LA BARQUE BLANCHE
en échange d'une table de pitchpin, l'avait fixée au mur de la chambre commune, du « pèle », comme on dit ici, avec de grands anneaux de cuivre. Et vraiment elle faisait bonne figure, déroulant son paysage aux tons bleus assoupis entre l'horloge qui jacassait pendant des heures et le bahut à coulisse où se bousculaient les faïences claires.
Grâce à elle, après les journées passées dans les champs, — le plus harmonieux des jardins, — ma vie bocagére n'était pas interrompue. Juché sur un grand tabouret, je promenais mon doigt sur la laine ; je retrouvais simplifiées les formes diverses et confuses de mon pays; je réunissais dans mon esprit les détails de l'univers, et la grande nature semblait venir à moi pour que j'aille à elle. Comme pour m'initier à sa vie complexe et fugitive, l'artisan, dédaigneux des transitions, avait juxtaposé avec un art puéril et charmant les vallées riantes, les ruisseaux et les fontaines, un bouquet d'arbres d'où s'élançait la flèche d'une église, la tourelle d'un château coiffé en éteignoir, des canards au bord d'un étang, un moulin qui ne tournait plus, des fleurettes blanches piquant les prés, un berger et sa bergère, des rochers dramatiques aux flancs desquels naviguaienc lentement les nuages, et ces choses si différentes se mêlaient harmonieusement, comme les symboles des saisons s'unissaient dans les quatre bordures.
C'est qu'elles se fondaient insensiblement dans une tonalité douce, comme en donne une atmosphère un peu humide aux campagnes de Savoie. Colorations tendres, allant des bleus sombres de saphir aux verts mousse rompus d'or, en passant par toutes les variations des bleus, des verts, des mauves et des gris. La lumière de chaque heure, arrivant par le vitrage d'une large fenêtre, faisait subir à cette pastorale fanée les mêmes métamorphoses qu'au paysage. C'était à l'éveil de l'aube le travail argentin du brouillard ; puis à midi, lorsque le pays fait sa sieste, vautré sur l'herbe, les coulées magnifiques du
A TOUGUES
soleil sur les voûtes verdoyantes ; puis, quand le soir versait une ombre bleue dans le creux des vallons, la traînée rose du jour déclinant; et enfin, la nuit venue, le bois, dans la cheminée, jetant une vive lueur, embrasait le paysage, ou un rayon de lune filtrant à travers les persiennes closes l'éclairait doucement.
Ainsi cette tapisserie, reprisée en ses marges, et qui avait sans doute longtemps vécu, était pour moi un inépuisable sujet de joie silencieuse et comme une image de souvenirs. A l'heure où les rêves flottent autour des demeures, avec les fumées et les vapeurs du crépuscule, les dernières sonorités de l'angélus paraissaient se perdre dans la trame laineuse à la manière des pas qui cheminent sur la mousse. Mystère des hameaux, des bois et des vallons, c'est là que je vous ai compris pour la première fois. J'ai pris conscience de la nature dans la gaieté un peu démodée d'une fiction ; elle m'a donné le sentiment ardent des arbres, des villages et des eaux. Tout concourut à faire de la contemplation de la Savoie par un portique de verdure, un lever de rideau splendide, et comme le préambule du voyage sentimental que j'entreprends aujourd'hui.
Je voudrais, pour l'accomplir, suivre ces vieux chemins qui s'effacent peu à peu. L'herbe les envahit, éteint l'éclat de leur ruban, les confond avec les prés, et n'étaient les arbres qui les jalonnent et qui, se penchant sur eux, mêlent en caresses l'immobile et éternel enlacement de leurs branches, on ne distinguerait plus leurs sillons capricieux. Vous les retrouverez, à gauche ou à droite de la grand'route, dissimulés comme les toits des hameaux qu'ils réunissent et qui étaient les villages d'autrefois. Ici , l'aveuglante