LE MONT JOLY, EN HIVER
de nuageux qui tient du pastel. Le 'soleil n'éclaire plus que les sommets colorés d'un ton rougeâtre, tandis que l'ombre envahit à pas de géant les parties les plus basses. Ce ne sont là que les données grossières du contraste coloré. De l'une à l'autre de ces tonalités extrêmes se développe une palette infiniment variée, riche, épanouie; ce sont des nuances d'iris, des vapeurs violettes, un je ne sais quoi d'opalin, jaspé de brun, veiné de lilas, fondu dans une brume où ondulent lentement et se propagent de sourdes vibrations, ce n'est pas encore l'ombre opaque qui est la nuit des montagnes, mais c'est déjà la mort lente, harmonieuse des ':ouleurs, et cette ombre, s'épaississant de plus en plus, forme un repoussoir vigoureux à la ligne des glaciers qui, là-haut, prés du ciel barré de réseaux d'or, semblent taillés dans un bloc de porphyre ou d'agate, teintés de lie de vin et barbouillés de rouge sang. Et l'on s'habitue si bien à cette vision, qu'on s'étonne et qu'on s'attriste quand elle s'évanouit. La lumière abandonne peu à peu et comme à regret les sommets où elle était si
fi
belle, et bientôt elle n'est plus qu'une auréole atténuée, conquiert les nuances réservées, va des opulences du crépuscule à l'aube de la couleur et aux draperies mauves de la nuit, un voile immense se déplie sur la vallée et les cimes montent plus haut pour rejoindre le mystère des étoiles.
Ce spectacle se renouvelle pendant tout l'été jusqu'au moment où la neige, profitant d'une nuit d'automne,enveloppe tous les mirages d'un manteau de flocons. Alors seulement commence la vraie vie du hameau alpestre, et la froide clarté d'un Noël qui se prolonge succède à la gaîté d'une pastorale. Les chalets qui semblaient tout yeux, tout oreilles, rabattent leurs capuchons, le hameau s'emmitoufle dans un manteau de fourrure blanche et les murailles éperdues disparaissent sous la brume qui descend peu à peu et ne s'arrête qu'au petit coq du clocher. La neige, glissant sur les fissures de l'ardoise et des schistes, se pose différemment sur les sapins qu'elle poudre et sur les autres arbres qu'elle enveloppe d'ouate ou qu'elle transforme en girandoles de cristal. Elle s'écroule au bord des toits, dans les ruelles encaissées, remplit un pont de bois dont elle fait un cercueil de jeune fille recouvert de drap blanc, et bâillonne les plaintes et les clameurs de la montagne. Ici une chute d'eau jaillit dans une cuve de glace; là, dans la neige creusée en fosse prés d'un tronc d'arbre qui sert de fontaine, des enfants en sabots rient comme dans une cachette. Des branches d'arbres paraissent plus isolées, plus fluettes, et le regard, à peine arrêté par des accidents qui se dissimulent, va tout d'un trait jusqu'au fond de la vallée comme ces skieurs en maillot et béret noir qui, projetant leurs ombres chinoises, tracent avec leurs longs patins de bois une rayure fraîche, comme ces luges qui lancent de chaque côté de leur sillon des aigrettes de givre. Et quand le soleil étincelle et saupoudre de diamants le deuil blanc de la terre, le clocher couvert de fer poli, renflé comme le turban d'un roi mage, resplendit et ressemble à une Circassienne descendue de traîneau dans ce petit village de Savoie.
Annemasse,
Le premier novembre ipoç.