‹ La Savoie (volume 3)Chapitre 7 sur 63 · L EGLISE D YVOIRE · texte numérisé non relu

L EGLISE D YVOIRE

des arbustes, des ifs, des houx et des buis, et de l'un à l'autre les plantes grimpantes, le houblon, la morelle, la ronce s'élancent, se perdent, se rattrapent en festons plus pâles.

Jadis, les buis, ces buis qui, nous assure Olivier de Serres, résistent aux injures du temps, avaient peut-être des formes ; on les taillait sans doute suivant l'usage italien en devises parlantes, en chiffres, en faucons, en galères; ici on voyait un pasteur gardant son troupeau de brebis, là un abbé entouré de gendarmes, plus loin une chasse au cerf, ailleurs des instruments de musique groupés en labyrinthe, une vieille dame d'honneur en bois vermoulu. Aujourd'hui les arbres, oubliant les hgnes où la serpe enfermait leur verdure et la forme imposée par la fantaisie du jardinier, ondulent, s'écartent, font l'école buissonniére, et la nature corrige en sa nonchalance ce que les allées trop taillées pourraient avoir de trop guindé ; les portiques ont une grâce plus heureuse, les angles s'arrondissent, la charmille s'élargit, la tonnelle devient une volière et le soleil en fait un treillage fauve, tandis que la mousse a mis sur les vieux troncs son velours vert éclairé d'or. Un jour d'émcraude coule sur les bancs de pierre et les métamorphose en tablettes de jade, il s'enroule, étrcignant un arbre noueux, tordu comme un athlète, se laisse glisser, puis à travers les crionnades tourmentées, on voit une pente de gazon qui semble attendre la sieste d'une bacchante, enfin, au delà de cette clarté glauque, en perspectives lumineuses, un vertugadin de vignobles, la riche draperie attachée aux formes gracieuses du Chablais et toute la langueur et la robustesse d'un arrière-pays montagneux, meublé de troupeaux, d'églises, d'oratoires, de hameaux, de quarante, cinquante villages qu'on reconnaît à la forme de leurs campaniles, au son de leurs cloches.

LE DONJON D VVOIRE

Sans nous dissimuler ce qu'il y a d'irrévérencieux dans le rapprochement de ces noms, nous mêlons intimement le souvenir de saint François de Sales à l'histoire du Chablais, comme celui de Voltaire à Ferney, de Madame de Staël à Coppet, de lord Byron au Château de Chillon, de Milton à la villa Diodati. Je ne veux pas conter par le menu les miracles de sa vie, les motifs de sa canonisation; ceux qui sont insensibles au charme des légendes tourneraient la page, et je n'apprendrais rien de nouveau à ceux qui leur accordent créance. Et d'ailleurs il convient, dans cette biographie qui s'illumine de reflets surnaturels, de faire la part du bras séculier. Saint François de Sales lui-même, sans douter un instant de son courage, ne se faisait pas illusion sur le prestige de sa parole, et l'on conserve telle lettre où il demande précisément à Charles-Emmanuel, duc de Savoie, d'obliger les habitants du Chablais « par une douce violence,... à considérer de prés les raisons que les prêcheurs leur proposent pour l'Eglise catholique ». Le duc de Savoie, considérant avec infiniment de bons sens que toute conquête doit se parer de beaux sentiments et que les prédications apporteraient à son oeuvre temporelle l'aide efficace que les Bernois avaient réclamée de leurs pasteurs, n'hésita pas à rétablir officiellement le culte cathohque, dans cette région que lui avaient rendue les traités de Lyon et de Saint- Julien et que les arquebusiers de Sancy avaient ravagée pour la mieux convertir. Par un manifeste du 12 novembre 1598, il reprenait en sens contraire les mesures que justifie une bonne armée et que les Bernois avaient prises dans leur édit de réformation. Peut-on reprocher aux habitants du paj^s d'avoir changé d'opinion plusieurs fois en l'espace d'un demi-siécle ? Tantôt grevés de lourds impôts par le duc de Savoie, tantôt rudoyés par la justice de Berne, un peu étonnés seulement qu'on menât si grand tapage sur des mots qui restaient pour eux une énigme, se méfiant

I4étii#«****"*

Page 1