LE PRINTEMPS EN SAVOIE
3^ HAQUE fois que ma pensée se reporte au souvenir de cette province de Savoie, je me rappelle avec ravissement une vieille tapisserie de haute lisse, dont les verdures bleues enchantèrent les années de mon enfance. Mon père, qui était instituteur au petit village de Publier, habitait suivant la coutume la maison d'école et il aimait à y rassembler tous ces objets simples et na'ifs que l'on trouvait encore autrefois dans les campagnes de France. Ils résumaient pour lui la vie intime du pays et avaient à ses yeux toute l'éloquence des chansons et des légendes locales qu'il collectionnait, en les transcrivant d'une écriture élégante et régulière. Le soin minutieux qu'il apportait en ces sortes de choses marquait le respect qu'il observait envers les traditions, et c'est ainsi que j'appris, sans jamais recevoir de leçons ni entendre de principes, la valeur du passé. C'était à l'époque où la brocante, ne s'étant pas élevée jusqu'à la hauteur d'un trafic mondain, nous réservait de magnifiques surprises : les belles tapisseries enroulées dans les galetas constituaient le stock inépuisable des carpettes, des bourrelets, des portières, et, chaque jour, il nous arrivait de voir morceler les scènes rustiques d'une tenture : une bergère, par delà le tombeau, restait veuve de son berger, et le bras de Tircis, à jamais détaché de son épaule, entourait encore Amaranthe, dont les yeux se perdaient dans la contemplation d'un amant chimérique. Comment notre verdure ne fut-elle pas coupassée ? Mon père, qui la tenait d'un paysan.