LE SOMMET DV MONT-BLANC
ner; de grosses pierres détachées d'un pic ont roulé jusqu'au pied d'une maison où l'on boit du lait avec délices ; au bord d'un abîme, on sent monter à soi l'odeur aromatique des gazons ; au détour d'un précipice on rencontre un chalet entouré d'arbres fruitiers, des fraises à côté d'un glacier. Auprès des blocs arrondis et luisants comme des croupes de mastodontes, un lac, un vrai lac d'Islande, oublié par un ancien glacier, dort dans le creux d'une moraine. Dans la vallée encaissée, on étouffe à l'heure de midi, et quand on s'élève, on se sent vivifié. Il y a des jours où la nature revêt une teinte d'ardoise; d'autres au contraire où elle a cet aspect laiteux, cette transparence délicate qui donne au chant d'un pâtre toute sa valeur ; des matins où la silhouette d'un berger dans sa limousine s'amplifie sur un horizon clair, émergeant d'un floconnement de nuages roses ; des heures où une vapeur bleuâtre fait de la montagne un beau rêve aérien ; des heures enfin où la lumière dure et crue la rend semblable à quelque paysage pyrénéen, maigre et nerveux, et toujours les ombres du premier plan, les premier gradins d'un beau vert et les sapins sombres font un contraste avec les sommets entourés de gros nuages et l'illumination du soleil sur la neige.
L'heure qui entre toutes attire les poètes et les bourgeois comme le soleil de minuit au cap Nord, l'heure propice aux enthousiasmes de commande et aux effets les plus intenses, et celle qui, au dire de Heine, « fait chanter Tirily au philistin berlinois », c'est l'heure du coucher de soleil. Alors le paysage se transfigure, les contrastes s'accentuent et les couleurs poussées à leur paroxysme gardent cependant quelque chose de fondu,