elle ». Maintenant elle allait se réfugier en Dieu, s'élever à la contemplation, de même que l'aube en
CHAPELLE DE TALLOIRES
TALLOIRES : LE PRIEURÉ
s'élevant ne chasse pas les ténèbres en un instant, mais petit à petit. Elle écrirait chaque jour à l'évéque de Genève ses méditations ; il lui donnait rendez-vous, quelques mois plus tard, au tombeau de saint Claude, où il devait aller avec sa mère en pèlerinage et mêler ainsi à sa piété un peu de lui-même. La baronne de Chantai sympathiserait avec Madame de Sales, elle irait à Thorens, elle emmènerait avec elle la plus jeune sœur de l'évéque, Jeanne de Sales, à son frère Bernard elle donnerait la main d'une de ses filles et, connaissant tout de son confesseur, sa famille, sa terre natale, tout ce qui pouvait retenir l'homme à la vie, elle pourrait mesurer la distance qui sépare le monde des renoncements, et mieux se confier. Il obtiendrait d'elle tous les sacrifices : qu'en signe de pardon et de paix, non seulement elle revît M. d'Anlezy, meurtrier du baron de Chantai, mais qu'elle fût en état de prendre assez sur elle-même pour être la marraine de son enfant. Certain alors du détachement de la victime, il aurait pour elle d'autres visées et , tandis qu'à l'intention de Philothée, il conciliait l'union avec Dieu et le mariage humain, il méditait à l'usage de Jeanne Frémiot, baronne de Chantai, les règles d'un culte plus pur et plus exclusif.
Depuis longtemps, il savait combien la discipline régulière était abâtardie dans les monastères : Sixt, Abondance, Saint-Jean-d'Aulps échappaient à ses remontrances ; les femmes pénétraient dans les cloîtres; les religieux ne mangeaient plus à la table commune; à Talloires, ils accueillaient à coups de pistolet le prieur que François de Sales leur avait désigné. Il s'en affectait d'autant plus, qu'il voyait clairement, lui, théologien, jurisconsulte, tout le parti que les ministres réformés pouvaient tirer de ces
scandales et, las de les combattre, peut-être se disait-il qu'il vaut mieux faire maison neuve que restaurer une ruine et, puisque les femmes désemparées appelaient sa domination, fonder un nouvel ordre de femmes.
Les Visitandines ont occupé dans Annecy plusieurs couvents; les pèlerins vont à celui qui contient la châsse en vermeil de saint François de Sales et de Jeanne de Chantai. Ses marbres, ses stucs, ses mosaïques, son luxe exagéré faussent l'image que nous nous formions de l'évêque de Genève et s'opposent brutalement à notre initiation spirituelle. Combien je leur préfère la simplicité austère et souriante de la maison qui fut, suivant un mot banal, mais qui exprime d'une manière charmante les balbutiements d'un rêve d'amitié tendre, le berceau de l'ordre ! Revenons à cette place au Bois, près de l'embarcadère, d'où l'on a comme un résumé du passé, et suivons une petite rue qui elle aussi porte un joli nom, doux et désarmé, la rue de la Providence, et qui répète à quelques pas la courbe que fait la rive du lac.
Un mur tout nu, percé de trois petites ouvertures, une rampe pavée, une porte pleine sans guichet, une inscription clouée dans le bois : Chapelle de la Galerie. C'est là. Il faut le silence des vieilles demeures pour goûter vraiment la sonorité particulière de tous les bruits. Je tire un fil de laiton auquel pend un pied de biche, une cloche retentit d'une manière un peu étrange, un écho résonne, et je distingue, dès qu'il s'est apaisé, une porte qui se referme, des pas qui glissent plutôt qu'ils ne frappent le sol, un
TALLOIRES : LE PRIEURf.
grincement de verrou, et l'attente, en imposant à mon oreille ces rumeurs, prépare mon esprit à je ne sais quoi de mystérieux, d'un peu mort, qui continuerait à vivre avec des mouvements presque figés. Une religieuse entr'ouvre la porte. Son costume ressemble à celui que devait porter la sœur Jeanne de Chantai ; le corps a disparu dans une robe noire, le buste dans une guimpe blanche rigide, et le visage paraît plus mat et prend des carnations de cire au milieu du serre-tête aux ailes retombantes, d'un blanc si éclatant, sous le grand voile de mousseline noire ; un chapelet enfilant par les orbites une petite tête de mort en ivoire, comme on le ferait d'une perie,pend lourdement au côté du tablier noir, et le Christ en argent sur sa croix d'ébéne se détache en vigueur sur la guimpe empesée. De beaux yeux sombres, volontairement éteints, les joues pâles qui révèlent une existence claustrale, une voix douce, égale, monotone, trahissent à peine le sourd battement de la vie. La Visitandine qui me parie est si effacée, si lointaine, qu'il me semble l'entendre sans la voir. Elle m'introduit à gauche de l'entrée, dans le petit oratoire où, le six juin de l'année 1610, l'amie et la pénitente de François de Sales entra pour faire probation de la vie religieuse. Avec des gestes discrètement onctueux, elle me désigne le bénitier creusé dans le mur, les marches qui descendent au niveau de la nef, un plafond de bois à poutres saillantes, le tapis qui recouvre le roc, — le même roc sur lequel est bâti le château des Nemours, — les trois fenêtres en forme de bonnets d'évêque qui dispensent ici une lumière grise comme d'une lampe qui s'éteint.
De cette pauvreté voulue se dégage un souci d'impersonnalité, une recherche d'abnégation, et l'irrémédiable se manifeste à l'esprit du profane à tel point, qu'il finit par en ressentir une involontaire résignation et qu'une paix tombale presque douce, même consolante, finit par l'envelopper. Rien de particulier tout d'abord dans cette chapelle : cependant, les murs très épais, tapissés d'une cretonne à fleurettes, rappellent la pauvreté des premières Visitandines qui tendaient leurs murs de toiles blanches, y attachant des bouquets de roses ; un tableau protégé de deux cadres, qui représente François de Sales et, derrière lui, agenouillées, Charlotte Bréchard et Jacqueline Favre, demandant la guérison de Madame de Chantai dont elles furent les premières compagnes, évoque les angoisses terrestres qui se mêlaient à ces affinités idéales. Avec les bouquets nés des larmes, on entre dans la légende dorée, l'ex-voto nous fait pénétrer dans l'intimité d'un monde où les souffrances n'excluent pas toutes les joies. Puis-je reconnaître dans l'une de cts femmes prostrées, enveloppées de noir, la fille préférée du président Favre, cette jeune fille belle, grave, modeste, pareille « à la plante angélique dont la racine et la tige sont aussi odorantes que la fleur », qui avait refusé la main de Louis de Sales, le frère de François de Sales, pour se vouer à la vie religieuse et être, comme on disait au vieux temps, « le solitaire plaisir de Dieu » ?
On imagine la scène qui dut se passer entre eux. Qui sait? Au fond de leur cœur, de grandes palpitations se font entendre, et les paroles expirent avant de passer par les lèvres. Ils sont ensemble, et le silence tombe sur cet instant décisif, qui sera peut-être impossible à ressaisir. Les parentés religieuses qui sommeillent en lui finissent par l'emplir d'une soumission inattendue; il pense aux croix qu'il rencontrait le soir le long des chemins de Savoie; en regardant sa fiancée d'hier, il pressent la religieuse de demain, embéguinée, qui baisse un peu les yeux comme pour s'interdire des pensées qu'elle ne se permet pas d'avoir. On les voit... elle, refusant