‹ La Savoie (volume 2)Chapitre 36 sur 54 · MOULIN DU PONT DE BANGE · texte numérisé non relu

MOULIN DU PONT DE BANGE

OU échappés d'une corne d'abondance, annoncent déjà quelque chose de généreux et de prolifique qui se développait pleinement autrefois dans une chambre qu'on a transportée depuis quelques années au château de Thorens. Imaginez des troncs de palmiers or et blanc montant jusqu'à la corniche entre les pilastres; les fûts de ces arbres — qui avec le laurier, le myrte et l'oranger font partie de la famille des feuillages solennels, réservés, de ceux avec lesquels on tresse des couronnes — semblent opprimés, surchargés des palmes qui se recourbent et enlacent le ciel en d'étroits panneaux. Aucune dorure n'est éteinte, aucune apothéose pâlie, la fraîcheur de ton, la vivacité des couleurs nous surprend.

Il arrive ainsi que découvrant une de ces belles choses pour lesquelles on n'a plus aucun goût depuis si longtemps, nous soyons stupéfaits que cette chose ancienne, même

transplantée, modifiée, arrive à exhaler sa propre beauté, à nous émouvoir. Comment? de la belle architecture, de la belle peinture, à cette époque? Il y a des siècles ? ce n'est pas croyable !

Mais oui, ces belles choses existaient, elles renaissaient de l'antiquité, comme elles ont leur résurrection aujourd'hui.

Nous croyons qu'elles sont tombées dans une défaveur méritée, parce qu'elles ne possédaient pas les qualités nécessaires pour durer ; mais c'est nous qui les méprisons, et le temps les laisse se faner et périr. Jadis elles remplirent de tendresse des cœurs qui certes valaient bien les nôtres et

CHATEAU DE FÉSIGNY

qui étaient d'une grâce et d'une malice charmantes. Les fines broderies, les riches ajustements n'enlevaient rien à leur foi, et leur enthousiasme s'harmonisait merveilleusement avec les ciselures et les ors des chapelles : un chant non embelli, de même qu'une église sans émaux, sans fleurs, leur paraissait une grande cellule de prisonnier. Nous affublons tous ces hommes du passé d'une longue barbe de patriarche, et nous ne pouvons voir dans notre esprit la tradition qu'affligée de vieillesse, avec une démarche toujours grave et traînante ; mais ces hommes, qui parlaient un langage élégant, ne dédaignaient pas les familiarités qui sont comme la détente du beau style ; ils savaient aux heures graves penser avec gravité, et rire aussi quand le danger était passé, d'un rire facile de gens robustes, qui aiment les saillies après un repas frugal et le repas frugal après une marche au grand air.

Ils écrivaient leurs traités de dévotion, de galanterie ou de droit, non pas enfermés dans une tour d'ivoire, mais la porte ouverte, sollicités sans cesse par les bruits familiers des champs et les rumeurs de la ville, se levant à chaque instant pour écouter une requête, pour aller vers leur maître, pour faire en toute conviction, sans soupirer, leur devoir de gentilhomme, pour expliquer aux fidèles, aux plaideurs, aux soldats, les messages de leur prince, pour transmettre au prince les messages de son peuple. Leur renommée dépasse les frontières de leur petit pays, mais leur dévouement se réclame des mêmes principes

et s'attache au même souverain. Favre, Honoré d'Urfé, François de Sales se souviendront toute leur vie qu'ils ont été les élèves des jésuites.

Favre n'est pas seulement un studieux jurisconsulte, mais l'agent politique et le conseiller du duc de Savoie. Honoré d'Urfé n'est pas seulement l'auteur de X'Astrée, mais le lieutenant de Charles-Emmanuel ; et, comme Céladon, il sait quitter la houlette pour prendre l'épée, sans jamais oublier qu'il y a une croix dans les armes de son prince.

Un jour qu'il se trouve à Thônes non loin du verger où Jean- Jacques Rousseau plus tard ira cueillir des cerises, il apprend qu'à deux ou trois lieues, au hameau du Villaret, entre Saint-Jeande-Sixt et le Grand-Bornand, prés du monastère d'Entreniont, on a bâti une chapelle sur l'emplacement de la maison où est né Pierre Lefebvre, premier compagnon d'Ignace de Loyola et premier prêtre de la compagnie de Jésus, et que cette chapelle a été consacrée par François de Sales, qui en parle précisément dans V Introduction à la vie dévote. Honoré d'Urfé, se souvenant qu'il a passé sa jeunesse à Tournon chez les jésuites, va au Villaret le cinq janvier, la veille du jour des Rois, avec le curé de Thônes, et dés lors conquis par ce souvenir, il adopte cette chapelle, l'embellit, la décore de ses armes, d'un tableau qui représente une vision du Bienheureux, et d'une inscription dans laquelle les jeux de mots se mêlent à la piété la plus déférente :

ARITH

Celle-ci autrefois des Favre fut l'humble maison. Maintenant c'est la très sainte maison de Dieu. Ne t' étonne pas, voyageur. Déjà elle était la demeure très sacrée de Dieu quand Pierre Favre y naquit, ce Favre, dirais-je, qui non seulement fut le premier des compagnons d'Ignace de Loyola, mais aussi le premier théologien, le premier prêtre et le premier prédicateur, en sorte que ce Pierre Favre ' peut vraiment être appelé et la pierre et l'artisan de la société de Jésus.

De même dans la vie de François de Sales, à côté de jeux de mots, de pointes d'esprit, de séductions presque féminines, il y a des accents de force. Cet homme, qui est mort au milieu des Visitandines, qui a écrit des pages empreintes du plus délicat mysticisme, n'a jamais rien ^ saint-jean-d'arve

abandonné de ses droits, toujours actif au point que ses affaires, suivant son expression, « le tiennent à la gorge» et que, dans un diocèse qui contient cinq cents paroisses, il n'en est pas une qu'il n'ait traversée, battant les champs, pas-

* Ici, Honoré d'Urfé joue sur le mot faber, artisan, forgeron, qui, traduit en français, a donné indistinctement Febvre, Favre ou Faure. De même, dans les armoiries des Favre, au château de Promeiry, les trois têtes de Maures ne sont pas autre chose que des têtes de forgerons brunies par le feu de la forge et faisant allusion au premier métier delà famille Favre.

BELLEVAUX : FORÊT DOMANIALE

Et qu'on ne dise pas

sant les montagnes en hiver, reprenant le train de son existence coutumiére au lendemain d'un deuil, écrivant des lettres de consolation alors qu'il a besoin d'être consolé lui-même . . .

il est une exception, un isolé dans votre province; vous n'avez que lui à nous proposer en exemple; la floraison, de l'Académie florimontane est unique dans votre histoire. Il fait partie d'une longue tradition, il a des tenants et des aboutissants; il suffit de lire le journal qu'on a composé, presque jour par jour, de son épiscopat pour voir qu'à chaque ligne il se réclame d'un Ponce de Faucigny, d'un saint Guérin, d'un Jean Fraczon, d'un Pierre Lefebvre, d'un Claude Granier, dont il a été le successeur, non impatient, mais soumis. Il va en pèlerinage au tombeau de Borromée, à Milan, parce que Borromée personnifie à ses yeux l'ordre des Jésuites ; à Novare, au tombeau de saint Bernard de Menthon, parce que saint Bernard est né au château de Menthon, sur le lac d'Annecy, dans son diocèse; à l'Ermitage de saint Germain, maître et ami de saint Bernard ; à Verceil, au tombeau d'Amédée VIII, parce qu' Amédée VIII résume les tendances religieuses et politiques de la maison de Savoie dans la vie des saints, il voit : comme dans un miroir le portrait de la vie chrétienne.

Il faut étudier l'histoire religieuse de cette province, où les grands hommes ne pouvaient être que des prêtres, pour bien comprendre à quel point son exemple a pu inspirer un d'Arenthon, né sur les bords du Fier, au château d'Alex, subissant malgré lui l'ascendant de Madame Guyon, et d'abord acquis par elle aux doctrines du quiétisme, un Rossillon de Bernex, séduit aussi par une femme, Madame de Warens, un Biord, adversaire de Voltaire, et surtout un Dupanloup, né à Saint-Félix, prés d'Annecy, où son cœur repose, et cherchant partout sur la terre natale, qu'il aime ainsi doublement, la trace de François de Sales.

Les circonstances, une volonté supérieure, des qualités plus brillantes l'ont peut-être mieux servi, mais comme il a recherché le même idéal, qu'il en a le plus approché, qu'il n'a pas un instant perdu de vue l'horizon familier, malgré qu'on ait cherché à le tenter, à l'éblouir, à le compromettre dans des intrigues ou des ambitions, il explique à lui seul l'âme de notre pays, mieux encore que tous les écrivains à qui cette nature a révélé leur personnalité, mieux encore que Jean-Jacques Rousseau, Lamartine et tous ceux dont la mémoire est

Page 1