CHAMBÉRY : LA FONTAINE ET LA RUE DE BOIGNE
le jardin des tombes, le presbytère, avec son jardin de curé, et voici la terrasse où le pasteur avait planté un noyer, où Jean- Jacques avait fait un aqueduc. Le prêtre, qui semble médiocrement séduit par les souvenirs que je viens chercher ici, me montre comme à regret le placard de la salle à manger où Mademoiselle Lambercier
— dont les châtiments troublaient si fort la sensualité précoce de Jean-Jacques
— faisait sécher ses peignes.
La salle à manger est toujours la même, et les arbrisseaux qui se balancent devant la fenêtre ouverte, frôlant les vitres de leurs branches, semblent aujourd'hui sollicités par le coucou qui compte les heures dans son chalet découpé, comme autrefois les framboisiers venaient ombrager la
fenêtre et distraire les écoliers. L'essentiel chambéry : portail de l'ancienne
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est dans le paysage que 1 on découvre des ^ v ^
fenêtres et qui, en se reflétant dans ses yeux, entrait dans l'âme de l'enfant. Il voyait, en de larges et vaporeuses échappées, Genève et la flèche de Saint-Pierre; plus loin, dans une brume qui voilait délicatement les contours, le coteau de Vandœuvres, la colline de Ballayson, tout à fait sur la droite, la tour de Langin couronnant le dernier rehaut des Voirons, donnant un air de paysage italien aux rives du Léman, comme Virgile et Pétrarque fréquenteront aux endroits les plus pathétiques de la Nouvelle Heloïse..., enfin, au dernier plan, dans ce que l'on devine, de l'autre côté de ce lac où Saint-Preux ira chercher Julie, les pentes du Jura. C'est encore non loin de Genève, à Confignon, que Jean-Jacques retrouva la nature de Savoie et, par une coïncidence singulière, c'est encore chez un *' «s prêtre, M. de Pontverre, qu'il eut la révélation de ce qui l'avait
déjà charmé. Le rôle qu'il prête à M. de Pontverre, cherchant, selon lui, à attirer les enfants et à les arracher à l'hérésie par toutes sortes de promesses,
SCEAU d'aMÉDÉE VJ, DIT LE COMTE VERT (1376)
prouve bien l'opinion qu'on avait alors à Genève des prêtres catholiques, puisque Jean-Jacques, abandonné, livré à sa fantaisie, cherchant un gîte, n'hésita pas à le demander au curé de Confignon, qui au surplus était un cadet de grande famille. Toujours est-il que M. de Pontverre, au lieu de renvoyer Jean-Jacques à sa famille comme il devait le faire, l'adressa à Madame de Warens, nouvelle convertie, « que les bienfaits du roi mettaient en état de retirer d'autres âmes de l'erreur dont elle était sortie elle-même ».
Jean-Jacques Rousseau courut pour la suivre... la vit... l'atteignit, lui parla pour la première fois, le dimanche des Rameaux, jour de Pâques fleuries, qui se trouvait être, cette année, le premier jour du printemps. Une estampe de Steuben, postérieure à cet épisode, donne cependant une idée très juste de ce que fut cette première entrevue. On les voit, elle, prête à entrer par la porte qui conduisait à l'église des Cordeliers, et le portrait qu'en a donné l'artiste correspond bien à celui que tracent les Confessions. Et lui, il est bien l'adolescent prêt à aimer, évadé comme elle d'un pays trop austère, entrant dans une ville joyeuse, qui fait à ses dix-huit ans une arrivée chimérique de conte bleu : la figure prématurément pensive, le front puissant, les yeux câlins contrastent avec le bas du visage, le menton massif, la bouche sensuelle, et l'on dirait que le graveur a bien compris ce qu'il y a de complexe dans cette personnalité, 014 se rencontrent un charme irrésistible et des vulgarités de laquais. Ils sont là tous deux, un peu interdits, l'un en face de l'autre, et n'est-ce pas une indication sur leur caractère que ce premier moment, que cette première entrevue déjà passionnée ? C'est un petit passage pavé, qui s'entr'ouvre sur une église, et qui s'élargit d'un horizon d'arbres et de montagnes; la fumée s'élève d'une cheminée; là-bas, à mi-côte, on voit une maison blanche, et dans ce carré de papier se trouve réalisé le rêve que Jean-Jacques voulait vivre, et résumées les diverses influences qui se sont disputé son esprit et son cœur. C'est pourquoi il voulait entourer d'un balustre d'or ce coin de terre où il croyait avoir trouvé l'unique bonheur de son existence et qui, par un hasard ironique, se trouve être le même où François de Sales a écrit, pour la tendre Philothée, V Introduction à la vie dévote.
C'est dans un presbytère que Jean-Jacques a demeuré entant à Bossey, c'est dans la cure de Confignon qu'il a décidé du geste qui devait l'éloigner de Genève, et c'est dans une maison d'Annecy, qui semble la sacristie de la cathédrale tant elle en est proche, qu'il demeure avec Madame de Warens; c'est au séminaire, à côté du château de Trésun, qu'il a passé quelques mois, tandis qu'on voulait faire de lui un curé de village ; c'est dans la maison voisine de l'hôtel Lambert qu'il a habité, faisant partie de la maîtrise ; et, de
même qu'il grandit à l'ombre des églises, il a comme familiers des ecclésiastiques. A côté de ceux qu'il a rendus ridicules en faisant d'eux, au lieu d'un portrait, une caricature, à côté de M. de Pontverre, de M. Gros, lazariste, qui laçait le corset de M™^ de Warens, à côté de tous ceux pour qui l'essentiel n'est pas « de faire, mais de croire », il y a l'abbé Gaime, rencontré à Turin, et l'abbé Gâtier, jeune prêtre faucigneran, connu au séminaire d'Annecy, blond, rêveur, cachant sous une enveloppe rude une âme sensible, et laissant passer dans ses yeux bleus un reflet à la fois tendre et triste. Ce qui a rapproché ces deux prêtres de Jean-Jacques, c'est précisément ce qui les éloignait un peu de leur temps, et si Rousseau a composé avec eux son type du Vicaire savoyard, c'est que peut-être ils se trouvaient plus proches d'une religion presque sévère, et qu'en s'éloignant des abbés de cour, ils se rapprochaient de François de Sales.
Jean-Jacques a-t-il lu lui-même les oeuvres de François de Sales ? Il ne le dit pas expressément, mais l'aveu lui en échappe dans les Confessions, où il lui compare le bon évêque de Bernex, toutefois en accordant à celui-ci moins d'esprit, et en rapprochant — ce qui est tout à fait déplacé — Madame de Warens, que Rossillon de Bernex avait catéchisée et qu'il appelait « sa fille », de Madame de Chantai. Madame de Warens, qui avait abjuré le protestantisme devant la châsse de saint François de Sales et devant celle de Madame de Chantai, si elle n'a pas ressemblé tout à fait à Madame de Chantai et si son goût l'a détournée de « l'oisiveté d'un couvent », a certainement dû prêter au jeune néophyte, en même temps que les Cantates