‹ La Savoie (volume 2)Chapitre 35 sur 54 · SIMARRE EN ÉTAIN · texte numérisé non relu

SIMARRE EN ÉTAIN

et de fraîcheur : le château, comme les habitants, ne se livrait pas au premier venu ; il fallait, pour arriver jusqu'à lui, franchir deux cours que séparaient trois enceintes fortifiées, et l'on se trouvait enfin, comme aujourd'hui, devant une porte ménagée comme les autres dans une tournelle, mais plus hospitalière, plus élégante aussi avec son entablement, ses pilastres, ouverte enfin sur la cour d'honneur. Une devise gravée au-dessus du fronton marque bien que l'accueil sera aussi expansif que l'abord réservé :

Qui veut entrer céans sera le bienvenu Quand il sera du maître ami vrai reconnu.

Le château lui-même a été restauré, entendez qu'on l'a dépouillé du vêtement que les années lui avaient jeté sur les épaules et qui semblaient l'habiller à la mode du bon vieux temps, badigeonné les murs dorés par le soleil, jeté à bas les tuiles moussues qui mêlaient leur velours au feuillage, coiffé les tours de lucarnes à la Viollet-le- Duc, et répandu sur les charpentes du faîte un triste manteau d'ardoises couleur de pluie. Cependant ce qui reste du temps où il fut bâti s'accorde parfaitement avec l'image que nous en avons formée. A l'intérieur, le carrelage rouge reproduit exactement en son dessin le pavé de l'hôtel Favre à la rue Sainte-Claire. Sous les arcs d'un escalier qui monte avec des détours pleins de noblesse, sous les nervures ogivales des galeries qui courent en perspective à chaque étage le long de la taçade, dans les tours en saillie qui répètent les unes au-dessus des autres les mêmes chambres voûtées et carrelées, grandes comme des boudoirs, ici et là, dans les salles, sous les plafonds à caissons, entre les solives, au-dessus des portes, d'une fenêtre à l'autre, des traces de peinture, des fragments de rinceaux souples et nerveux, des arabesques enlacées autour d'une initiale se joignent aux souvenirs de l'antiquité, effigies d'empereurs, épisodes de la fable. Le peintre assemble autour du propriétaire du château les images qui lui sont chères ; il groupe sur chaque mur, suivant son orientation, les silhouettes des gentilhommières connues, les collines verdoyantes coupées des cultures variées de leurs domaines, les guirlandes de fruits savoureux que produisent leurs jardins, toutes les gaîtés, tous les parfums de la nature, et, au centre de son oeuvre, il met des portraits : c'est le président Favre, ses deux fils, le juge-mage René et Claude de Vaugelas, qui vécut plus volontiers à la cour de France qu'à celle de Savoie, et leurs armes parlantes, d'argent au chevron d'azur accompagné de trois têtes de Maures, liées ou tortillées d'argent, deux en chef, l'autre en pointe. Il y a une naïveté et une tendresse charmantes à réunir ainsi les gens au milieu de ce qu'ils aimaient. Les attributs et les usages de Promeiry

MUSÉE d'annecy SCEAU

MUSÉE d'annecy SCEAU

LE CHATELARD

ont quelque chose de galant et de poétique ; les figures se profilent parmi les myrtes et les lauriers avec des airs d'allégorie païenne ; elles font songer au mysticisme fabuleux du Songe de Poîyphiie, aux sentimentalités de Pétrarque, et sont comme les derniers soupirs des cours d'amour, canzone harmonieuse des eaux de Vaucluse.

Partout des devises en latin, en français, résument en quelque manière l'existence que menaient alors nos héros de prédilection. A l'entrée du cabinet de travail, cette parole destinée aux importuns :

Âlias aliis Hic mihi ■

Ailleurs aux autres.

Ici à moi.

A quelques pas:

Les amis de l'heure présente Sont du naturel du melon ; Il en faut bien chercher cinquante Avant que d'en treuver un bon.

Plus loin

Une femme bonne Vaut une couronne ; Mais c'est bien fortune D'en treuver une.

A la

cuisme :

Ut in urbe jus conditum me sorbet, Hic jus conditum sorbeo.

ce qui veut dire, à peu prés :

A la ville, le droit m'absorbe ; Ici, j'absorbe du jus consommé.

Encore

Il n'v a autre noblesse Que celle que vertu laisse.

Puis, non loin du grenier :

Tu prétends estre gentilhomme Par la faveur du parchemin :

Qu'un rat se treuve en ton chemin.

Tu seras puis simplement homme.

Au-dessus d'une porte :

A cette porte bat l'ami Et y est battu l'ennemi

Ces devises ressemblent aux exemples de grammaire, qui prétendent apprendre aux enfants tout à là fois la morale et la syntaxe, et, sous une forme plus précieuse, aux proverbes que répètent volontiers les bonnes femmes, dont on rit quand on est jeune, et qu'on vérifie à la longue, à ses dépens, quitte à leur prêter un sens trop profond, après des épreuves subies, et que nous croyons avoir été les seuls à subir.

René Favre, qui avait l'habitude professionnelle de résumer ses jugements en attendus, avait tiré la plupart de ces inscriptions des livres de Claude Mermet. C'était un notaire de Chambéry, qui était né à Saint-Rambert en Bugey, au temps où cette province, voisine de la Savoie, appartenait encore à son duc. Le président Favre, qui, lui aussi, était né dans le Bugey, avait dû renouer à Chambéry une amitié d'enfance, et l'on comprend que son fils René, en faisant peindre des devises sur les murs de Promeiry, ait pensé à les choisir dans les livres que Claude Mermet, poète à ses heures, avait fait imprimer, à ses frais probablement, en 1585, à Lyon, et qui portaient des titres très longs, comme on les voulait alors : Le temps passe, de Claude Mermet, de Saint-Rambert en Savoie, œuvre poétique, sentencieuse et morale, pour donner profitablement récréation à tous les gens aimant la vertu; et un autre recueil, paru plus tard, La pierre de touche du vray ami.

Ainsi l'amitié de ces hommes se resserre dans l'horizon de leur enfance, la courbe du sentiment qui les unit ne se développe pas au delà des paysages de Savoie : Thorens, Annecy, Monthoux, Promeiry sont les anneaux de cette chaîne ; il faut y ajouter, au delà du Rhône, dont le cours limitait leur province, Virieu-le-Grand, Belley, peut-être parce qu'à un moment ces petites villes en faisaient partie, peut-être parce que de leurs remparts on voyait les mêmes montagnes et que s'y poursuivait le même commerce d'amitié spirituelle.

Je suis allé à Virieu, petite bourgade du Valromey, non loin de Belley, ancienne capitale du Bugey et, sur une colline dominant un torrent, je n'ai vu que des pierres

habillées de mousse, envahies par les herbes des champs, ruines fleuries du château où Honoré d'Urfé passa les dernières années de sa vie, occupé à faire renaître en VAstrée les printemps du Forez. C'est là, dans la « Chambre de Monsieur », au milieu de ses livres, ayant la fenêtre ouverte sur la campagne comme pour amener à lui tout le paysage, celui qu'il contemple, celui surtout qui demeure en lui, et qu'il projette sur les vingt paroisses de son marquisat de Valromey, dont le titre fastueux ne lui fait pas oublier la simplicité bocagére des rives du Lignon. L'horizon qu'il découvre aurait sans doute ravi les héros de son roman : les montagnes du Colombier descendent par petits coteaux jusque dans la plaine, montrent leur croupe enrichie de vignobles et, plus haut, de grands bois de haute futaie ; ensuite la plaine va s'étendant jusqu'à Culoz, et les délectables collines s'élargissent du côté de Belley, « avec tant d'incidents, que la vue ainsi diversifiée est beaucoup plus plaisante ». C'est là sa demeure de prédilection, celle qu'il a choisie pour se reposer de la fatigue des combats, non plus une forteresse féodale, mais un refuge qu'habiteront pour un temps les illusions et les souvenirs de la jeunesse et qui, représentant ce qu'il y a de plus fugitif en la vie de chacun, gardera toujours un air d'immortalité.

En dédiant son Astrée à Etienne Pasquier, il avouait que l'histoire de cette bergère n'était véritablement que l'histoire de sa jeunesse et que, sous le couvert de cette allégorie, il avait voulu représenter les passions ou les folies qui l'avaient tourmenté l'espace de cinq ou six ans : n'était-ce pas avouer que chaque écrivain cherche dans sa vie la substance de ses livres et préluder — discrètement — aux effusions sentimentales de Saint-Preux, d'Obermann et d'Adolphe?

Céladon et Astrée sont des gens du monde qui ne jouent aux pastoureaux que pour se mieux aimer en quelque site paisible et délicieux, prés de la fontaine de vérité et d'amour. Ils font semblant de garder les brebis et n'ont pris cette condition que « pour vivre plus doucement ». Ils errent à l'aventure, et ne cherchent dans les paysages nouveaux qu'à reconnaître un peu d'eux-mêmes, et ne regardent les maisons que pour y établir la demeure de leurs amours. D'ailleurs, pour tous ceux qui ont en eux-mêmes de quoi prêter une beauté à une site quelconque, qu'importe le caractère particulier d'un décor naturel qu'ils voient avec les yeux de leur âme, et dans lequel ils choisissent toujours un détail en accord avec leurs secrètes préoccupations, quitte à le grandir pour se grandir eux-mêmes ! Leurs plaisirs sont plus en l'imagination qu'en la chose même. Et déjà s'ébauche le rêve champêtre du dix-huitième siècle, les amants soupirent après une chaumière et un cœur, cherchent des retraites, vivent de laitage et de fruits, gravent leur désespoir sur l'écorce des saules, élèvent des autels rustiques et un temple de feuillage où sont suspendues les Tables des lois d'Amour. La pastorale annonce et prépare les paysanneries du dix-huitième siècle, à tel point que l'on pourrait presque illustrer l'une avec les descriptions de l'autre, tant les détails pittoresques se ressemblent, tant la nature décrite garde le nom des amants et se fait leur complice.

Ainsi Honoré d'Urfé, Favre et François de Sales, en dominant leurs contemporains, en exprimant avec plénitude un idéal qui les surpassait, leur échappaient en quelque manière et appartenaient déjà un peu aux hommes des temps à venir. C'est ce qu'entendait le bon Camus, évêque de Belley, qui réunissait chaque année ses trois amis autour de sa table, quand il disait que chacun d'eux avait peint pour l'éternité et fait un livre singulier qui ne périrait point : François de Sales la Philothée, qui était le livre de

tous les dévots, Favre le Code Fabrien, qui était le livre de tous les barreaux, et Honoré d'Urfé VAstrée, qui était le bréviaire de tous les courtisans.

Tous trois, par une dernière entente mystérieuse, devaient se suivre dans la mort comme ils s'étaient cherchés dans la vie. Favre s'éteignit doucement au milieu de ses livres. Honoré d'Urfé mourut comme un soldat d'une blessure; François de Sales, par une coïncidence harmonieuse, rendit le dernier soupir à Lyon, dans la loge du jardinier, chez les Visitandines qu'il avait une dernière fois visitées ; se retirant sans fracas, en silence, voulant que son suprême désir fût un élan de renoncement, il donna en agonisant le plus grand exemple de sa vie... Quand le cortège funèbre se rendit de Lyon à Annecy, Honoré d'Urfé, marquis de Valromey, chevalier de l'Annonciade, fit quelques lieues en poste pour aller au devant, jusqu'à Saint-Rambert en Bugey, et là « il fléchit les genoux au milieu d'un bourbier, arrosa la châsse du défunt prélat de larmes très amères, et fit à haute voix des prières à sa bienheureuse mémoire ».

Un symbolique rappel de la floraison intellectuelle qui s'épanouissait à l'hôtel Favre, c'est-à-dire à l'Académie Florimontane, et de l'amitié qui unissait tous ces hommes, se retrouve dans Annecy même, à l'Hôtel de Sales qui appartenait à la famille de l'évêque. Je n'ignore pas qu'il a été construit longtemps après sa mort, mais en province et en Savoie particulièrement, les formes de l'architecture et du costume variaient si peu et duraient avec une telle persistance, que l'on est autorisé à considérer comme étant de la même année des choses qui sont du même siècle. Les "bustes des quatre saisons qui décorent la façade, plongés dans la méditation des jours qui passent, le portail avec ses guirlandes de fleurs et de fruits qui paraissent venus de la terre de Chanaan,

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