‹ La Savoie (volume 2)Chapitre 38 sur 54 · CHAMBERY : LE CHATEAU · texte numérisé non relu

CHAMBERY : LE CHATEAU

'est dans ces paysages, tout parfumés de bénédictions et d'encens, tout résonnants de cloches, que Jean-Jacques Rousseau vint promener, à l'ombre des églises, ses rêveries solitaires. Il venait de Genève, dont les portes s'étaient refermées sur lui comme elles s'étaient refermées jadis sur les évêques chassés par les Réformateurs. J'ai cherché en vain dans les Confessions le nom des hameaux où il avait erré, passant de l'un à l'autre entre deux haies d'aubépines, se reposant au pied des cerisiers en fleurs, cherchant à allonger une aventure qu'il n'était pas pressé de voir finir et qui, en le guidant à travers un verger continuel, semblait l'égarer, alors qu'elle ne l'attardait que pour le mieux conduire, lui faisant admirer la campagne, la lui faisant surtout sentir, belle, parée, blanche comme un bouquet de noces, le prédisposant à l'entrée romanesque qu'elle lui ménageait à Annecy au premier jour du printemps.

C'est par les sentiers de l'école buissonniére que, soupirant des aubades aux fenêtres des châtelaines, il reprit contact avec la nature savoisienne si famihére aux Genevois, se laissant aller aux songeries que la vie champêtre faisait germer en lui, pensant au presb}tére de Bossey en arrivant à la cure de Confignon, mêlant ses souvenirs de joie enfantine à ses impressions d'adolescent, et remontant de la sorte au premier éveil

d'une imagination qui vaguait déjà, pressentant que pour elle les heures se parfumeraient des choses. Il faut savoir gré à Rousseau d'avoir ainsi transformé les jardins en états d'âme, et lui pardonner de ne pas nous avoir donné toutes les étapes de son itinéraire. Cette incertitude nous laisse libres de supposer qu'il a passé partout où nous avons passé nous-mêmes, qu'il a suivi les chemins que nous avons suivis, que son rêve correspond au nôtre, et qu'il suffit qu'une chose soit jolie pour qu'elle lui ait plu.

Pour éprouver le charme que la vie à la campagne dut exercer sur celui « qui n'avait eu sous les yeux que les toits ou le gris des rues », il faut aller dans la banlieue de Genève, au presbytère de Bossey où il passa deux années de son enfance. Le village est bâti sur les premiers escarpements du Saléve qui le domine avec ses étages de falaises séparés par des bandeaux de verdure : de vieilles maisons à la mode savoyarde, couvertes de tuiles recourbées, avec des balcons de bois sous d'étroites fenêtres, où, pour tromper l'attente du printemps, on écoute pendant les longs hivers le dialogue de la rose de Noël et de la perce-neige, qui essaient en fleurissant la jardinière de transformer décembre en mai. Ces maisons tapies sous leurs toits, Jean- Jacques a dû les voir ; point n'est besoin de les questionner sur leur âge, ce sont des centenaires qui connurent les plaisirs du petit Genevois, en la simplicité de la vie champêtre, et voici que, flânant devant ces demeures, j'aperçois, surmontant une gerbe de blé, la date de 1548, qui s'étale en gros chiffres au-dessus d'une porte étoilée de clous. C'est la doyenne des maisons de Bossey, celle que l'on remarque avant d'arriver à la petite place où les platanes, les acacias et les ormeaux entourent la fontaine. Voici l'église, avec

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