CHAUMONT
eu des abus, les mémoires de sœur Jeanne de Jussie en témoignent, et François de Sales lui-même a passé sa vie à les combattre ; mais c'est un sophisme que de réprouver une institution en invoquant quelques scandales. Je n'ignore pas le retentissement de l'œuvre de Calvin ; mais ceux qui, par une connaissance volontairement superficielle de l'histoire, oublient ce que Genève a reçu des évêques jusqu'au milieu du seizième siècle, ou de la France depuis Calvin jusqu'à nos jours, gaspillent son passé et ressemblent à ces architectes qui, en restaurant un vieux monument, font écrouler tout ce qui n'est pas de leur époque préférée. L'âme d'une cité dépasse les combinaisons des sophistes et les frontières qu'ils lui indiquent. Un Adhémar Fabri qui lui a donné ses franchises, un Guillaume de Lornay qui a jeté les fondements de la première muraille, expriment autant sa tradition qu'un Farel venu de Gap, qu'un Calvin né à Noyon ou qu'un John Knox originaire d'Ecosse. Ceux-là du moins sont nés dans les limites de l'horizon que l'on découvre de son clocher.
Aujourd'hui même, leurs souvenirs se lèvent de partout, des pierres qui, entassées, ont constitué ses remparts et en quelque sorte emprisonné et protégé son esprit, de celles qui, au delà de l'enceinte, marquent encore la place des faubourgs déformés ou disparus. Il faut aller au port des Eaux- Vives, où les barques apportent la pierre de Meillerie, à la petite île où s'élève maintenant la statue de Jean-Jacques et qui ressemble avec ses peupliers au tombeau d'Ermenonville, dans les nouveaux quartiers gagnés sur l'ancienne
grève du Rhône, où nos paysannes de Savoie dispensent leurs corbeilles de fruits et de fleurs, à Saint-Gervais, à la Madeleine, autour de ces églises robustes, massives, qui ressemblent à nos églises de Savoie, à la Tour de l'Ile, où les ducs de Savoie exerçaient autrefois leur juridiction temporelle, regarder au passage une échappée de ciel bleu, des voiles blanches glissant là-bas au ras du sol, comme en un décor de théâtre, monter enfin par les raidillons qui conduisent à la cité, et passer ainsi d'une vision italienne à la silhouette d'une ville armée, couronnée de remparts et de clochers, pareille à ces évêques éperonnés qui montent à cheval et revêtent sous le camail violet une cuirasse d'acier.
Les rues qui me conduisent se sont faites capricieuses pour égarer le bruit. Au lieu de s'en aller toutes droites, alignées en perspectives banales et ennuyeuses, elles musardent, prennent des airs penchés, font des détours et, même si elles ne recèlent rien, elles ont toujours l'air de cacher quelque mystère. Chacune d'elles me propose un souvenir, m'amuse pour mieux m'enjôler. Une inscription dans un mur, et je vois le coin de terre où est né Jean-Jacques, et j'imagine en fermant à demi les yeux la petite chambre aux solives saillantes, et je crois entendre, sur l'accompagnement du théorbe, le joli couplet qui endormait l'enfant et peut-être alarmait ses premiers rêves :
Tircis, je n'ose Ecouter ton chalumeau
Sous l'ormeau.
Car on en cause Déjà dans notre hameau.
Un cœur s'expose
A trop s'engager
Avec un berger.
Toujours l'épine est sous la rose.
Au même instant, un carillon égrène le Devin du Village. Une grille délicatement ouvrée dans le style rocaille, des hôtels à la française, des noms de légende ou de corporation me sollicitent. Ici, John Knox, Calvin et les autres ont prêché. Cependant, par delà leurs voix, j'entends la voix des évêques qui ont gouverné la ville, qui lui ont accordé ses libertés, qui l'ont embellie, protégée, secourue. Tout à l'heure, je lisais aux archives municipales le texte original des franchises que l'un d'eux, Adhémar Fabri, lui a données. Accoudé au parapet de la Treille, d'où l'on découvre l'horizon jusqu'au Saléve et aux derniers épaulements du Jura, je voyais s'élever, sur l'emplacement des anciens bastions qui flanquaient la muraille, l'Université et sa bibliothèque, et je pensais aux livres que lui avait légués en mourant Bonivard, dernier prieur du couvent de Saint-Victor. Je songeais que ces évêques, que l'on nous compare à des moines ignorants ou fanatiques, avaient introduit l'imprimerie à Genève, de même que Guillaume Fichet, cet autre prêtre savoyard, l'avait encouragée à Paris, et ce mot d'imprimerie revêtait un aspect solennel, évocateur de belles lettres gothiques, pleines et grasses, enchâssant toujours quelque initiale gemmée ; je me rappelais le Livre des saints anges de Ximénès, le Livre de Sapience de Guy de Roys, archevêque de Reims, le Roman de Fier-à-Bras, tous imprimés à Genève par Adams Steinschaber, le Bréviaire où j'avais lu cette dédicace que je traduis à peu près et qui dégage un parfum de soumission : « En l'an de grâce 1479, le dernier jour d'Auguste, le présent bréviaire fut édité non par la plume, mais par la merveilleuse impression d'un caractère, par un homme remarquable, Louis Crux, citoyen de Genève, à la requête et avec la permission de notre illustre et très révérend seigneur Jean- Louis de Savoie, évéque de Genève, pour l'usage de sa remarquable église cathédrale. »
Me voici maintenant, au gré de mes flâneries, sur la petite place qui entoure Saint-Pierreaux-Liens. Je sais peu d'endroits où le silence ajoute autant à l'harmonie des choses et nous aide à remonter avec elles dans le passé. Sans doute, ce que chaque époque a mis d'elle ici même a pu effaroucher à son heure ceux qui, accoutumés à la fuite
tranquille des jours, ont vu se lever de nouvelles architectures. Avec chagrin peutêtre, ils ont vu se greffer une chapelle gothique sur les flancs de l'ancienne église romane, Alfieri flanquer d'un joli péristyle le vaisseau moyenâgeux, et Blondel bâtir un hôtel à la française où les réformateurs avaient proscrit toutes les élégances; mais le temps dissipe ces malentendus : il agit à la manière des fondeurs qui accordent en les burinant les cloches dissonantes d'un même campanile, et nous persuade que les pierres qui ont accoutumé de vieillir ont vieilli ensemble. Je les regarde tandis que le soleil met de l'or sur leur teinte verdâlre et que le feuillage des arbres, balancé par le vent, profile sur elles son ombre et dessine des fresques incertaines et mouvantes. Chacune de ces pierres, extraite, choisie, retournée en tous sens par les carriers minutieux, apportée sur les grandes barques du Léman, puis charroyée jusqu'au sommet de la colline, taillée par un artisan qui, en l'attaquant avec le ciseau, formule peut-être un vœu à la Madone, hissée par les poulies grinçantes et fixée avec des crampons de bronze, est à la fois belle par elle-même et par son effacement, d'une beauté particuHére et universelle. Toutes ensemble, elles composent la cathédrale que les princes évoques ont considérée comme le symbole de leur idéal, édifiée à travers toutes sortes de vicissitudes avec la patience des hommes d'autrefois, qui ne pensaient pas qu'on pût improviser une oeuvre durable, et qui apportaient jusque dans la réalisation de leurs rêves magnifiques leur humilité chrétienne.
Un dialogue s'engage entre les choses et ceux qui les réunirent ; une atmosphère clémente et douce nous donne la sensation réelle qu'il nous suffit de regarder pour que
MYONNAZ
nos doigts puissent toucher l'impalpable. Le décor s'amplifie de tout ce que nous en savons, et nous recueillons le bienfait d'un accord subtil entre un coin secret
de nous-mêmes et ce qui reste du passé... Le cloître n'existe plus ; il a fait place à une jolie maison dans le style Régence ; le bosquet de Julie a germé dans le jardin mystique. C'est là cependant que se tenaient les assemblées municipales; là que, le 28 février 1420, en présence du chapitre, des syndics, du conseil et d'un immense concours de peuple, l'évêque Jean de Rochetaillée donne lecture de la requête d'Amédée VIII, duc de Savoie, qui demande la souveraineté temporelle de Genève en échange de larges compensations ; l'évêque ajoute qu'il s'en référé à la décision de la communauté. Alors, un bourgeois, Hudriod Hermite, chargé de parler au nom de tous, s'exprime ainsi : « Attendu que, depuis plus de quatre siècles, la ville de Genève, avec ses faubourgs et son territoire, et tous ses habitants, a toujours appartenu en toute souveraineté à l'Eglise de Genève ; attendu que les évêques ont toujours traité leurs ancêtres avec bonté et affection ; qu'ils ont toujours maintenu la paix et la tranquillité dans la ville, les habitants, citoyens et bourgeois de Genève estiment qu'un changement ne serait ni utile, ni honorable pour l'Eglise et pour l'évêque, moins encore pour la t'zV/^; qu'il serait même dangereux et nuisible. Ils ne veulent point d'autre maître que l'évêque, sous l'autorité duquel ils veulent vivre et mourir, à l'exemple de leurs ancêtres. Ils adjurent l'évêque de repousser avec énergie toute proposition contraire, et ils se déclarent prêts à l'aider de tout leur cœur et, s'il le faut, de leurs deniers et de leurs bras. » Ils prêtent serment de fidélité à l'évêque, et celui-ci jure de les défendre envers et contre tous, et de respecter leurs franchises.
Dans l'église même, je reconnais des formes famiHéres, un vaisseau roman, des nervures gothiques, un péristyle corinthien, des chapiteaux qui ressemblent aux chapiteaux de Saint-Bénigne, à Dijon, des souvenirs de Bourgogne et d'Italie, où s'affirme une fois
de plus cette liaison entre un art du Nord et un art du Midi qu'on ne retrouve aussi harmonieusement mêlés que dans un pays qui participe, à la fois de l'un et de l'autre, à Genève et en Savoie ; mais mon esprit seul est touché, mon cœur n'est pas ému ; si je veux accorder plus intimement cette ville et cette province, et trouver de quoi les confondre dans mon souvenir, il faut que je cherche la mémoire des hommes qui, en vivant à Genève, crurent vivre en Savoie. Dans la grande nef, sous une dalle noire, repose le cardinal Jean Fraczon. On a cru longtemps qu'il était le fils de pauvres gens et qu'un charmant bas-relief, qui nous montre sur la façade extérieure de la cathédrale un berger enveloppé de sa houppelande et surveillant ses bêtes, faisait allusion à cette origine obscure. On affirme aujourd'hui que Jean Fraczon était fils d'honorable Mermet Fraczon, bourgeois d'Annecy, et que le bas-relief représenterait l'Enfant prodigue de l'Evangile réduit, comme on sait, à garder les pourceaux. C'est dommage : la légende était plus jolie dans sa simplicité franciscaine que la réalité. Un jour, deux moines, venant à passer près de la maison qu'il habitait, aperçurent l'enfant et le conduisirent à Genève. Il apprit, au couvent des dominicains de Plainpalais, la grammaire, les lettres, la philosophie et, toute sa vie, il garda une véritable tendresse pour la cité qui lui avait donné sa première éducation. Qu'il aille en Avignon, où il obtient le grade de docteur en droit, où il s'attache à la personne du pape Clément VII, le dernier comte du Genevois, qu'il soit cardinal et grand pénitencier, que le pontife le comble de revenus et de prébendes pour