‹ La Savoie (volume 2)Chapitre 53 sur 54 · LE LAC DU BOURGET, VU DE LA CHAMBOTTE · texte numérisé non relu

LE LAC DU BOURGET, VU DE LA CHAMBOTTE

Nous allons des paysages romanesques de Chambéry aux paysages romantiques du Bourget ; après les Charmettes, nous voulons voir à Aix la pension du docteur Perrier, où la chambre de Madame Charles voisinait avec celle de Lamartine, après les bords de la Leysse les rives du Lac. Ici encore, la nature se fait la complice de l'amour, le contraste entre les deux rives, dont l'une semble replier la pensée sur elle-même en l'enveloppant de la grande ombre d'une muraille, et l'autre au contraire où tout se courbe, se penche, ondule avec une certaine langueur, devait s'accorder merveilleusement avec la chimère que poursuivaient les hommes d'une génération née au milieu des drames, et naturellement prédisposée à la nostalgie, aux plaintes imprécises qui sont comme l'écho des angoisses ressenties par d'autres.

Dans la pastorale de Jean-Jacques, il y avait de jolis ruisseaux gazouillant sur les cailloux, des cerisiers en fleurs, des passerelles jetées sur un étang; dans l'idylle de Lamartine, il y eut des cèdres, des saules qui laissaient tomber dans l'eau leur chevelure désespérée, et des ruines, beaucoup de ruines. Un orage lointain mêla ses foudres aux bruissements des roseaux, le vent fredonna en sourdine les romances qu'enfermait le clavecin. Les femmes qui mettaient du rouge sur leurs joues, qui avivaient l'éclat de leur regard d'une mouche friponne et marchaient dans un fracas de satins bruyamment froissés, de couleurs vives et de gaieté un peu insolente, quittèrent leurs paniers raides pour les robes souples et les longues écharpes, les fauteuils pour les ottomanes, les coiffures étagées et poudrées pour les chignons lâches et presque dénoués. Quelle distance il y a de ces femmes emprisonnant leur buste dans un corps baleiné, cachant un billet

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doux, une rose mal défendue ou ranimant un oiseau dans l'entre-bâillement du corsage, à Elvire, toujours enveloppée de mousselines de laine blanche, ramenant sur ses épaules d'un geste défaillant le châle des Indes et se donnant l'air d'une petite chose lasse et fripée, les yeux embellis de larmes qui ne tombaient pas, mais endiamantaient ses prunelles assombries !

Ces tristes amants étaient prédestinés aux tristes pèlerinages. Ils erraient autour de leur lac, non plus comme Jean-Jacques, joyeux, revenant avant l'aube, en suivant le coteau des Charmettes, mais comme des âmes en peine, qui s'accommodent du crépuscule et du clair de lune, plutôt que du matin et des midis ensoleillés. Châtillon, profilant sur une colline sa silhouette moyenâgeuse, l'abbaye de Hautecombe, démantelée, ruinée, le château du Bourdeau ont dû plaire à ces êtres, qui n'avaient pas d'aptitude au bonheur. Je les vois volontiers assis sous le tympan fleuronné d'une porte gothique encadrée de feuillages, s'accoudant aux baies trilobées des cloîtres, épelant sur les vieux murs du château du Bourget les fresques pâles de Giorgio d'Aquila, un élève de Giotto, écoutant leurs paroles résonner sous les voûtes, cueillant des violettes et des pervenches pour en faire des hiéroglyphes.

Pour mieux pénétrer le mystère de leur mélancolie, je les ai suivis pas à pas dans la dernière promenade qu'ils avaient faite, l'automne, avant de se quitter, cherchant à retrouver les abris de leur bonheur déchirant... Ils voient en passant de beaux jardins, où ils n'entrent pas, mais où ils devinent que tout doit être heureux; ils montent, lentement, à travers les vignes, vers la colline de Tresserve, où Claude de Buttet se souvenait d'Amalthée, où Lamartine, plus tard, reviendra sous les ombreuses charmilles se rappeler Elvire. Ils entrent dans l'église, dont le clocher s'élève parmi les arbres, ils descendent par une pente rapide au château de Bon- Port, puis, contournant la maison du Diable, ils s'en vont vers la cascade de Grésy : les roches s'avancent, l'eau verte est transparente comme un bloc d'émeraude, le soleil met une frange d'or aux mousses dont les parois sont tapissées, aux cordons de lierre qui ondulent en un mouvement de barcarolle, la gorge de plus en plus profonde se resserre, et tout à coup la cascade, droite, claire, scintillante, tombe dans un bassin, creusé par elle et enfoui sous les lianes. Ils s'attendrissent devant le tombeau romantique de la maréchale Broc, la jeune amie de la reine Hortense, et, revenant, un peu plus mélancoliques, jusqu'au petit village de Saint-Innocent, ils s'attardent pour contempler en un dernier regard les rives du lac où ils se sont aimés. Là-bas, en face d'eux, une maison reste blanche dans le crépuscule : c'est la cabane de pêcheur, au pied de l'abbaye d'Hautecombe, c'est là qu'ils ont trouvé un refuge et qu'ils se sont fait leurs premières confidences. Elle lui dit : « Jurez-moi de confondre dans votre mémoire ce ciel, cette rive, ce lac, ces montagnes, avec mon souvenir... » Et,

en lui-même, il entend sourdre le rythme d'une œuvre qui confond la nature avec les états d'âme, et transforme les aveux en poèmes... tS:'- -^.^^.^^ , A cette heure grave, qui les laisse attendris,

accablés, tandis que la nuit crayonne de fusain le creux des vallons, les pentes des montagnes, la lune roule furtivement son disque argenté dans le ciel, où traîne encore un dernier reflet mauve. Elle effleure les formes de la terre, les

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